Breizh-info inaugure une nouvelle série consacrée à la redécouverte des grands textes de la littérature universelle. Une invitation faite à nos lecteurs, et particulièrement aux plus jeunes, à renouer avec les chefs-d’œuvre qui ont façonné l’imaginaire occidental. Premier rendez-vous avec une tragédie devenue synonyme même de l’amour absolu : Roméo et Juliette, de William Shakespeare.
Pourquoi rouvrir Roméo et Juliette ?
Il est des œuvres qu’on croit connaître pour en avoir entendu citer trois vers, vu une affiche de West Side Story ou regardé la version cinématographique de Baz Luhrmann. Roméo et Juliette en fait partie. Tout le monde sait, ou croit savoir : deux jeunes gens de familles ennemies tombent amoureux à Vérone, et meurent. Fin.
Or il suffit de rouvrir le texte pour découvrir que cette histoire universellement répétée recèle, derrière son apparente simplicité, une densité littéraire, une finesse psychologique et une portée morale dont peu d’œuvres peuvent se prévaloir. Quatre siècles plus tard, la pièce continue de parler aux adolescents comme aux adultes — preuve, s’il en fallait, qu’un classique n’est jamais un texte mort, mais un texte que chaque génération redécouvre.
L’auteur : William Shakespeare, le « Barde » de Stratford
William Shakespeare est baptisé le 26 avril 1564 à Stratford-upon-Avon, petite ville marchande du Warwickshire, dans le centre de l’Angleterre. Son père, John Shakespeare, est un gantier prospère qui occupe la charge de bailli (équivalent de maire) de la commune ; sa mère, Mary Arden, est issue d’une famille catholique de propriétaires terriens. Le jeune William reçoit une éducation à la Grammar School locale, où il apprend notamment le latin et les humanités classiques.
À dix-huit ans, en 1582, il épouse Anne Hathaway, une jeune femme de huit ans son aînée, dont il aura trois enfants : Susanna, puis les jumeaux Hamnet et Judith. Une zone d’ombre, que les historiens appellent les « lost years », couvre sa vie entre 1585 et 1592. On le retrouve ensuite à Londres, mêlé au monde théâtral, où il s’impose à la fois comme acteur, dramaturge et bientôt actionnaire de sa propre compagnie, les Lord Chamberlain’s Men. Cette troupe deviendra, après l’accession au trône de Jacques Ier en 1603, les King’s Men — la compagnie protégée par le roi.
En 1599, Shakespeare et ses associés font construire à Southwark, sur la rive sud de la Tamise, le théâtre du Globe, qui sera le cœur de leur activité. Il y connaît un immense succès. En 1596, en pleine ascension, il est frappé par la mort de son fils Hamnet, alors âgé de onze ans : une douleur dont certains chercheurs voient l’écho lointain dans plusieurs pièces ultérieures. Shakespeare se retire à Stratford vers 1613, après l’incendie du Globe lors d’une représentation d’Henry VIII. Il y meurt le 23 avril 1616, à 52 ans.
On lui attribue aujourd’hui trente-neuf pièces, cent cinquante-quatre sonnets et quelques poèmes narratifs. Il est, sans contestation possible, le plus grand dramaturge de langue anglaise — au point que cette langue est désormais désignée comme « la langue de Shakespeare », exactement comme le français est « la langue de Molière ».
Quand et comment naît Roméo et Juliette
La pièce est probablement rédigée entre 1591 et 1595 — la datation précise reste discutée, mais le consensus universitaire la situe dans la première moitié des années 1590, au tout début de la carrière du dramaturge. Elle est publiée pour la première fois en 1597, dans une édition in-quarto de qualité médiocre, vite supplantée par les éditions ultérieures, plus fidèles au texte.
C’est donc une œuvre de jeunesse, mais déjà magistrale : avec Hamlet, Roméo et Juliette est, dès son vivant, l’une des pièces les plus populaires de Shakespeare. La première représentation a probablement eu lieu au Theatre, puis au Curtain, deux salles londoniennes antérieures au Globe. Selon la tradition élisabéthaine, qui interdisait aux femmes de monter sur scène, le premier Roméo aurait été incarné par le grand tragédien Richard Burbage, et Juliette par un jeune garçon, Robert Goffe.
