« La peste noire en Italie » : un documentaire remonte aux origines kirghizes de la grande tueuse du XIVᵉ siècle

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L’Histoire conserve peu d’épisodes aussi traumatisants pour les civilisations européennes que la Grande Peste du XIVᵉ siècle. En quelques années, entre 1347 et 1353, ce fléau invisible a fauché entre un tiers et la moitié de la population du continent, transformant des métropoles florissantes en villes fantômes et bouleversant durablement l’équilibre démographique, économique et culturel de l’Europe. Un documentaire d’Adam Luria, diffusé par Arte et disponible en ligne jusqu’au 31 mai 2030, explore avec une rigueur remarquable les causes, les mécanismes et les conséquences de cette catastrophe sanitaire à travers le destin singulier de la ville italienne de Sienne.

Mêlant archives médiévales, archéologie, génétique moderne et reconstitutions, cette enquête de près d’une heure trente offre une synthèse précieuse sur l’une des pandémies les plus meurtrières de l’histoire humaine — et sur sa résurgence possible à notre époque.

Sienne, métropole en plein essor à la veille du désastre

Le récit s’ouvre dans la Toscane du début du XIVᵉ siècle, à une époque où Sienne rivalise avec Florence pour la suprématie culturelle, économique et artistique. Carrefour majeur sur la Via Francigena, la grande voie de pèlerinage reliant Canterbury à Rome, la cité accueille pèlerins, marchands et banquiers venus de toute l’Europe. Sa population atteint alors environ 50 000 habitants intra-muros, auxquels s’ajoute un nombre équivalent dans les campagnes environnantes.

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La ville s’est dotée d’un régime politique original, le « gouvernement des Neufs », institué en 1287. Neuf membres de la petite bourgeoisie sienoise sont renouvelés tous les deux mois, vivant cloîtrés dans le Palazzo Pubblico pendant la durée de leur mandat afin d’éviter toute corruption. C’est sous cette administration vertueuse que sont entrepris les grands chantiers qui font aujourd’hui la fierté du centre historique sienois, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO : la Piazza del Campo, achevée en 1346 ; la Tor del Mangia, qui s’élève à près de cent mètres ; et surtout les fresques d’Ambrogio Lorenzetti intitulées Allégories du bon et du mauvais gouvernement, achevées en mai 1339, peintes sur les murs du palais communal.

Cette opulence repose sur un secteur bancaire florissant, fruit de la position géographique privilégiée de la cité et de la découverte locale de mines d’argent. Sienne est le premier pôle bancaire sur le chemin de Rome : ses prêteurs facilitent l’échange de devises, acceptent des dépôts et accordent des prêts malgré la condamnation officielle de l’usure par l’Église. Les banchi, ces comptoirs alignés le long de la Via di Sopra, ont donné leur nom aux banques modernes.

Mai 1348 : l’épidémie frappe

Tout bascule au mois de mai 1348. Le mal apparaît à Sienne aussi soudainement qu’il s’est répandu dans le sud de l’Europe depuis l’automne précédent. Témoin direct de la catastrophe, un cordonnier sienois nommé Agnolo di Tura tient un journal exceptionnel, aujourd’hui conservé aux Archives d’État de Sienne, qui constitue l’une des sources les plus précieuses sur la pandémie.

Son récit, livré sans aucune intention de publication ni souci de postérité, dépeint l’effondrement d’une société. Les symptômes sont effrayants : fièvre brutale, frissons, épuisement, gonflement des ganglions lymphatiques au niveau des aisselles, du cou et de l’aine — ces fameux bubons qui donnent son nom à la peste bubonique. Quand les doigts et les orteils noircissent par nécrose, c’est le signe de la fin imminente.

En l’espace de cinq mois seulement, du mois de mai au mois de septembre 1348, la moitié de la population de Sienne est emportée. Selon les estimations d’Agnolo di Tura, 36 000 personnes de moins de vingt ans meurent intra-muros, et 52 000 victimes au total sont à déplorer dans la cité, auxquelles s’ajoutent 28 000 morts dans les faubourgs et 80 000 dans la région environnante. Au plus fort de l’épidémie, la maladie fait jusqu’à un millier de morts par jour à Sienne.

La chronique du cordonnier touche aussi à l’intime. Devenu fossoyeur de sa propre famille, il écrit ces mots déchirants : « J’ai enterré mes cinq enfants de mes propres mains. » Le chroniqueur ne survivra pas longtemps à ses fils.

Boccace et le témoignage florentin

À cinquante kilomètres de là, Florence subit le même destin. C’est dans cette cité rivale que le grand écrivain Giovanni Boccaccio rédige son chef-d’œuvre, le Décaméron, recueil de cent nouvelles encadré par le récit de sept jeunes femmes et trois jeunes hommes qui se réfugient à la campagne pour échapper à la peste. L’introduction de l’ouvrage, conservée à la Bibliothèque Bodléienne d’Oxford dans un manuscrit de 1467, fournit une description clinique et réaliste de l’épidémie qui complète parfaitement le témoignage sienois.

