Barbara Butch : la gauche découvre le bûcher qu’elle avait dressé

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Je rentrais de Quimper avec, sur le siège passager, quelques livres achetés à L’Ivresse de lire, cette petite librairie de la rue de la Halle où je vais volontiers musarder. Max, qui tient les lieux, est un jeune homme d’une qualité assez rare. Dans une échoppe sobre et élégante, il a réuni des essais, des romans et des livres anciens avec ce discernement qui distingue le véritable libraire du simple marchand de papier imprimé. On entre chez lui pour jeter un œil ; on en ressort généralement lesté de deux ou trois volumes et d’une conversation que l’on poursuit ensuite tout seul.

Ma trouvaille du jour était un ouvrage de poche d’Arnaud Blin consacré à la paix de Westphalie. À peine avais-je parcouru quelques lignes de l’introduction que je comprenais avoir affaire non seulement au travail d’un historien, mais à celui d’un penseur. Le bon historien ne se contente point de dépoussiérer les archives et de remettre les batailles dans leur ordre chronologique. Il discerne, derrière la poussière des chancelleries et le fracas des armes, les formes politiques qui continuent d’ordonner notre monde longtemps après que les combattants sont descendus au tombeau.

La paix de Westphalie ne fut pas seulement un arrangement diplomatique mettant fin à la guerre de Trente Ans. Elle marqua la recherche d’un ordre permettant à des puissances, à des peuples et à des confessions irréconciliables de continuer à vivre dans le même monde sans entreprendre chaque matin de s’exterminer. Il fallut trente années de massacres, de villes incendiées et de campagnes dépeuplées pour que les Européens comprennent qu’aucune paix durable ne pouvait reposer sur l’éradication complète de l’adversaire.

Je comptais déjà revenir sur ce livre. Les circonstances décidèrent que j’en parlerais plus tôt que prévu.

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En arrivant à Pont-l’Abbé, je fis un détour afin d’éviter les encombrements de la voie de contournement. La route me conduisit devant le Triskell, la salle de spectacle municipale. En passant devant elle, je songeai à tous les auteurs, conférenciers, chanteurs ou comédiens qui ne s’y produiront jamais. Non point parce qu’ils manqueraient de talent, de lecteurs ou de public, mais parce que leur nom, leur réputation ou quelques-unes de leurs opinions les ont rangés dans la catégorie des pestiférés.

Il n’est même pas nécessaire qu’un interdit soit prononcé. La censure moderne n’aime plus les uniformes, les bureaux obscurs ni les gros ciseaux du fonctionnaire. Elle préfère le téléphone qui ne sonne pas, le dossier que l’on égare, la subvention qui se tarit, la salle soudain indisponible, l’invitation qui ne vient jamais. Le proscrit demeure parfaitement libre de parler, à cette menue réserve près que personne ne lui prête plus de tribune, de micro ni de théâtre.

De retour à la maison, je trouvai dans Le Figaro et Libération le récit des mésaventures de Barbara Butch. La DJ, devenue célèbre lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, se produisait au festival Cabaret frappé de Grenoble. Une centaine de militants propalestiniens, mobilisés notamment par la section locale de La France insoumise, interrompirent son concert au bout d’une vingtaine de minutes. Des drapeaux furent agités, des slogans criés et des projectiles lancés. La municipalité évoqua ensuite plusieurs dizaines de projectiles retrouvés sur scène, parmi lesquels des bouteilles de verre, ainsi qu’un câble électrique sectionné au milieu du public.

Barbara Butch n’est pourtant pas une artiste que l’on songerait spontanément à ranger parmi les suppôts de la réaction. Elle appartient de plein droit à la gauche culturelle, festive et homosexuelle. Sa prestation lors des Jeux olympiques, au milieu des drag-queens, des mannequins et d’un Philippe Katerine presque nu et peint en bleu, lui avait valu d’être célébrée par les uns et conspuée par les autres. Elle avait auparavant subi un harcèlement en ligne venu semble-t-il de milieux dits à droite.

