Brigade Loire à Nantes, Ultras Populaire Sud à Nice, Magic Fans à Saint-Etienne : le football ne serait rien sans ses Ultras ! [L’Agora]

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J’aurai pu être dans un stade de football ce dimanche 17 mai. Pas à la Beaujoire ni à l’Allianz Riviera, pas franchement les antres de mon club de coeur, le Stade Rennais. Et il y a quelques années, j’aurai même pu être parmi ces « cagoulés » que les commentateurs vont passer la semaine à diaboliser, parmi ces visages que les caméras filment en plongée pour bien faire comprendre au téléspectateur qu’il est en train de voir des bêtes sauvages. J’aurais été là, parce que j’ai été ultra puis indépendant pendant des années. Et parce qu’il y a quelque chose, dans la manière dont on parle aujourd’hui de ces hommes et de ces femmes, qui me reste en travers de la gorge.

Soyons clairs d’emblée. Envahir une pelouse n’est pas anodin. Mettre en danger l’intégrité de joueurs, d’arbitres, ou même d’un vieil entraîneur de 74 ans revenu sauver son club par fidélité comme l’a fait Vahid Halilhodzic à Nantes, ça n’a aucun sens, quand bien même ces joueurs seraient des mercenaires, et ces dirigeants des individus sans scrupule. Lancer des fumigènes au cœur d’un public familial, casser, dégrader, rien de tout cela ne se défend. Je ne suis pas là pour défendre l’indéfendable. Je veux simplement poser une question, une seule, à laquelle aucun éditorialiste ne répondra cette semaine sur les chaînes d’information : pourquoi cette colère ? Et pourquoi, depuis trente ans, ne fait-on jamais que mépriser ceux qui la portent ?

La dissolution, encore et toujours la dissolution

Au lendemain des incidents, le réflexe a été immédiat. Des élus, dont plusieurs du Rassemblement national, ont demandé la dissolution des groupes ultras dont certains membres seraient impliqués. Dissoudre. Toujours dissoudre. Comme si la France contemporaine ne savait plus faire autre chose. Une association qui dérange ? Dissoudre. Un groupe sportif qui s’agite ? Dissoudre. Un mouvement contestataire ? Dissoudre. Le réflexe administratif a remplacé l’analyse politique, et le café-du-commerce sécuritaire a remplacé la pensée.

Je m’adresse tout particulièrement aux élus d’une droite qui se réclame de la liberté, du peuple, des « invisibles » et des « oubliés ». Vous êtes en train de demander, en miroir parfait de ce que ferait n’importe quel ministre de l’Intérieur socialiste, la dissolution de groupes humains qui rassemblent, dans chaque ville de France, des centaines voire des milliers de citoyens — ouvriers, artisans, employés, étudiants, retraités, chômeurs, fonctionnaires modestes — qui ont la même carte d’identité que vous. Qui paient leurs impôts. Qui votent (parfois même pour vous). Qui ne sont, pour la plupart, ni déliquants, ni condamnés ni recherchés. Et que vous voulez collectivement punir parce qu’une minorité d’entre eux, parfois, sort des clous.

Curieux paradoxe. On laisse circuler librement dans le pays des dizaines de milliers d’OQTF — étrangers en situation irrégulière, parfois fichés, parfois condamnés —, on tolère l’occupation permanente de pans entiers du territoire national par des économies parallèles, on accepte que des quartiers entiers échappent à la République ; et l’on voudrait interdire à un Nantais de prendre le train pour aller voir son club jouer à Rennes ou à un Niçois de se rendre à Marseille. Et quand on l’autorise, on l’oblige à monter dans un train spécial, encadré par les CRS, déposé dans un parking grillagé à plusieurs kilomètres du stade, parqué dans une cage métallique, fouillé trois fois, abreuvé d’insultes par les forces de l’ordre, et reconduit manu militari après le match comme un détenu en permission. Voilà ce qu’est devenu, pour un supporter de football français, le simple fait d’aller voir son équipe à l’extérieur. Voilà la France de 2026.

Les derniers Mohicans d’un football qui n’existe plus

Pour comprendre ce que représentent les ultras aujourd’hui, il faut faire un effort. Il faut se souvenir de ce qu’était le football avant. Avant l’arrêt Bosman de 1995, qui a transformé les joueurs en marchandises libres de circulation. Avant les rachats qatari, saoudien, américain, chinois, qui ont transformé les clubs en jouets de milliardaires. Avant que des dirigeants achètent un PSG, un Manchester City, un Newcastle, un Chelsea, un Lyon, comme on collectionne des yachts ou des chevaux de course — pour les revendre quelques années plus tard, sans état d’âme, à d’autres milliardaires venus d’ailleurs.