Boccace fustige notamment la « cruauté » de ceux qui abandonnent les malades pour fuir vers la campagne — une attitude qui, paradoxalement, contribue à propager le mal en l’exportant vers de nouveaux foyers ruraux.

La science contre le bacille : trois formes d’une même maladie

Le documentaire fait ensuite intervenir les chercheurs contemporains pour expliquer la nature exacte du fléau. C’est en 1894, lors d’une nouvelle épidémie en Chine, que le médecin Alexandre Yersin identifie l’agent pathogène responsable : la bactérie Yersinia pestis, qui porte aujourd’hui son nom.

Cette bactérie se manifeste sous trois formes distinctes. La peste bubonique, la plus répandue (environ huit cas sur dix), provoque ces fameux gonflements ganglionnaires. Elle est mortelle dans 60 à 70 % des cas, ce qui laisse au malade jusqu’à 40 % de chances de survie. Lorsque la bactérie passe dans la circulation sanguine, on parle de peste septicémique : mortelle dans près de 100 % des cas. Enfin, lorsque l’infection atteint les voies respiratoires, la peste devient pneumonique — presque toujours mortelle, et surtout transmissible directement d’humain à humain par projection de gouttelettes lors de la toux ou des éternuements.

C’est probablement cette dernière forme, la peste pneumonique, qui explique la propagation foudroyante de l’épidémie au XIVᵉ siècle dans les villes denses et insalubres de l’Europe médiévale.

Charniers, miasmes et chaux vive

Confrontés à un nombre de morts sans précédent, les Siennois doivent improviser. L’hôpital de Santa Maria della Scala, fondé au XIᵉ siècle et qui restera en fonctionnement jusqu’à la fin des années 1980 — soit près de mille ans d’activité ininterrompue —, devient l’un des principaux théâtres de la tragédie. En 1998, lors de sa reconversion en musée, une découverte glaçante est faite dans les sous-sols : un charnier contenant les restes de 2 260 individus, vraisemblablement enterrés là entre le XIIIᵉ siècle et 1572.

Les fosses communes se multiplient. Les considérations religieuses doivent céder devant l’urgence sanitaire. Privés de prêtres pour leur administrer l’extrême-onction et de funérailles chrétiennes en bonne et due forme — un drame considérable dans une société profondément structurée par la foi —, les morts sont précipités dans de larges fosses, leurs corps recouverts d’une couche de chaux vive pour préserver les vivants des « miasmes ».

Car les médecins de l’époque, qui ignorent tout des bactéries et de la théorie des germes, attribuent la maladie à un air vicié, à des émanations putrides. Cette théorie miasmatique, bien qu’erronée, conduit à des mesures de bon sens : éviter les eaux stagnantes, fuir les zones contaminées, maintenir les espaces hospitaliers propres. Le port adriatique de Dubrovnik (alors appelé Raguse) est le premier à instaurer, dès l’épidémie, des mesures de quarantaine : les voyageurs en provenance de zones contaminées sont isolés sur deux îles désignées à cet effet. Une pratique qui sera ensuite généralisée en Méditerranée.

La traque génétique d’un patient zéro vieux de sept siècles

L’apport le plus spectaculaire du documentaire concerne l’identification de l’origine géographique de la pandémie — une énigme qui taraudait les historiens depuis sept siècles. L’aboutissement de cette enquête est le fruit d’une collaboration entre l’historien Philip Slavin et l’équipe d’archéogénétique microbienne dirigée par Maria Spyrou et Johannes Krause à l’Université de Tübingen.

L’histoire commence à Londres, dans le cimetière d’East Smithfield, fosse spécifiquement creusée en 1348 pour accueillir les victimes de la peste, mise au jour dans les années 1980. L’analyse de l’ADN extrait des dents des défunts permet aux chercheurs de reconstituer pour la première fois le génome complet du bacille médiéval, confirmant qu’il s’agit bien de l’ancêtre direct du Yersinia pestis contemporain.

Mais d’où venait cette souche ? Philip Slavin se plonge alors dans des sources jusque-là négligées : les pierres tombales de deux cimetières du nord du Kirghizstan, à Kara-Djigach et Burana, fouillées par des archéologues russes à la fin du XIXᵉ siècle. Plus de cinq cents sépultures y portent encore des inscriptions en syriaque — la langue liturgique des communautés chrétiennes nestoriennes d’Asie centrale — précisant le nom du défunt et l’année de son décès.