Son nouveau crime fut d’avoir signé une tribune favorable à la proposition de loi Yadan, présentée comme un moyen de lutter contre les formes nouvelles de l’antisémitisme. Elle expliqua avoir apporté son nom au texte en raison de l’antisémitisme qu’elle subissait, avant de reconnaître qu’elle n’aurait sans doute pas dû le signer. Cette rétractation ne lui valut aucune indulgence. Pour les militants qui la prirent à partie, elle était devenue une « complice de génocide ». Un tract la représentait devant un drapeau mêlant les couleurs arc-en-ciel à l’étoile de David, le tout maculé de sang.

Le plus savoureux, si l’on peut employer ce mot dans une affaire aussi vilaine, fut la réaction de Libération. Le journal consacrait à l’événement un article embarrassé, puis un second texte au « boycott culturel », décrit comme un procédé « longtemps considéré comme liberticide et trop proche des formes de censures de l’extrême droite ».

Ce « trop proche » vaut à lui seul un éditorial.

Ainsi donc, la rédaction de Libération découvre que le boycott d’un artiste en raison de ses opinions pourrait porter atteinte à la liberté. Elle l’avait cru jusqu’alors surtout caractéristique de l’extrême droite. Le procédé se multiplierait depuis quelques semaines, comme une maladie exotique récemment débarquée en France. Nadav Lapid, Joann Sfar, Sigalit Landau et désormais Barbara Butch en auraient successivement fait les frais.

Les bras vous en tombent.

Le boycott culturel n’est nullement une nouveauté dans notre pays. Il constitue depuis plusieurs décennies l’un des instruments ordinaires de la domination progressiste sur les lettres, le théâtre, le cinéma, la chanson et les arts plastiques. Il n’a simplement pas été nommé ainsi tant qu’il s’exerçait dans le bon sens, c’est-à-dire contre la droite.

Il existe d’abord sous sa forme la plus voyante : l’artiste refuse de se produire devant un public dont le vote lui déplaît. Indochine et Louise Attaque avaient ainsi décliné leur participation aux Déferlantes lorsque le festival annonça son installation à Perpignan, ville administrée par le Rassemblement national. Mazarine Pingeot renonça plus récemment à une rencontre à La Flèche après l’élection d’un maire RN. Gaspard Koenig expliqua de son côté qu’il n’accepterait pas les invitations des municipalités de cette couleur. Ces gestes furent présentés dans une partie de la presse non comme des manifestations de sectarisme, mais comme de délicats cas de conscience.

Cette première forme relève encore, après tout, de la liberté individuelle. Un chanteur peut choisir sa scène comme un lecteur choisit ses livres. La situation devient plus inquiétante lorsque le boycott n’est plus le fait d’un artiste isolé, mais celui de tout un écosystème culturel vivant d’argent public, de commissions, de réseaux institutionnels et de cooptations. Il ne s’agit plus alors de refuser une invitation, mais d’empêcher l’adversaire d’en recevoir aucune.

Renaud Camus en sait quelque chose. Écrivain reconnu, ancien pensionnaire de la Villa Médicis, auteur d’une œuvre littéraire considérable bien avant que son nom ne fût associé à une formule politique, il a été progressivement chassé des grandes maisons et des lieux où se fabrique la légitimité. Il continue d’écrire, de publier et d’être lu. Pour l’institution culturelle française, il appartient néanmoins à cette singulière catégorie des auteurs dont chacun parle et que personne ne doit recevoir.

Alain de Benoist offre un cas plus révélateur encore. Depuis plus d’un demi-siècle, il travaille sur l’histoire des idées, le paganisme, la démocratie, l’écologie, le libéralisme, l’Europe et la philosophie politique. Ses adversaires eux-mêmes reconnaissent l’influence exercée par la Nouvelle Droite sur la vie intellectuelle française. Cet homme, qui a publié des dizaines de livres et dialogué avec des penseurs venus d’horizons fort différents, demeure presque absent des grandes émissions culturelles. Sa pensée est déclarée « toxique », ce qui évite commodément d’avoir à la discuter.

L’ostracisme ne consiste donc pas toujours à arracher un homme de la scène. Il suffit de décider qu’il n’existe pas.

