Dans un rapport délibéré le 6 mai 2026, la Chambre régionale des comptes des Pays de la Loire dresse un bilan sévère de la gestion de la grande école de commerce nantaise entre 2018 et 2024. Pertes cumulées de 6,9 millions d’euros, conseil d’administration tenu à l’écart des décisions structurantes, comptes annuels jamais publiés, projet immobilier francilien mené sans filet : les magistrats financiers relèvent des manquements en série imputés à la précédente direction.
Fondée en 1900 par décret présidentiel, l’École supérieure de commerce de Nantes est devenue Audencia Business School, septième au classement SIGEM 2025, triplement accréditée AACSB, EQUIS et AMBA. Une maison respectée, forte de 7 500 étudiants et de quelque 37 000 anciens élèves. C’est pourtant un tableau nettement moins flatteur que livre la Chambre régionale des comptes des Pays de la Loire, au terme d’un contrôle portant sur les exercices 2018 et suivants.
Un changement de statut aux bénéfices incertains
Au 1er janvier 2018, l’association Audencia se transforme en établissement d’enseignement supérieur consulaire (EESC) — une société anonyme sans but lucratif, statut hybride créé en 2014, dont le capital doit rester majoritairement consulaire. L’objectif affiché : gagner en autonomie et diversifier les financements, dans un contexte de désengagement progressif de la CCI de Nantes Saint-Nazaire.
Le bilan que dresse la chambre est mitigé. Ce statut n’attire pas les investisseurs privés — Audencia n’en compte aucun à son capital — et prive l’école de la subvention pour charges de service public dont bénéficient les établissements privés d’intérêt général (EESPIG). Les apports constitutifs ont atteint 32,6 millions d’euros, dont l’ensemble immobilier du campus de la Jonelière, transmis à la CCI par la dissolution du syndicat mixte. Une opération dont les magistrats relèvent qu’elle s’est révélée très profitable à la chambre consulaire, Nantes Métropole et le département cédant à titre gratuit un actif qu’ils avaient seuls financé.
Autre point d’attention : l’entrée de la CCI Vendée au capital en 2021, à hauteur de 5 % pour un million d’euros — soit 64,70 euros l’action, contre une valeur nominale de 100 euros à la création. L’avantage consenti est chiffré par la chambre à environ 700 000 euros. Le versement, étalé sur cinq ans, s’analyse selon elle davantage comme une subvention d’équilibre pour l’implantation vendéenne que comme un renforcement des fonds propres.
Une gouvernance en roue libre
C’est sur le fonctionnement des instances que le rapport se fait le plus sévère.
Depuis 2018, aucun compte annuel n’a été déposé au greffe du tribunal de commerce de Nantes, en violation du code de commerce. La chambre juge ces manquements d’autant plus graves qu’ils ont été systématiques et que des dirigeants d’école de commerce ne pouvaient les ignorer. L’un des anciens présidents a justifié cette abstention par le souci de ne pas exposer l’école à ses concurrents. Les magistrats rappellent que le défaut de publication expose société et dirigeants à des sanctions pénales et civiles.
Second manquement : le conseil d’administration ne s’est jamais prononcé sur la rémunération des dirigeants, alors que les statuts l’y obligent. La carence apparaît délibérée : un échange de courriels de décembre 2023 montre que le président d’alors, dûment alerté par le cabinet d’avocats de l’école sur l’irrégularité de cette pratique, avait décidé de passer outre.
La direction a par ailleurs traversé une série de crises. Le directeur général en poste est licencié en avril 2018, réintégré sur décision de la cour d’appel de Rennes en janvier 2019, puis licencié pour faute grave deux mois plus tard — avec, entre-temps, la nomination d’un second directeur général, d’où une coexistence de deux DG. Le contentieux se soldera par une transaction de 650 000 euros en 2024. Le successeur quitte ses fonctions en août 2023, sur fond d’articles de presse relayant des accusations de « management toxique » : le turn-over aux postes de direction atteint alors 32 %.
Le plan ECOS 2025 : 78 projets, un tiers abandonnés
Lancé en 2020, le plan stratégique ECOS 2025 visait 10 000 étudiants et un budget de 100 millions d’euros à l’horizon 2025. Objectifs jamais atteints : 7 419 étudiants en formation initiale en 2024, pour 72,2 millions de chiffre d’affaires. La chambre relève que ces cibles n’étaient adossées à aucune étude de marché sérieuse, et que le conseil d’administration n’a jamais voté ce plan — alors même que des administrateurs s’interrogeaient sur son cadre budgétaire.
Sur 78 projets recensés sans hiérarchie claire, 23 ont été abandonnés après réexamen par la nouvelle direction en 2024. Le plus coûteux : Token for Good, start-up créée fin 2021 pour développer une bourse d’échange de services adossée à la blockchain. Filiale à 100 %, sans étude de marché ni jalons, elle n’a jamais eu d’autre client qu’Audencia elle-même. Dissoute en avril 2024, elle laisse à l’école une ardoise de 660 000 euros. Le conseil d’administration n’a pas été tenu informé précisément de sa situation financière, malgré les questions posées par des administrateurs.
Le déploiement du plan a aussi coûté cher socialement. La médecine du travail alerte dès juillet 2022 sur des situations de mal-être touchant une quinzaine de salariés. Un audit externe présenté en avril 2023 énumère surcharge de travail, injonctions contradictoires, flou organisationnel, système de rémunération arbitraire, et évoque une culture managériale qualifiée de patriarcale. L’inspection du travail intervient en août 2023 pour pointer l’insuffisance de l’évaluation des risques psychosociaux. Les arrêts courts bondissent de 30 % entre 2022 et 2023.