Le football moderne ressemble à un commerce triangulaire d’un genre nouveau. On va chercher des gamins de dix-sept ans en Afrique, au Brésil, en Amérique latine, on les forme, on les revend. Des joueurs gagnent en un mois ce qu’un ouvrier nantais ou niçois ne gagnera pas en quarante ans de travail. Ils portent un maillot une saison, deux maximum, puis disparaissent. Les noms s’enchaînent, les visages se brouillent, les identités s’effacent. À la Beaujoire, l’équipe qui jouait il y a cinq ans n’a plus rien à voir avec celle d’aujourd’hui. À l’Allianz Riviera, c’est pareil. À Lyon, à Bordeaux, à Marseille, Rennes, Guingamp, partout. Le club n’est plus qu’une enseigne, une marque, un logo qu’on actualise tous les trois ans pour vendre des nouveaux maillots aux gosses.

Et pendant que tout cela tourne — les transferts à cent millions d’euros, les agents qui prennent leurs commissions, les fonds d’investissement qui spéculent, les droits télé qui flambent, les abonnements en tribune qui explosent (en France comme en Angleterre, où certains tarifs ont triplé en dix ans), les places les moins chères qui deviennent inaccessibles aux familles populaires —, pendant que tout ce manège du grand capital prélève sa dîme sur la passion de millions de gens, il y a une catégorie qui reste fidèle. Une seule. Toujours la même.

Les ultras.

Ce que personne ne raconte jamais

Ceux qui n’ont jamais été dans un groupe ultra ne savent pas. Ils voient des cagoules à la télévision et imaginent des hooligans, ou pire, des fascistes en herbe. Ils ne savent pas que derrière ces cagoules, il y a des hommes et des femmes qui sacrifient depuis cinq, dix, quinze, vingt, trente ans une part énorme de leur vie pour leur club. Qui prennent leurs vendredis soir, leurs samedis, leurs dimanches. Et même leurs congès en semaine. Qui font des milliers de kilomètres chaque saison, dans des bus partis à six heures du matin, pour rentrer à trois heures du matin la nuit suivante. Qui dépensent une part conséquente de leur salaire — souvent modeste — en abonnements, en déplacements, en bâches, en fumigènes, en banderoles, en tifos, en bières partagées et en repas pris à la va-vite sur des aires d’autoroute.

Ils ne savent pas non plus que dans ces tribunes-là, dans ces sections, dans ces virages, se nouent des amitiés, des amours, et des fraternités qu’on ne trouve nulle part ailleurs en France. Des liens qui résistent à l’âge, aux divorces, au chômage, aux deuils, aux maladies, aux déménagements. Pour beaucoup de gamins de cités, d’enfants isolés des métropoles ou des villes moyennes, de campagnes désertées par les services publics, le groupe ultra est devenu, littéralement, la famille de substitution qu’ils n’ont jamais eue. Le seul endroit où l’on n’est pas jugé sur son CV, sur ses diplômes, sur sa réussite sociale ou son revenu fiscal. Le seul endroit où un cadre supérieur et un magasinier au RSA peuvent boire la même bière, hurler le même chant, pleurer la même défaite et se serrer dans les bras à la même victoire — sans que l’un dise à l’autre de regarder ailleurs. John King l’a écrit, mieux, bien avant moi.

Cette fraternité-là, populaire au sens le plus noble du terme, ne se décrète pas. Elle s’éprouve. Quiconque ne l’a pas vécue, ne serait-ce que quelques années, ne devrait même pas se permettre d’écrire dessus. Et pourtant, ils écrivent. Ils écrivent dans Le Monde, dans Libération, dans Le Figaro, dans L’Équipe, dans les magazines spécialisés. Ils théorisent depuis leurs bureaux parisiens. Ils analysent. Ils condamnent. Ils dissolvent, par l’éditorial, des mondes qu’ils n’ont jamais touchés.

La violence, et l’autre violence

Faut-il, pour autant, nier la violence ? Surtout pas. Il existe des dérapages. Il existe des rivalités tribales qui dégénèrent. Il existe des bagarres entre groupes — codifiées, le plus souvent, c’est-à-dire entre adversaires consentants, et touchant très rarement les supporters lambdas adverses non engagés dans les groupes. Il existe des drames historiques — Furiani, le Heysel, Hillsborough, Port-Saïd — qui ont marqué à jamais la mémoire du football européen. Il existe des morts, des blessés, des familles brisées. Aucun ancien ou actuel ultra honnête ne le niera.