Une salle municipale peut accueillir pendant des années les mêmes dramaturges, les mêmes chanteurs « engagés », les mêmes conférences et les mêmes expositions militantes sans que personne ne s’avise de dénoncer un entre-soi. Qu’un auteur conservateur, un intellectuel identitaire ou un catholique de tradition demande à son tour une scène, et voici que surgissent les pétitions, les menaces, les appels à la vigilance, les syndicats, les collectifs et les gardiens autoproclamés de la pureté républicaine. On invoque la sécurité, le risque de trouble, la dignité du lieu ou la souffrance que pourrait causer la simple présence du proscrit.

Le boycott change alors de nom. Il devient « mobilisation citoyenne », « refus de banaliser », « cordon sanitaire » ou « lutte contre les idées de haine ». Le vocabulaire est d’une grande importance dans ces affaires. Lorsque la gauche exclut, elle protège. Lorsque la droite proteste, elle censure.

Moi qui regarde souvent la France depuis son rivage breton avec le recul d’un homme né à Buenos Aires, je demeure frappé par cette faculté française de transformer chaque querelle en procès d’excommunication. L’Argentine connaît les passions politiques, les fidélités charnelles et les haines prolongées. La France y ajoute le goût du tribunal moral. Elle ne veut pas seulement vaincre l’adversaire ; elle entend lui retirer jusqu’au droit de paraître en public sans s’excuser d’exister.

L’affaire Barbara Butch place aujourd’hui la gauche devant le miroir qu’elle avait soigneusement tourné contre le mur. Elle découvre que le bûcher idéologique ne connaît pas de propriétaire perpétuel. On peut le dresser contre les réactionnaires, les catholiques, les identitaires, les nationalistes ou les conservateurs. Le vent tourne, les flammes changent de direction et les anciens officiants se retrouvent bientôt au milieu des fagots.

Une seconde tragédie s’emboîte dans la première, telle une poupée russe.

Barbara Butch est officiellement attaquée pour une prise de position politique. Le tract où son image voisinait avec une étoile de David ensanglantée rend toutefois cette distinction assez fragile. On ne lui reproche pas seulement une signature. On lui signifie qu’une artiste juive, dès lors qu’elle refuse de désavouer Israël dans les termes exigés, peut être réduite au rôle de « sioniste », de complice ou d’agent d’un crime collectif.

Le mécanisme est maintenant bien rodé. Le Juif acceptable serait celui qui prend publiquement ses distances avec Israël, se soumet aux sommations de l’antisionisme militant et transforme sa propre identité en réquisitoire. Celui qui résiste à cette injonction se voit aussitôt soupçonné de soutenir tout gouvernement israélien, toute opération militaire et jusqu’au moindre excès commis à Gaza. L’individu disparaît derrière l’assignation.

L’antisémitisme européen est une vieille lèpre, dont les premières formes furent d’abord religieuses. Durant des siècles, l’hostilité au Juif s’enracina dans l’antijudaïsme chrétien, dans l’accusation de déicide, dans les interdits professionnels, les expulsions, les prédications populaires et les violences périodiques qui accompagnaient les temps de crise. Il changea ensuite de nature au XIXe siècle, lorsque la religion recula et que les vieilles haines se grimèrent en théories raciales, économiques ou nationales. Le chrétien reprochait au Juif de refuser le Christ ; l’antisémite moderne lui reprocha d’être Juif jusque dans son sang. Cette généalogie appartient à l’histoire européenne et nul homme sérieux ne saurait la nier.

Le judaisme organisé de l’après-guerre fut cependant administré, sur ces questions, par une génération qui avait connu l’Occupation, les persécutions, les départs sans retour et parfois la clandestinité. Ces hommes avaient les yeux ouverts par l’épreuve. Ils savaient que la défense des Juifs de France ne relevait ni d’une mode intellectuelle ni d’un positionnement partisan, mais d’une nécessité presque domestique : protéger les familles, les écoles et les synagogues, maintenir la mémoire des morts et veiller à ce que le pays ne retombât pas dans ses anciennes dérives.

