Les Bretons, acteurs oubliés de la conquête normande de l’Angleterre ?

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Tandis que l’histoire officielle célèbre Guillaume le Conquérant et ses Normands, une chercheuse britannique a mis au jour ce que la mémoire collective a soigneusement effacé : les Bretons ont joué un rôle majeur dans la conquête et la colonisation de l’Angleterre. Un chapitre glorieux de notre histoire, trop longtemps ignoré.

Hastings. La grande épopée normande. C’est le récit qu’on vous a servi à l’école, celui qu’on ressasse dans les documentaires, celui que les Anglais eux-mêmes ont retenu. Guillaume de Normandie, duc ambitieux, terrasse Harold et devient roi d’Angleterre. Les Normands triomphent. Fin de l’histoire.

Sauf que non.

Dans une étude publiée en 1996 dans les Mémoires de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, la médiéviste britannique K.S.B. Keats-Rohan, spécialiste des origines continentales des propriétaires fonciers anglo-normands, restitue une réalité que l’historiographie dominante a commodément mise sous le boisseau : les Bretons étaient là, en nombre, et ils ont compté.

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Le contingent breton à Hastings

Keats-Rohan est catégorique : les récits de la bataille ne laissent «aucun doute sur le nombre élevé» de Bretons présents à Hastings. Le chroniqueur Wace, dans son Roman de Rou, les mentionne explicitement, évoquant les seigneurs de Dinan, Vitré et Fougères parmi les compagnons du Conquérant.

À leur tête : Alain le Roux, fils du comte Eudo de Bretagne et second cousin de Guillaume lui-même. C’est lui qui commande le contingent breton, lui qui mène la charge sur le flanc gauche de la bataille décisive. Sa récompense ? L’immense honneur de Richmond, dans le Yorkshire, et le contrôle quasi total d’une bande de territoire s’étendant du nord des Midlands jusqu’aux portes de Londres. En 1086, au moment du Domesday Book — ce recensement monumental des terres d’Angleterre ordonné par Guillaume —, Alain le Roux figure parmi les cinq hommes les plus riches du royaume conquis.

Une minorité politique déterminante

Mais ce n’est pas simplement une histoire de butin de guerre. Ce qui rend la présence bretonne remarquable, c’est sa dimension politique et stratégique.

Guillaume le Conquérant ne distribue pas les terres anglaises au hasard. Les postes les plus sensibles — les confins gallois, le Yorkshire turbulent, les marches — sont confiés à ceux en qui il a confiance absolue. Et parmi eux, les Bretons occupent une place disproportionnée au regard de leur nombre.

Le cas de Guihénoc de Laboussac, vassal des seigneurs de Dol-Combour, est édifiant. Après la révolte de 1075, Guillaume lui confie Monmouth et ses marches galloises. Un Breton de rang relativement modeste, placé à l’une des frontières les plus disputées d’Angleterre, avec une responsabilité que seuls les plus grands barons normands se voient ordinairement attribuer. Keats-Rohan y voit la marque de la confiance totale du Conquérant envers ses alliés bretons : «De telles charges n’étaient octroyées qu’aux plus prestigieux des barons normands, tous apparentés au roi, comme Alain le Roux.»

La raison de cette fidélité remarquable tient à une particularité géopolitique que l’étude met clairement en lumière : les Bretons n’avaient pas, eux, à choisir entre leur loyauté envers l’Angleterre et leurs terres normandes. Quand la Normandie fut séparée du royaume anglais entre 1087 et 1106, les barons normands se déchirèrent entre deux allégeances. Les Bretons, dont les possessions continentales restaient en Bretagne, n’eurent pas ce dilemme. Ils restèrent fidèles à la Couronne d’Angleterre, et ils en tirèrent un profit considérable.

Avant même la Conquête : Raoul l’Anglais

L’histoire bretonne en Angleterre commence en réalité bien avant 1066. Keats-Rohan remonte jusqu’à Raoul l’Anglais — Radulfus Anglicus —, premier seigneur connu de Gael dans l’évêché d’Alet, dont le nom apparaît dans un document breton dès 1031. Mi-Anglais, mi-Breton, il devient un membre influent de la cour d’Édouard le Confesseur, administrateur local de premier rang. Son fils, Raoul de Gael, hérite du comté d’Est-Anglie après la bataille de Hastings — avant de tout perdre en se rebellant contre Guillaume en 1075.