Une histoire qui n’est pas inventée par Shakespeare
Détail important pour comprendre l’œuvre : Shakespeare n’a pas inventé Roméo et Juliette. Il s’inscrit dans une longue tradition d’histoires d’amour tragiques.
La trame remonte d’abord à l’Antiquité, avec le mythe de Pyrame et Thisbé raconté par Ovide dans les Métamorphoses — deux amants empêchés, séparés par leurs familles, qui finissent par se donner la mort à la suite d’un malentendu. Le roman grec Les Éphésiaques de Xénophon d’Éphèse (vers le IIe siècle après J.-C.) mettait déjà en scène une potion provoquant un sommeil semblable à la mort.
À la Renaissance, l’histoire prend sa forme moderne avec plusieurs auteurs italiens :
- Masuccio Salernitano, dans Mariotto e Ganozza (1476), pose les bases : mariage secret par un moine, somnifère, bannissement, mort tragique ;
- Luigi da Porto donne aux héros leurs noms définitifs dans Giulietta e Romeo (vers 1530) et invente la scène du bal masqué ;
- Matteo Bandello reprend l’histoire dans ses Novelle (1554) ;
- Pierre Boaistuau la traduit en français dans ses Histoires tragiques (1559) ;
- Arthur Brooke en publie une version anglaise versifiée en 1562 : The Tragical History of Romeus and Juliet — c’est la source directe et principale de Shakespeare.
Le dramaturge reprend la trame mais transforme tout. Il resserre l’action de neuf mois à cinq jours, ce qui donne à la pièce sa fulgurance et son sentiment d’urgence. Il étoffe les personnages secondaires — Mercutio, le frère Laurent, la Nourrice — qui deviennent des moteurs dramatiques à part entière. Il transforme un récit moralisateur en une tragédie lyrique d’une intensité poétique inégalée.
L’histoire : résumé d’une tragédie en cinq actes et cinq jours
L’action se déroule à Vérone, dans l’Italie de la Renaissance. Deux familles patriciennes, les Capulet et les Montaigu, se haïssent depuis des générations — une querelle dont nul ne sait plus l’origine, et qui ensanglante régulièrement les rues de la cité. Le prince Escalus, las de ces désordres, menace de mort quiconque relancerait les hostilités.
Roméo, fils des Montaigu, jeune homme mélancolique, se languit d’une certaine Rosaline qui ne l’aime pas. Ses amis Mercutio et Benvolio, pour le distraire, l’entraînent masqué à un grand bal donné par les Capulet. Là, il aperçoit Juliette, fille unique du maître de maison, presque quatorze ans. Coup de foudre réciproque, immédiat, total. Quand chacun apprend l’identité de l’autre, il est déjà trop tard : ils s’aiment.
Vient alors la célèbre scène du balcon. Juliette, à sa fenêtre, songe tout haut à ce Roméo qu’elle vient de rencontrer ; lui, caché dans le jardin, l’écoute et lui répond. Ils se promettent l’un à l’autre. Le lendemain, ils sont mariés secrètement par le frère Laurent, religieux franciscain ami de Roméo, qui voit dans cette union le moyen de réconcilier les deux familles.
Mais le destin se déchaîne. Tybalt, cousin de Juliette et bretteur emporté, provoque Roméo. Celui-ci refuse le combat — il aime désormais en secret la famille adverse. Mercutio prend la défense de son ami, se bat à sa place et tombe sous le fer de Tybalt. Fou de douleur, Roméo tue Tybalt à son tour. Le prince le bannit de Vérone.
Avant de fuir vers Mantoue, Roméo passe une nuit avec Juliette — leur unique nuit. Pendant ce temps, le père de Juliette, ignorant tout, décide de la marier au comte Pâris, un noble parent du prince. Désespérée, Juliette se tourne vers le frère Laurent, qui imagine un stratagème : une potion qui plongera la jeune fille dans un sommeil semblable à la mort pendant quarante-deux heures. On la croira morte, on la déposera dans le caveau familial, et Roméo, prévenu par lettre, viendra l’y délivrer pour fuir avec elle.
