Une étude de la médiéviste Katherine Keats-Rohan retrace l’histoire méconnue de l’implantation bretonne en Angleterre après 1066. Loin d’être de simples auxiliaires des Normands, les Bretons ont joué un rôle fondamental dans la construction du royaume anglo-normand — et leurs descendants ont contribué à façonner l’identité anglaise elle-même – nous avion déjà évoqué le sujet ici.
1066 : les Bretons dans le sillage de Guillaume
La conquête normande de 1066 n’est pas seulement l’affaire des Normands. Parmi les alliés de Guillaume le Conquérant figurent de nombreux contingents bretons, dont la présence en Angleterre va rapidement prendre une forme durable. Keats-Rohan, qui a consacré l’essentiel de ses travaux à l’identification systématique de ces groupes, distingue quatre grandes phases dans l’histoire de cet établissement breton entre 1066 et 1206.
La première est celle de l’installation proprement dite, achevée vers 1100. Elle est largement conditionnée par les révoltes anglaises contre les envahisseurs, qui durent jusqu’en 1076. À l’origine, un projet ambitieux d’implantation bretonne dans l’ouest du pays — notamment en Cornouailles — était envisagé sous la conduite du comte Brien, frère d’Alain de Richmond. Ce projet échoua lorsque Brien fut grièvement blessé en combattant les fils d’Harold et dut quitter l’Angleterre fin 1069.
C’est dans ce contexte que prend forme la seigneurie de Richmond, dans le nord-est de l’Angleterre — de loin la plus puissante des seigneuries bretonnes. Elle naît de la répression de la révolte de 1069-1070 dans le nord du pays, dont les terres sont redistribuées en quatre châtellenies confiées à des fidèles du roi. Alain de Richmond, cousin de Guillaume le Conquérant et cousin du duc de Bretagne Conan II, reçoit celle qui portera son nom. Sa baronie est encore agrandie après la déchéance du comte breton Raoul de Norfolk, impliqué dans la révolte de 1075.
En dehors de Richmond, une série de petites baronies s’établissent dans le sud du pays. Les Bretons Wihenoc et Baderon de Dol reçoivent la châtellenie de Monmouth dans l’Herefordshire. D’autres vassaux de l’honneur de Richmond, tels Aubrey de Vere, Tihel de Helléan ou Harduin de Scalis, possèdent également des terres dans les comtés de l’est. La seigneurie des Midlands confiée à Geoffroy de la Guerche constitue une autre implantation notable, jusqu’à son retour en Bretagne en 1093.
Henri Ier et la seconde vague
La seconde période, couvrant le règne d’Henri Ier de 1100 à 1135, est tout aussi importante. Le roi doit d’abord faire face aux prétentions de son frère aîné, le duc Robert de Normandie. Il l’emporte à la bataille de Tinchebray en 1106 — notamment grâce à l’appui des Bretons — et redistribue les terres des rebelles à ses alliés bretons du nord-est de la Bretagne.
Ces nouvelles recrues présentent un profil caractéristique : ce sont des administrateurs trilingues — latin, français, anglais — capables de lire et de compter, intégrés au nouveau système administratif royal. Orderic Vital les désigne, avec un certain dédain, comme des « homines novi » — des hommes nouveaux.
Parmi les figures marquantes de cette période figure Brien Fitzcount, fils naturel d’Alain IV de Bretagne, marié vers 1116 à une fille illégitime du roi. Il reçoit d’immenses territoires, dont la seigneurie de Wallingford dans la vallée de la Tamise, qui jouera un rôle stratégique décisif pendant la guerre civile qui suivra la mort d’Henri Ier.
Autre recrue décisive : Alain FitzFlaad, frère du sénéchal héréditaire des archevêques de Dol, ancêtre des familles Fitzalan et Stuart. Ses descendants absorberont une part importante du fief de Shropshire et acquerront une vaste seigneurie dans le Wiltshire. Le plus jeune de ses fils, Gauthier, passera en Écosse à l’invitation du roi David — et ses descendants monteront sur le trône écossais en 1371, puis sur le trône anglais en 1603.
Henri Ier utilise également avec habileté la politique matrimoniale pour consolider ses alliances : il fait marier ses principaux alliés bretons à de riches héritières non bretonnes, étendant ainsi l’influence bretonne dans des régions où elle était auparavant faible.
La guerre civile et l’assimilation progressive
La troisième période, de 1135 à 1166, est celle de la division et de la réconciliation. À la mort d’Henri Ier, son neveu Étienne de Blois usurpe le trône au détriment de l’héritière désignée, Mathilde. Des factions se forment. Les Bretons se retrouvent des deux côtés du conflit — certains soutenant Étienne, comme Alain III de Richmond qui se titre fièrement « comes Britannie et Anglie », d’autres ralliant la cause angevine, comme Brien Fitzcount ou Geoffroy Boterel II.
Cette période de guerres civiles accélère paradoxalement l’assimilation. Les alliances matrimoniales entre familles bretonnes et normandes, déjà amorcées dans la génération précédente, se multiplient pour protéger les héritages familiaux. Dès 1166, quand Henri II soumet le duché de Bretagne, la plupart des descendants des premiers Bretons sont autant normands que bretons. Ils se qualifient alors de « Francigeni », se distinguant ainsi des « Angligeni » indigènes.
Des noms bretons tenaces
Un phénomène remarquable traverse toute cette période : l’attachement durable des familles anglo-bretonnes à leurs prénoms caractéristiques — Alain, Brien, Judhael, Jernagan — même dans les familles où des alliances normandes étaient intervenues très tôt. Là où les familles normandes abandonnaient rapidement les noms scandinaves comme Ansquetil ou Turstin, les Bretons conservaient leur onomastique propre.
Keats-Rohan précise cependant que cet attachement relevait davantage de la piété familiale que d’une affirmation ethnique consciente. La conscience d’une appartenance celtique, souvent évoquée par les historiens anglais du passé, est selon elle une illusion : les Bretons installés en Angleterre venaient pour la plupart des marches du nord-est de la Bretagne, régions depuis longtemps francophones. Ils parlaient français, non breton, et n’étaient pas plus sympathiques aux Gallois que ne l’étaient les Normands.
L’héritage : des Bretons au cœur de l’identité anglaise
La quatrième et dernière période, de 1166 à 1204, voit l’histoire des Anglo-Bretons se fondre définitivement dans celle de l’Angleterre. Après la prise de contrôle de la Bretagne par Henri II en 1166, les groupes bretons établis en Angleterre suivent la même trajectoire que les Normands : ils s’identifient progressivement aux Anglais. La perte de la Normandie en 1204 clôt définitivement cette ère.
Pour la plupart des familles d’origine bretonne, l’installation avait cédé la place à l’assimilation. Leurs noms subsistent dans la toponymie anglaise. Leurs descendants ont contribué à construire l’identité nationale anglaise — et à fonder l’empire qui en découlera. Les plus illustres d’entre eux restent les descendants d’Alain FitzFlaad : les Stewarts, qui règneront sur l’Écosse puis sur l’Angleterre, et les Fitzalan, dont la lignée mènera aux ducs de Norfolk.
Ainsi, comme le souligne Keats-Rohan avec une pointe d’ironie, ce père des ducs de Norfolk qui arrangea le couronnement d’Élisabeth II et gèra l’équipe anglaise de cricket en 1963 était le descendant d’un Breton établi en Angleterre neuf siècles plus tôt. « On ne peut pas être plus anglais » — et pourtant.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.