Cette rébellion est intéressante à plus d’un titre. Elle montre que les Bretons n’étaient pas de simples vassaux dociles, mais des acteurs politiques à part entière, capables de jouer leur propre jeu — et de le perdre. Ceux qui suivirent Raoul de Gael dans sa révolte furent exécutés ou exilés. Ceux qui refusèrent de le suivre — comme Alfred de Lincoln — prospérèrent. La leçon fut retenue.

Henri Ier et le recrutement systématique des Bretons

Si Guillaume le Conquérant avait fait confiance aux Bretons par pragmatisme, son fils Henri Ier (1100-1135) en fit une véritable politique d’État. Confronté à l’instabilité normande, à la question du Maine et aux ambitions de ses propres barons, Henri recruta les Bretons en deux vagues successives, choisissant des hommes liés aux régions frontalières — le Pays de Dol, Fougères, le Porhoët — dont il connaissait la fiabilité.

Parmi les recrues de cette époque, on trouve Alain fils de Flaad, frère du sénéchal héréditaire des archevêques de Dol, ancêtre de la famille des FitzAlain d’Angleterre. Et des FitzAlain, précise Keats-Rohan, descend la famille des Stewart d’Écosse. Autrement dit : l’actuelle famille royale britannique a du sang breton dans les veines. Un détail que Buckingham Palace n’a probablement pas affiché en grand dans ses couloirs.

Une intégration réussie, malgré les fractures internes

L’étude montre aussi que les colonies bretonnes d’Angleterre n’étaient pas monolithiques. Deux groupes distincts se formèrent progressivement : les Bretons du Nord et de l’Est, gravitant autour de l’honneur de Richmond, et les Bretons du Sud et de l’Ouest, liés aux possessions de Robert de Mortain. Séparés géographiquement, ils prirent des camps opposés lors de la guerre civile anglaise de 1138 — les uns avec le roi Étienne, les autres avec l’impératrice Mathilde.

Mais ce qui frappe surtout, c’est la durée. Keats-Rohan établit que les trois quarts des Bretons présents dans le Domesday Book de 1086 eurent des descendants encore identifiables en 1166. Les colonies bretonnes durèrent, à travers chaque changement de souverain, chaque crise dynastique, chaque guerre. Parce que les Bretons avaient su être loyaux sans être serviles, utiles sans être naïfs.

Ce que l’histoire officielle a préféré oublier

Pourquoi ce chapitre reste-t-il aussi peu connu ? Keats-Rohan pose la question en creux. L’historiographie anglo-normande — et dans son sillage, l’historiographie française — a toujours structuré la Conquête autour de l’axe Normandie/Angleterre. Les Bretons y apparaissent comme une note de bas de page, quand ils y apparaissent.

C’est une injustice historique. Les Bretons ont combattu à Hastings. Ils ont tenu les marches galloises. Ils ont administré des comtés entiers. Ils ont donné à l’Angleterre médiévale certains de ses barons les plus fidèles et les plus efficaces. Et pour finir, comme le rappelle l’auteure, ils ont contribué, via la famille Stewart, à engendrer la lignée royale qui règne encore aujourd’hui à Londres.

La prochaine fois qu’un Anglais vous parle de la « Norman Conquest », vous savez ce que vous pouvez lui répondre.

Source : K.S.B. Keats-Rohan, «Le rôle des Bretons dans la politique de la colonisation normande d’Angleterre (c.1042-1135)», Mémoires de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, tome 74, 1996, pp. 181-215.

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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3 réponses à “Les Bretons, acteurs oubliés de la conquête normande de l’Angleterre ?”

  1. Pschitt dit :

    Très intéressant. Même si la source date de 1996, il était bon de la remettre au jour.

  2. RAYMOND NEVEU dit :

    Mais nous le savons depuis moult années et je l’ai déjà écrit ici!

  3. JLP dit :

    Peut-être, mon neveu, mais évoqué par quelqu’une de fiable, c’est quand même mieux non ? Disons que toute personne possédant un vernis historique sait que l’armée de Guillaume comportait des Normands, des Bretons et des Flamands. Et les étourdis qui colportent que l’aile bretonne fut enfoncée oublient que c’était la technique usuelle des Bretons de feindre une retraite (pas une débandade !) que le camp adverse tentait d’exploiter, et se retrouvait vite étiré, affaibli, et alors commençait une sauvage guérilla. Charles le Chauve aurait été victime d’une pareille illusion à Ballon…

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