À l’heure où la mode jetable envahit les placards et où les savoir-faire disparaissent dans l’indifférence générale, un jeune Nantais de 21 ans fait un choix à contre-courant. Alan Carudel ne rêve ni de start-up ni de carrière standardisée, mais de fil, d’aiguille et de transmission. Formé auprès de l’un des derniers maîtres tailleurs de grande mesure en France (une cagnotte est disponible pour qu’il puisse aider à transmettre son savoir faire) , il incarne une relève rare, presque improbable, dans un métier au bord de l’extinction. Entre passion de l’esthétique, attachement à une certaine idée de l’élégance et critique d’un système qui a abandonné ses artisans, son parcours raconte bien plus qu’une vocation : une résistance.
Breizh-info.com : Alan, comment un Nantais de 21 ans en vient-il à se passionner pour un métier que la plupart des jeunes de sa génération ne connaissent même pas ?
C’est une question bien difficile à expliquer. Être passionné par l’art tailleur, c’est comme être passionné par la dentelle, la chapellerie et tous ces métiers artisanaux : c’est une forme de recherche de transcendance dans les créations humaines. Cela vient certainement de mon esthétisme : j’aime les belles choses, les pièces travaillées. J’ai dû louper un train dans ma jeunesse, celui des tendances, ce qui m’a donné le luxe de prendre l’Orient-Express. Je suis, depuis très jeune, passionné par l’art, l’histoire, l’architecture ; alors l’art tailleur y avait tout à fait sa place. L’élégance masculine m’a semblé être l’une des plus fines expressions de notre civilisation.
Breizh-info.com : À quel moment précis avez-vous su que vous vouliez en faire votre vie, et pas simplement un hobby ou une curiosité passagère ?
Au moment où j’ai rencontré Monsieur Zampino. J’y pense depuis le collège, mais aucune école ne formant de tailleur, et ne voulant pas faire une école de couture — ce qui fut peut-être une erreur en y réfléchissant —, j’ai fini par abandonner l’idée, ou en tout cas la laisser dans un coin de ma tête, continuant à m’y passionner sans chercher à en faire ma carrière. Je me dirigeais donc vers l’édition. En rencontrant Monsieur Zampino, j’ai retrouvé l’éspoir de pouvoir réaliser mon rêve.
Breizh-info.com : Comment s’est passée votre rencontre avec Tony Zampino ? Qu’est-ce qui vous a frappé chez cet homme et dans son atelier ?
C’est un très bon ami qui m’avait parlé de lui. Nous cherchions tous les deux un bon retoucheur, et lui, vivant à Noirmoutier, l’avait découvert courant septembre 2025. La première fois que je l’ai rencontré, ce qui m’a frappé en premier lieu, c’est sa minutie et son ton espiègle. En revanche, je dois avouer que nous sommes à des années-lumière en termes de style, lui ne jurant que par les années soixante-dix, et moi par les années cinquante. Le fait qu’il ait gardé tous les patrons de costumes m’a aussi énormément ému, des années de commandes et de savoir-faire accrochées à son mur, c’était magnifique.
Breizh-info.com : Concrètement, qu’est-ce que Tony vous enseigne au quotidien ? Pouvez-vous nous décrire une journée type à ses côtés ?
N’ayant malheureusement pas suivi de cours de couture, je dois tout apprendre de zéro, ou presque. Je commence donc par la couture à la main, en apprenant tous les points nécessaires à l’élaboration d’un costume. Il me fait aussi observer ses propres travaux : la création d’un pantalon, la retouche de la manche d’une veste, par exemple. Il me fait prendre les mesures des clients, chercher les défauts et les détails ; je ne m’ennuie pas.
Breizh-info.com : Vous avez cherché des formations classiques avant de vous tourner vers l’apprentissage direct auprès d’un maître. Qu’avez-vous trouvé — ou plutôt pas trouvé — dans le système de formation français ?