Mais cette violence — physique, brutale, souvent absurde, mais brève, et la plupart du temps avec la même conséquence qu’un combat de boxe ou de MMA — pèse infiniment moins lourd dans la balance que l’autre violence, celle qu’on ne nomme jamais. La violence des marchés financiers qui ont fait du football un produit dérivé. La violence du Qatar et de l’esclavage pour construire sa Coupe du monde. La violence des pays africains ou asiatiques qui se font piller en sportifs par les recruteurs Européens leur promettant monts et merveilles avec la bénédiction du monde du foot moderne. La violence des fonds souverains qui ont dépecé les clubs de leur identité pour les transformer en machines à cash. La violence des présidents qui changent d’entraîneur tous les six mois — vingt entraîneurs en dix-huit ans à Nantes sous Waldemar Kita —, qui recrutent à l’aveugle, qui dégradent leur club saison après saison sous les yeux d’un public qui paie son abonnement et sa fidélité, et qui s’étonnent ensuite que ce public, un jour, finisse par envahir la pelouse pour leur dire son ras-le-bol.

À Nantes, la Brigade Loire était colère depuis des années contre ses dirigeants, qui méprisent les supporteurs, et en grève de tifos depuis fin janvier. Pendant cinq mois, le kop est resté muet. Pendant cinq mois, les ultras ont signifié calmement, dans le silence des tribunes, leur opposition à la gestion catastrophique du club. Personne, ou presque, ne s’est intéressé à leur grève. Pas un éditorial pour relayer leurs revendications. Pas un journaliste pour aller voir, comprendre, expliquer. La presse parisienne, si prompte à diagnostiquer les colères des Gilets jaunes ou des écologistes radicaux, a regardé ailleurs. Jusqu’à dimanche soir. Jusqu’à ce que des fumigènes éclatent et que des cagoules apparaissent. Alors, soudain, on s’intéresse. Pour condamner. Pour dissoudre.

À Nice, c’est une autre histoire — mais le mécanisme est le même. Une saison décevante, un match nul humiliant contre la lanterne rouge messine, des barrages de maintien à jouer contre Saint-Étienne, un club racheté par Ineos qui a perdu son identité, des supporters qui ont l’impression que personne, là-haut, ne mesure ce que représente pour eux l’OGC Nice. La colère explose. Le président Jean-Pierre Rivère reconnaît lui-même que la saison a été mal vécue. Mais ce sont les supporters qui vont être punis. Alors même que c’est toute une ville qui les admire et les encense comme ils le racontent dans le reportage ci-dessous.

Ce que demande, vraiment, un ultra

Je vais finir par le plus important. Que demande, en 2026, un ultra français ? Pas la lune. Pas la dérégulation totale. Pas l’impunité.

Il demande qu’on lui foute la paix. Qu’on cesse de lui interdire d’aller voir son club sous des prétextes administratifs invérifiables. Qu’on cesse de le parquer comme du bétail dans des cages métalliques avant et après les matchs. Qu’on cesse de fouiller son sac trois fois en deux heures. Qu’on cesse de l’identifier par fichiers et caméras comme s’il était un criminel en sursis. Qu’on cesse de bannir, à vie parfois, des dizaines de personnes par saison sur la base de soupçons rarement étayés. Qu’on cesse de prendre des arrêtés préfectoraux la veille du match pour interdire à des centaines de supporters de se déplacer, en violation manifeste du droit constitutionnel à la libre circulation. Qu’on cesse de le traiter comme un sous-citoyen sous prétexte qu’il aime un sport et un club.

Il demande qu’on rétablisse un dialogue. Que les groupes ultras soient enfin reconnus pour ce qu’ils sont : des associations de supporters passionnés, structurés, organisés, qui assurent depuis des décennies, gratuitement, l’ambiance de stades qui sans eux seraient des cathédrales mortes. Sans les ultras, plus de tifos. Sans les ultras, plus de chants. Sans les ultras, plus d’atmosphère. Plus de cette communion populaire qui fait du football autre chose qu’un produit télévisé. Allez voir un match de Ligue 1 sans virage : c’est un match de tennis en plus grand. Triste. Stérile. Mort.