Le plan échoue. La lettre du frère Laurent à Roméo n’arrive pas — son porteur, le frère Jean, a été retenu en quarantaine à cause d’une épidémie. Roméo apprend seulement que Juliette est morte. Il achète un poison foudroyant à un apothicaire misérable, rejoint Vérone en secret, pénètre dans le caveau des Capulet, tue Pâris venu se recueillir, embrasse Juliette une dernière fois et boit le poison. Quelques minutes plus tard, Juliette s’éveille, découvre Roméo mort à ses côtés, et se transperce de son poignard.
Le frère Laurent arrive trop tard. Devant les deux corps, les pères ennemis, Montaigu et Capulet, se réconcilient enfin : ils feront élever côte à côte deux statues d’or à la mémoire de leurs enfants. Le prince conclut : « Jamais aventure ne fut plus douloureuse que celle de Juliette et de son Roméo. »
Les valeurs portées par l’œuvre — hier et aujourd’hui
À l’époque de Shakespeare : un manifeste pour l’amour véritable
Dans une société élisabéthaine où le mariage des filles de l’aristocratie restait largement une affaire d’arrangement familial, Roméo et Juliette portait une charge subversive considérable. La pièce affirme le droit du sentiment authentique contre la convention sociale, sans pour autant verser dans le mépris des institutions. Le frère Laurent — figure religieuse positive, fait notable — bénit cette union secrète, mais avec une arrière-pensée : réconcilier deux maisons fratricides. L’amour des jeunes gens n’est pas pure révolte contre l’ordre des pères ; il est aussi, dans l’esprit du religieux, ce qui pourra restaurer la paix civile.
Shakespeare distingue par ailleurs avec une finesse remarquable deux formes d’attachement : la passion superficielle de Roméo pour Rosaline au début de la pièce — toute pétrarquiste, faite de codes amoureux, d’imitations littéraires, d’apitoiement sur soi — et l’amour véritable pour Juliette, immédiat, mutuel, transformateur. L’un est posture, l’autre est révélation. La leçon vaut pour toutes les époques.
Une dénonciation des haines absurdes
L’origine de la querelle entre Capulet et Montaigu n’est jamais expliquée. Personne ne sait plus pourquoi l’on se hait. Les serviteurs reprennent les injures de leurs maîtres comme des perroquets, les jeunes générations s’entretuent par habitude. Shakespeare dresse un réquisitoire silencieux contre les vendettas héréditaires, contre ces conflits que les pères transmettent à leurs fils sans se demander s’ils servent encore quelque chose. Il faut deux morts pour ouvrir les yeux. C’est cher payé.
Cette charge contre les querelles stériles, contre l’aveuglement des aînés qui sacrifient les jeunes générations à des rancœurs qu’eux-mêmes n’éprouvent plus vraiment, garde aujourd’hui toute sa pertinence.
Une réhabilitation de la jeunesse
Juliette n’a pas quatorze ans. Roméo a quelques années de plus (on ne connait pas son âge exact). Et pourtant, dans la pièce, ce sont eux qui font preuve de la plus grande maturité morale, de la plus grande lucidité sur leur situation, de la plus grande fidélité à la parole donnée. Les adultes — les parents, le prince, et même le bienveillant frère Laurent — multiplient quant à eux les erreurs de calcul, les improvisations malheureuses, les compromissions. Shakespeare ne flatte pas la jeunesse, il la prend au sérieux. Il lui reconnaît une dignité de jugement que l’époque, comme la nôtre parfois, lui contestait.
Aujourd’hui : un antidote à l’amour consommé
À l’heure où le sentiment amoureux est trop souvent réduit à sa dimension consumériste — applications de rencontre, contenus jetables, attachement précaire — Roméo et Juliette rappelle qu’il a existé, et qu’il existe toujours, une autre conception de l’amour : exclusive, transcendante, prête au sacrifice. Les jeunes lecteurs y trouveront un démenti formel à l’idée que l’engagement total serait une mièvrerie d’un autre siècle. Ils découvriront aussi une langue, une rhétorique, une poésie — celle de la scène du balcon, des aubades, de l’épithalame de Juliette — qui rend dérisoire le sentiment standardisé des chansons à la mode.