Le grand problème du système de formation français, c’est qu’il prend la place des maîtres : personne n’apprend un métier dans une salle de classe. Au lieu de financer les apprentissages, les écoles ont préféré monopoliser les formations en fonction des besoins du marché. Aujourd’hui, force est de constater qu’il n’y a plus que des formations de couturière. le travail entièrement fait main n’est enseigné nulle part. Nous arrivons ainsi à la situation que nous déplorons : le savoir-faire tailleur disparaît à petit feu. Dans mon cas, je n’ai même pas cherché à intégrer une école de couture ; je n’avais aucune envie de finir dans une maison parisienne à faire la petite main.
Breizh-info.com : Le financement est votre principal obstacle aujourd’hui. Avez-vous sollicité des aides publiques, des chambres des métiers, des collectivités ? Quelles portes se sont fermées ?
En effet, et malheureusement toujours rien de probant pour l’instant, si ce n’est une proposition de la Chambre des métiers et de l’artisanat pour un CAP. Ce serait intéressant, mais Monsieur Zampino tient à être payé pour transmettre son métier, ce que la CMA ne propose pas. Nous avons aussi contacté France Travail, des banques, l’Institut pour les savoir-faire français, sans résultat probants. Nous cherchons, devant les difficultés à trouver des financements, à diminuer au plus bas le coût de la formation, voire à la rendre gratuite, ce qui n’est pas encore gagné, mais permettrait de véritablement débuter la formation. Nous sommes dans une situation d’extrême urgence et, devant l’apathie des institutions, il faut nous faire une raison et rogner grandement sur les prix, quitte à faire des sacrifices.
Breizh-info.com : Un costume sur mesure à plusieurs milliers d’euros dans une époque de t-shirts à 5 euros : qui sont vos futurs clients selon vous, et pensez-vous que ce marché peut faire vivre un artisan ?
La grande mesure est élitiste par nature : elle n’est pas là pour parler à tout le monde. C’est un art de passionnés et de connaisseurs. Loin de moi l’idée de penser que le costume est obligatoirement réservé aux initiés : il fut l’habit de nos pères pendant plus de deux siècles et reste encore aujourd’hui le symbole même du maintien et du savoir-être. La grande mesure, quant à elle, s’adresse à des passionnés, à des hommes cherchant l’excellence et la personnalisation : un costume taillé directement sur leur corps, avec un choix presque infini, limité seulement par les capacités techniques. Bien sûr, parce que la grande mesure nécessite des heures et des heures de travail, je devrai nécessairement proposer de la petite mesure. Celle-ci reste du sur-mesure, mais où seules les retouches sont faites à l’atelier, la confection étant réalisée en France ou en Europe. Ce serait donc une gamme plus abordable.
Breizh-info.com : La fast fashion détruit l’environnement et les savoir-faire locaux, mais elle habille des millions de Français à petit prix. Que répondez-vous à ceux qui disent que le sur-mesure est un luxe réservé à une élite ?
Le sur-mesure, non, la grande mesure, oui. Il existe du bon sur-mesure abordable, et même du très bon prêt-à-porter à moins de cinq cents euros. Une bonne pièce de qualité sera toujours plus chère qu’un vêtement en plastique, et une bonne chemise à cent euros, faite en France, sera toujours plus rentable que n’importe quelle horreur vendue en fast fashion. Je ne suis pas là pour convaincre qui que ce soit. Ce que je déplore simplement dans cette mentalité, c’est qu’elle a contribué explicitement à la destruction des savoir-faire, non pas à cause du peuple, mais des élites. Les élites, ayant emmagasiné cette philosophie faussement modeste, ont détruit les artisans dont elles étaient pourtant les premières clientes. D’aucuns seront écœurés par les bals d’un autre temps ; personnellement, en plus d’y voir une magnifique représentation de l’élégance occidentale, je pense à tous les artisans ayant travaillé à la création des robes, des costumes, des nappes, de l’argenterie. Un seul bal, et c’est une myriade d’artisans qui vivent de leur travail. Alors si le sur-mesure est réservé à une élite, qu’elle se souvienne de ce privilège, j’aurai besoin d’elle pour vivre convenablement.