À la fin des années 1970, cette génération céda progressivement la place. Les nouveaux dirigeants de la communauté n’avaient plus été formés par la guerre, mais par l’univers idéologique de l’après-1968. Ils avaient fréquenté les facultés, les partis, les ligues antiracistes et cette gauche culturelle qui prétendait parler au nom de toutes les victimes de la terre. Sous leur influence, la priorité changea. La défense concrète de la communauté juive devint peu à peu inséparable d’une croisade politique contre l’extrême droite française, tenue pour le danger suprême, permanent et presque métaphysique.

Cette lecture comportait une part d’illusion rétrospective. Le Front national des origines fut un assemblage bigarré de nationalistes, de rescapés de l’Algérie française, d’anciens poujadistes, de catholiques traditionalistes, d’anticommunistes, de souverainistes et de nostalgiques de diverses chapelles. On y trouvait des hommes encombrés de préjugés anciens, comme dans bien d’autres familles politiques de l’époque, et Jean-Marie Le Pen commit assez de provocations pour fournir des verges à ses adversaires. Réduire pourtant cette formation à une entreprise principalement antisémite relevait moins de l’histoire que de la construction d’un épouvantail commode.

L’erreur devint plus grave lorsque cette nouvelle génération de responsables juifs épousa presque sans réserve le catéchisme immigrationniste de la gauche. Par fidélité à l’antiracisme, par crainte d’être soupçonnée de fermeture, et aussi parce qu’elle imaginait trouver dans les populations nouvellement venues des alliées naturelles contre le nationalisme français, elle approuva ou accompagna l’ouverture toujours plus large des frontières.

Elle ne voulut pas voir que les hommes ne franchissent jamais une frontière en abandonnant derrière eux leurs croyances, leurs querelles, leurs fidélités et les haines léguées par leur histoire.

L’immigration arabo-musulmane et, dans une moindre mesure, certaines immigrations afro-musulmanes ont ainsi installé en France des formes d’antisémitisme qui ne doivent rien à Drumont, à Maurras ou aux sermons de l’Europe chrétienne. Elles se nourrissent du conflit israélo-arabe, de la propagande islamiste, de traditions religieuses particulières et d’un imaginaire politique où le Juif, le sioniste et l’Occidental finissent volontiers par se confondre.

Il serait absurde d’en conclure que tout musulman est antisémite. Il serait plus absurde encore de feindre que cet antisémitisme importé n’existe pas, alors que les écoles juives vivent sous protection, que les synagogues sont gardées et que nombre de familles ont quitté certains quartiers où elles habitaient depuis plusieurs générations.

Les dirigeants de la communauté organisée avaient cru pouvoir utiliser l’immigration massive comme un supplétif contre l’identité européenne et le nationalisme français. Ils imaginaient une grande alliance des minorités, réunies sous la houlette de l’antiracisme institutionnel contre l’homme européen, le catholique, le patriote et l’électeur du Front national. La construction paraissait habile. Elle reposait sur une erreur anthropologique considérable : croire que toutes les minorités partageaient les mêmes intérêts, les mêmes mémoires et les mêmes ennemis.

La gauche française détourna longtemps les yeux. Elle avait besoin de ces populations comme d’un nouveau peuple électoral, après avoir perdu les ouvriers, les employés et les habitants des petites villes. À mesure que cette masse électorale prenait de l’importance, une partie de la gauche adapta son vocabulaire, ses indignations et ses silences. L’antisionisme devint le truchement par lequel on pouvait flatter des passions antijuives tout en continuant de se proclamer antiraciste.

On ne disait plus « les Juifs », on disait « les sionistes ». On ne dénonçait plus une race, on dénonçait un État. On ne réclamait plus l’exclusion d’un peuple, on exigeait seulement que ses représentants culturels fussent chassés des scènes, des festivals et des universités. Le vieil antisémitisme chrétien voyait dans le Juif l’homme qui avait refusé le Christ. Le nouvel antisémitisme progressiste voit en lui celui qui refuse d’abjurer Israël.

L’existence de cette masse électorale a fini par exercer sa propre pesanteur sur la gauche. Les partis ne convertissent pas seulement leurs électeurs ; les électeurs transforment aussi les partis. Pour conserver des quartiers, des circonscriptions et des clientèles militantes, une partie de la gauche a repris les mots, les obsessions et parfois les haines de ceux qu’elle voulait séduire. L’antisionisme lui fournit un langage de transition. Il permit à des passions anciennes de passer la douane du progressisme sous un pavillon nouveau.