Saint-Ouen : le fiasco immobilier
Le volet le plus lourd concerne l’implantation francilienne. En décembre 2021, quatre projets sont présentés au conseil d’administration. Celui de Saint-Ouen — l’ensemble Bauer Box, vendu en l’état futur d’achèvement par un promoteur — est le moins cher. Il sera retenu, alors même que les étudiants consultés l’avaient classé dernier, et que le promoteur en question finançait une chaire de l’école. Détail relevé par la chambre : sur les deux projets finalistes, seul ce promoteur a été invité à venir présenter physiquement son opération devant les administrateurs, après une préparation conjointe avec les équipes d’Audencia. Les magistrats estiment que les principes d’objectivité, de transparence et de non-discrimination n’ont manifestement pas été respectés.
Suivent deux lettres d’offre — juillet 2022, puis février 2023 — signées par le président et le directeur général. La seconde, portant sur un périmètre fortement réduit, n’est pas portée à la connaissance du conseil d’administration lors de sa réunion d’avril 2023, alors même que les administrateurs y renouvelaient leurs doutes sur la faisabilité de l’opération. Les deux dirigeants ont ainsi agi sans mandat, l’autorisation n’intervenant qu’en juillet suivant.
Le projet est abandonné en février 2024, la situation financière ne permettant plus l’acquisition. Résultat : Audencia est condamnée en première instance par le tribunal de commerce de Bobigny à verser 330 000 euros au promoteur pour rupture abusive des pourparlers. Le jugement est frappé d’appel.
Reste le bail de repli. En octobre 2022, l’école loue l’immeuble Spot pour neuf ans dont six fermes. Les conditions sont désastreuses : destination contractuelle « bureaux et commerce » alors que l’usage prévu est l’enseignement ; sous-location limitée aux seules filiales, alors qu’Audencia n’en possède qu’une, sans perspective d’installation sur place ; travaux de mise aux normes passant de 4 à 10 millions d’euros. Or, souligne la chambre, l’ancienne direction avait été alertée à de multiples reprises — par la société mandataire, par des avocats spécialisés en droit immobilier, par l’étude notariale — sur les risques encourus, notamment la non-conformité aux prescriptions d’urbanisme de la commune. Le bail a été signé malgré tout.
Renégocié en juillet 2024 dans des termes plus équilibrés, le nouveau bail engage désormais l’école pour douze ans fermes. Coût total estimé du projet : 46,4 millions d’euros. Les travaux sont financés par deux emprunts de 11 millions au total, à 4 %.
Un redressement engagé
Financièrement, le résultat net cumulé entre 2018 et 2024 s’établit à -6,9 millions d’euros, les seuls exercices 2022 à 2024 concentrant 9 millions de déficit. La capacité d’autofinancement devient négative en 2024. Les fonds propres reculent de 20 %, la trésorerie fond — les valeurs mobilières de placement chutent de moitié — et le fonds de roulement passe en négatif.
Le rapport pointe une croissance des charges plus rapide que celle des produits, portée notamment par un recrutement massif de personnels administratifs : leurs effectifs progressent de 60 à 74 % selon les catégories, contre 35 % pour les enseignants. Le ratio enseignants/administratifs passe de 30,8 % à 26,5 %.
La chambre relève aussi, au passage, quelques usages coûteux : billets d’avion en classe affaires pour les administrateurs et le directeur général, contrat d’agence de voyages passé sans publicité ni mise en concurrence, comme d’ailleurs de nombreux marchés (accueil, restauration, fournitures, mutuelle, tickets restaurant). Autre épisode signalé : durant le confinement de 2020, Audencia a perçu 352 285 euros au titre de l’activité partielle ; procès-verbaux du CSE, témoignages recueillis par la presse et un enregistrement audio d’une intervention du directeur général suggèrent que certains salariés auraient en réalité travaillé au-delà du plafond réglementaire.
L’arrivée d’une nouvelle direction en janvier 2024 marque une inflexion. Masse salariale stabilisée, projets non prioritaires abandonnés, contrôle interne structuré, comité immobilier et comité d’engagement créés, cartographie des risques lancée. L’exercice 2025 se solde par un déficit ramené à 187 000 euros, très en deçà des prévisions, avec une capacité d’autofinancement redevenue excédentaire à 4 millions. Le budget 2026 anticipe un résultat positif de 2 millions.
La chambre formule trois recommandations : publier les comptes annuels depuis 2018, faire voter par le conseil d’administration la rémunération des dirigeants, et formaliser un dispositif de prévention des atteintes à la probité en matière d’achats.
Le rapport consacre enfin quelques lignes à un sujet sensible : l’affaire des « JT » de l’association étudiante G-EYES, dissoute en mai 2023 avant la publication d’une enquête de presse révélant des pratiques discriminatoires et des humiliations infligées à des étudiants lors de projections en amphithéâtre. Ces vidéos ont été diffusées pendant plusieurs années avec des moyens matériels mis à disposition par l’école et dans ses locaux. Un cadre supérieur a été licencié pour faute en septembre 2023 — avec une indemnité transactionnelle de 122 000 euros. Le conseil d’administration, là encore, est resté largement sous-informé. Une association lui ayant succédé avec un objet et un logo très voisins a été dissoute à son tour en novembre 2025. L’enquête menée auprès des étudiants en décembre 2024 révèle la persistance de pratiques discriminatoires et ouvertement sexistes.
Le rapport complet est consultable sur le site de la Cour des comptes.
Photo : Audencia Nantes
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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