Breizh-info.com : Tony a 86 ans. Il y a une forme d’urgence dans cette transmission. Êtes-vous conscient de la responsabilité que vous portez — être peut-être le dernier maillon d’une chaîne pluriséculaire ?
Oh que oui, et j’ai même bien peur de ne pas pouvoir terminer complètement ma formation au vu de l’âge et de la santé de Monsieur Zampino. Hériter de ce savoir-faire et le transmettre à mes enfants ou à des apprentis, si Dieu le veut, serait pour moi la plus grande des fiertés. L’homme est fait pour apprendre de ses pères : c’est le moteur même des civilisations traditionnelles. Relier cette chaîne est sans doute le seul moyen de retrouver une société saine et ordonnée.
Breizh-info.com : Dans cinq ans, où vous voyez-vous ? Toujours à Beauvoir-sur-Mer, ou l’ambition est-elle de ramener cet artisanat dans une grande ville comme Nantes ?
Il est certain que je ne resterai pas à Beauvoir. Nantes est ce qu’il y a de plus probable : c’est ma ville et j’y entretiens déjà de bonnes relations. C’était aussi la ville de Monsieur Zampino, et une bonne partie de son portefeuille clients s’y trouve encore. Je ne pense pas pouvoir posséder un atelier dans un premier temps. Je commencerai donc par me déplacer chez les clients en attendant d’avoir pignon sur rue. Ensuite, une belle boutique en bois, comme chez Marinella ou chez Camps de Luca, fera très bien l’affaire.
Propos recueillis par YV
Photo : DR
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4 réponses à “« L’élégance masculine est une expression de notre civilisation » : à 21 ans, Alan Carudel veut sauver l’art tailleur [Interview]”
Bravo, quel courage il en faut pour être témoin aujourd’hui. Que Dieu vous aide !
Mon père était chemisier coupeur c’est à dire qu’il prenait les mesures d’un client, créait un patron puis coupait les différents éléments de la future chemise. Celle-ci était ensuite cousue à la machine par une couturière sur une machine. A l’époque jusqu’en 1990, les clients aimaient les beaux tissus, popeline, fil à fil, oxford etc…et mettaient encore des chemises. Aujourd’hui le T shirt informe a remplacé la chemise. aujourd’hui les chemises sur mesure existent toujours mais tout se fait avec des robots, découpe au laser etc…
Je ne vais jamais voir mes médecins ou toute personne de façon officielle sans costume cravate : C’est la marque du respect que je leur porte.
Lors des fêtes de famille je remets mon costume de mariage taillé sur mesure il y a 46 ans, agrémenté d’un noeud pap, d’une cravate, d’une chemise que mes enfants m’ont offerts et tous sont sapés même le geek habituellement en short et polo et les petits enfants.
C’est la marque du respect, de l’amour et de l’estime que l’on se porte, des engagements et des souvenirs. Et celà permet de parler de tout avec humour même si l’on n’est pas du même avis avec un verre de bon vin et de la bonne chère.
Cela a un coût mais est-ce que ça n’en vaut pas la peine? A chacun de choisir et sa profession pourra se redévelopper ou péréclitera, je lui souhaite que chacun comprenne qu’il y a là une richesse qui n’a pas de prix et qui rend la vie heureuse.
Très belle initiative que de vouloir perpétuer un savoir faire ! J’y suis d’autant plus ensible que mon grand père était tailleur à Fouesnant. Pour réaliser un costume, il prenait les mesure du client, puis découpait le tissus choisi sur une longue table de coupe. Ensuite il effectuait des coutures provisoire avec du fil à bâtir. Les clients passaient essayer les costumes bien souvent le dimanche matin après la messe ! Une grande galce était fixée dans la boutique. Lorsque le costume était essayé et les éventuelles retouches faites, les différentes pièces étaient cousue sur une machine Singer assez puissante, actionnée par une pédale. Lorsque j’étais gamin, je le voyais sur sa machine à coudre en chantant « tout va très bien Mme la marquise »