En croisant les dates, Slavin remarque un pic anormal de mortalité en 1338-1339, soit près d’une décennie avant le déclenchement de la pandémie européenne. Plus frappant encore : une dizaine de ces pierres tombales mentionnent explicitement le mot syriaque mautana, signifiant « pestilence », comme cause du décès.

Restait à prouver que ces morts étaient bien dus à Yersinia pestis. Les ossements exhumés au XIXᵉ siècle ayant été conservés à la Kunstkamera de Saint-Pétersbourg, l’équipe de Tübingen procède à l’analyse génétique des dents disponibles. Le résultat tombe en 2022 : l’ADN du bacille de la peste y est bien présent, et le génome reconstitué correspond à la souche ancestrale de toutes celles ayant ensuite essaimé en Europe.

Le patient zéro de la Grande Peste a vraisemblablement été infecté en Asie centrale vers 1337, probablement un éleveur nomade ayant été piqué par une puce porteuse du bacille à l’occasion d’un contact avec un rongeur infecté. De là, la maladie a remonté les routes commerciales eurasiennes : direction la Crimée et les ports italiens de la mer Noire, puis l’Italie par les navires marchands génois et vénitiens, et enfin l’Europe tout entière en l’espace de quelques années.

Les conséquences d’une catastrophe civilisationnelle

Le documentaire s’achève sur les conséquences profondes et durables de la Grande Peste. Au-delà du bilan démographique vertigineux — entre un tiers et la moitié de la population européenne emportée, jusqu’à 200 millions de morts à l’échelle eurasienne selon les estimations hautes —, c’est tout l’équilibre culturel, économique et religieux du continent qui s’en trouve bouleversé.

À Sienne, l’extension de la cathédrale, entreprise quelques années auparavant pour faire de la ville la plus grande église de toute la chrétienté, est abandonnée en pleine construction. Le Facciatone, façade inachevée qui se dresse encore aujourd’hui à côté de la cathédrale actuelle, témoigne pour l’éternité de ce rêve avorté. Les grands maîtres de l’art sienois — dont Ambrogio Lorenzetti lui-même, l’auteur des fresques du bon et du mauvais gouvernement — disparaissent dans la tourmente. Avec eux, c’est une chaîne entière de transmission du savoir artistique qui se brise, à une époque où l’apprentissage ne passe pas par les manuels mais par la relation directe entre maîtres et apprentis.

Sienne ne retrouvera jamais son niveau de population d’avant la peste avant le XXᵉ siècle. La ville rivale, Florence, parviendra à se redresser et deviendra un siècle plus tard l’un des berceaux de la Renaissance. Mais Sienne, frappée trop fort, restera figée dans son architecture du milieu du XIVᵉ siècle — ce qui, par une ironie tragique, lui vaut aujourd’hui d’être l’une des villes médiévales les mieux conservées d’Europe.

Un fléau toujours d’actualité

Le documentaire se conclut sur une note salutairement actuelle. Yersinia pestis n’a pas disparu. Une importante épidémie a frappé Madagascar en 2017, et des cas sporadiques sont signalés chaque année en Russie, en Chine, aux États-Unis et dans plusieurs pays africains. Si la peste bubonique se traite aujourd’hui efficacement par antibiotiques administrés à temps, certaines souches commencent à développer des résistances. La peste pneumonique, elle, demeure mortelle à près de 100 % en l’absence de traitement dans les vingt-quatre heures suivant l’apparition des symptômes.

C’est pourquoi l’Oxford Vaccine Group travaille activement à l’élaboration d’un vaccin contre la peste. Les premiers essais sont prometteurs, mais l’obtention d’une autorisation de mise sur le marché nécessite encore plusieurs années de tests cliniques.

Le documentaire d’Adam Luria offre ainsi une synthèse impressionnante, mêlant rigueur scientifique, profondeur historique et qualité narrative. Les images de Sienne, de ses fresques, de ses charniers et de ses paysages toscans alternent avec les laboratoires de génétique modernes, les manuscrits médiévaux d’Oxford, les pierres tombales kirghizes et les cartes des routes commerciales eurasiennes. Une démonstration convaincante de ce que peuvent produire les sciences humaines et les sciences dures lorsqu’elles acceptent de travailler ensemble, sans préjugés et sans cloisonnements disciplinaires.

À ceux qui s’intéressent à l’histoire des grandes épidémies, à l’archéogénétique, ou simplement aux ressorts profonds des civilisations confrontées à l’imprévisible, ce film offre matière à réflexion bien au-delà du seul cas siennois. Il rappelle aussi, à une époque qui a vécu sa propre pandémie il y a peu, que les maladies infectieuses ne sont jamais entièrement vaincues, et que la vigilance épidémiologique reste l’une des conditions du maintien de nos sociétés.

Le documentaire est disponible jusqu’au 31 mai 2030 sur la plateforme d’Arte.

Photo d’illustration : Breizh-info.com (création IA)

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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