L’affaire Barbara Butch dévoile cette mécanique avec une cruauté parfaite. Cette artiste appartient à la gauche culturelle, à ses mœurs, à ses codes, à ses combats et à son imaginaire. Elle croyait sans doute que ces appartenances la protégeraient. Il a suffi qu’elle refusât de renier Israël dans les termes prescrits pour que ses anciens alliés la désignent à la foule.

Le danger n’était pas tapi dans quelque arrière-boutique nationaliste. Il grandissait depuis des années au milieu même de la coalition antiraciste, nourri par ses prudences, ses calculs électoraux et ses aveuglements. Ceux qui avaient cru trouver dans l’immigration massive une troupe auxiliaire contre les identités européennes découvrent que les hommes ne sont jamais les instruments dociles des stratégies conçues pour eux.

Le désaveu est désormais générationnel. Une partie croissante des Juifs de France ne croit plus les anciens dirigeants lorsque ceux-ci lui désignent encore comme ennemi principal un parti qui cherche aujourd’hui leurs suffrages, tandis que les violences, les insultes et les intimidations viennent souvent d’ailleurs. Cette évolution ne relève pas d’une conversion doctrinale générale à la droite. Elle procède d’un instinct plus élémentaire : l’homme menacé finit toujours par regarder du côté d’où viennent les coups, même lorsque ses maîtres à penser lui ordonnent de tourner la tête.

Les anciens dirigeants avaient été formés par la mémoire de Vichy, de Drancy et des compromissions de la France occupée. Les générations suivantes ont grandi avec l’Hyper Cacher, les écoles gardées par des soldats, les insultes dans les universités et les manifestations où l’étoile de David reparaît, non plus sur les murs d’une officine fasciste, mais sur des affiches prétendument décoloniales.

Il n’est donc pas surprenant que nombre de Juifs de France se tournent aujourd’hui vers les partis que leurs pères avaient combattus. Ils modifient la hiérarchie des périls. La politique n’est pas seulement affaire de principes abstraits ; elle commence par la désignation de celui qui menace concrètement votre maison, votre école ou vos enfants.

Une nouvelle génération de responsables juifs devra reprendre la barre. Elle n’aura pas à oublier les malheurs anciens ni à distribuer des certificats de virginité à quiconque. Elle devra simplement reconnaître que le danger a changé de rive. Les cartes dressées dans les années 1970 ne décrivent plus le pays de 2026. Continuer de les consulter tandis que les synagogues sont gardées et que des artistes juifs sont chassés des scènes reviendrait à naviguer avec un portulan d’avant la tempête.

Barbara Butch aura peut-être rendu, malgré elle, un service à la vie publique. Son concert interrompu montre ce que devient un pays lorsque chaque représentation artistique se transforme en tribunal géopolitique et chaque artiste en suspect tenu de présenter ses certificats de pureté. La culture cesse alors d’être le lieu où les hommes rencontrent ce qu’ils ignorent. Elle devient une douane morale tenue par les militants les plus résolus.

En rangeant mes livres, je retrouvai le volume d’Arnaud Blin sur la paix de Westphalie. L’Europe du XVIIe siècle avait dû traverser trente années de massacres pour comprendre que l’on ne bâtit aucun ordre durable sur l’espoir d’extirper la croyance adverse. Notre petit monde culturel n’en est heureusement pas là. Il gagnerait pourtant à méditer la leçon.

Il faudrait peut-être conclure une paix de Westphalie des lettres et des arts : admettre que l’adversaire existe, qu’il peut écrire, chanter, jouer, publier et disposer d’une salle sans que sa présence soit tenue pour une capitulation. La gauche n’aurait pas à aimer Renaud Camus. La droite n’aurait pas à applaudir Barbara Butch. Chacun devrait seulement renoncer à faire taire l’autre par la force, la menace ou le monopole des institutions.

Sans cette paix minimale, il ne restera bientôt de la culture française que l’art de l’excommunication.

Balbino Katz
[email protected]
— chroniqueur des vents et des marées —

Photo : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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