Il demande, enfin, qu’on s’interroge sur ce qu’on est en train de faire à un sport. Sur ce qu’on est en train de tuer. Sur le fait que les rares à encore défendre une certaine idée populaire, locale, enracinée, transmissible du football, ce sont précisément ceux qu’on s’obstine à diaboliser. Pas les milliardaires qatari. Pas les fonds d’investissement américains. Pas les dirigeants opportunistes qui revendront leur club au prochain venu sans même savoir prononcer le nom de la ville. Les ultras. Ceux qui restent. Ceux qui sont là quand le club descend en Ligue 2, en National, en Régional. Ceux qui sont là quand il pleut, quand il neige, quand l’équipe perd 0-5 contre la lanterne rouge. Ceux qui étaient là avant les milliardaires, et qui seront encore là quand ceux-ci seront partis.

Pas dissoudre. Comprendre.

Aux élus du Rassemblement national, et à tous ceux qui réclament la dissolution des groupes ultras après les incidents du 17 mai : prenez un instant. Réfléchissez. Vous prétendez défendre le peuple, l’enracinement, les identités locales, les communautés organiques face au rouleau compresseur mondialisé. Les groupes ultras français — avec leurs défauts, leurs frasques, leurs dérapages, leurs excès aussi — sont l’une des dernières expressions vivantes de cet enracinement-là dans la France contemporaine. L’une des dernières formes de fraternité virile, populaire, transgénérationnelle, échappant aux logiques marchandes. L’une des dernières communautés où l’on transmet quelque chose de la ville, du quartier, de la mémoire collective. Ce que vous voulez dissoudre, ce ne sont pas des bandes de voyous. Ce sont des structures de société civile populaire, avec leurs limites mais aussi leurs vertus.

Punissez individuellement ceux qui commettent des actes répréhensibles et qui se font prendre. C’est le droit commun. Mais ne touchez pas aux groupes. Ne les dissolvez pas. Ne reproduisez pas, ne serait-ce qu’une heure, les réflexes administratifs d’une gauche autoritaire que vous combattez par ailleurs.

Et surtout, surtout, regardez en face ce qu’est devenu le football moderne. Demandez-vous qui a vraiment trahi le sport populaire. Demandez-vous qui sont, dans cette histoire, les vrais coupables de sa déliquescence — les milliardaires qui le possèdent ou les gamins en sweat à capuche et en cagoules qui en pleurent encore les défaites. La réponse, vous la connaissez. Reste à avoir le courage de la dire publiquement.

Breizhman.

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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3 réponses à “Brigade Loire à Nantes, Ultras Populaire Sud à Nice, Magic Fans à Saint-Etienne : le football ne serait rien sans ses Ultras ! [L’Agora]”

  1. Yoaren dit :

    Pas d’accord du tout. Le football, au contraire, serait TOUT sans ses ultras. Pas de violence ni de pression, juste des supporters joyeux et qui véhiculeraient non pas de la frustration personnelle mal placée, mais juste de l’amour du jeu. On gagne ? Super, bravo ! On perd ? Dommage, mais bravo à l’équipe adverse ! Voyons-nous ça dans les autres sports, où les supporters français envahiraient un stade par haine, ou se battraient entre eux ? Je n’ai pas d’exemple.. et bon sang, qu’ils assument de manifester sans cagoule ! (Ou qu’on arrête dans ce cas de critiquer aussi les blocks dans les manifestations , c’est idem.)

  2. Guenael dit :

    Bien d’accord avec Yoaren. L’article présente les ultras comme des sacrifiés qui renoncent à tout leur argent (vous citez abonnement, déplacements, banderolles, fumigènes, bières…). Mais enfin, qui les y oblige ? Qui les menotte pour venir aux matchs ? Votre excuse est facile. Même le RN demande la dissolution ! La scène de dimanche soir était juste surréaliste. Je vais 4-5 fois par an (sans abonnement) aux matchs à la Beaujoire avec mes enfants, pour leur faire plaisir. À chaque fois ou presque je suis atterré de la violence de cette tribune Loire. Non, la hargne n’a jamais fait un bon supporter au lieu de la joie d’encourager son équipe (ou de féliciter son adversaire). Le dernier sondage aujourd’hui local montre que 70% des sondés sont en désaccord avec les cagoulés d’hier soir. Ils ont bien réussi à sabrer la fin de saison, alors qu’ils auraient pu juste supporter, comme leur statut l’indique. C’est bien triste. Au moins ils seront moins vigoureux en ligue 2. Quelque part, n’est-ce-pas plus mal ? Je m’interroge.

  3. Yvette dit :

    L’article n’est pas objectif, cela me chiffonne un peu.

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