Et la mort ?
Précisons-le pour les parents qui hésiteraient à mettre la pièce entre les mains de leurs adolescents : Shakespeare ne fait pas l’apologie du suicide. Il décrit une catastrophe — c’est-à-dire, étymologiquement, un retournement final — provoquée par une succession de hasards malheureux, de précipitations, d’incompréhensions, et d’une haine ancestrale dont les enfants paient le prix. La tragédie est précisément ce qui n’aurait pas dû arriver. Le prince, dans le dernier vers, en tire une leçon : « Le ciel a trouvé moyen de tuer vos joies par l’amour, / Et moi, en fermant les yeux sur vos discordes, j’ai perdu deux parents. Tous sommes punis. »
Quelle traduction lire en français ?
Pour les lecteurs qui souhaiteraient se lancer, plusieurs traductions françaises font autorité : celle de François-Victor Hugo, fils du grand Victor, qui a traduit l’intégralité de l’œuvre de Shakespeare au XIXe siècle (texte ancien mais accessible, et libre de droits) ; celle d’Yves Bonnefoy, poète et essayiste, pour qui les amateurs de belle langue auront une préférence ; celle de Jean-Michel Déprats dans la « Pléiade », pour les lecteurs qui veulent la version la plus exacte et savante. Pour une première lecture, en édition de poche, la collection GF-Flammarion ou Folio Classique offrent d’excellentes éditions annotées, adaptées aux lycéens.
La prochaine étape
Roméo et Juliette se lit en quelques heures. Le texte se prête à la lecture à voix haute — il a été écrit pour cela. Les scènes du balcon, du tombeau, de la rencontre au bal sont autant de morceaux que les adolescents peuvent jouer entre eux, à condition d’oser. C’est par là, sans doute, que commence la transmission : non par la dissertation, mais par la voix.
Dans une prochaine livraison de cette série, nous nous tournerons vers un autre monument de la littérature européenne. D’ici là, ouvrez Shakespeare. Il vous attend depuis quatre cents ans.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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2 réponses à “Relire les classiques – Roméo et Juliette de Shakespeare : aux sources d’un amour devenu mythe”
Selon les spécialistes, le texte d’Arthur Brooke, « source directe et principale de Shakespeare », est une traduction directe de celui de Pierre Boaistuau inspiré de l’italien. Boaistuau a joué un rôle majeur dans la culture européenne de son temps, comme auteur et comme traducteur. Il est bon de rappeler que c’est un Breton, né à Nantes en 1517. Les éditions originelles de ses oeuvres désignaient l’auteur sous la forme « par P. Boaistuau, surnommé Launay, natif de Bretaigne ».
« Pierre Boaistuau traduit [Bandello] en français dans ses Histoires tragiques (1559) ». Il y aurait eu plus à dire sur cet auteur, aujourd’hui uniquement connu des universitaires et des bibliographes, mais dont plusieurs des livres furent alors traduits en anglais, et le « Théâtre du monde » bénéficia même d’une traduction en gallois en 1615 ! Pont entre l’Italie et l’Angleterre, Boaistuau a été l’un des auteurs les plus lus et copiés du XVIe siècle, si l’on en croit Michel Simonin. Pourquoi s’embêter avec Boaistuau ? Eh bien parce qu’il était nantais, comme le souligne le titre anglais de « L’Histoire de Chelidonius Tigurinus sur l’institution des princes chrestiens » : « A Most Excellent Hystorie, of the Institution and Firste Beginning of Christian Princes, and the originall of kingdomes (…) translated into French by Peter Bouaisteau of Naunts in Brittaine, and now englished by Iames Chillester (…) » (London, 1571). Pierre Boaistuau dédicace l’ouvrage « To the moste highe and most excellent Princesse, Elizabeth by the grace of God, Queene of England, Fraunce, and Irelande ». Vous avez bien lu : Elizabeth reine d’Angleterre, de France et d’Irlande ! Qu’est-ce qu’on n’est pas prêt à faire quand on recherche un parrainage royal…