C’est l’histoire d’une institution qui a changé de camp sans que personne ne le vote. Depuis la fin des années 1990, l’Institut national d’études démographiques, fondé en 1945 par Alfred Sauvy, a opéré un virage idéologique profond sur la question migratoire. Un grand récit publié par Le Figaro cette semaine en retrace la généalogie avec une précision documentaire rare.
Alfred Sauvy, le fondateur oublié
Alfred Sauvy, polytechnicien, statisticien, créateur de l’Ined qu’il dirigea jusqu’en 1962, n’était ni un homme de droite ni un homme de gauche. C’était un technocrate des chiffres, préoccupé avant tout par la vitalité démographique de la France. Il n’était pas opposé à l’immigration — il la voyait même comme un complément utile à la natalité française —, mais il défendait une approche sélective tenant compte des capacités d’assimilation des populations accueillies. Et il n’hésitait pas à pointer que les immigrés européens s’intégraient plus aisément que ceux venus d’Afrique ou d’Asie.
En 1987, trois ans avant sa mort, il publie L’Europe submergée : Sud-Nord dans trente ans, dans lequel il met en garde contre le déséquilibre démographique entre une Europe vieillissante et des pays du Maghreb dont la population devait doubler en moins de trente ans. Un avertissement que ses successeurs à l’Ined allaient s’employer à enterrer.
Le tournant de 1998
Le basculement s’opère en deux temps. En 1998, le démographe Hervé Le Bras publie Le Démon des origines : Démographie et Extrême Droite, ouvrage qui établit pour des années le paradigme dominant : toute préoccupation sur les flux migratoires ou les capacités d’assimilation serait suspecte d’extrémisme. En 1999, François Héran prend la direction de l’Ined, qu’il dirigera jusqu’en 2009. La ligne est fixée : la France a toujours été un pays d’immigration, les flux sont inévitables et bénéfiques, et il convient de les accompagner plutôt que de les questionner.
Cette orientation se double d’une transformation profonde du recrutement. Là où l’Ined de Sauvy comptait une majorité de polytechniciens, d’économistes et de démographes au sens strict, l’institution se garnit progressivement de sociologues dont les recherches se concentrent sur les discriminations, le genre et les inégalités — au détriment du travail statistique brut sur les flux et l’assimilation.
Michèle Tribalat, mise à l’écart
Le cas de la démographe Michèle Tribalat est emblématique de ce que le renversement a coûté à la rigueur scientifique de l’institution. Recrutée à l’Ined en 1976, Tribalat avait produit dès 1992 la première grande enquête statistique sur le destin des immigrés et de leurs descendants sur plusieurs générations. Ses travaux, sans angélisme ni catastrophisme, montraient une assimilation qui se dégradait à mesure que les flux changeaient de nature et d’origine.
Après l’arrivée de François Héran en 1999, elle se retrouve progressivement mise à l’écart, travaillant « hors équipe » pendant des années, selon ce que rapportait déjà le magazine Sciences Humaines en 2010. Elle prend sa retraite en 2015. Ses données, ses méthodes, ses conclusions — gênantes — ont été écartées au profit d’une lecture qui présente la France comme inexorablement métissée et l’intégration comme globalement réussie.
L’étude TEO 2026, ou les statistiques au service d’une thèse
La dernière livraison en date, l’étude Trajectoires et Origines 2026, publiée en mai par Patrick Simon — chercheur qualifié de « plus militant » du collectif par un universitaire cité anonymement par Le Figaro —, illustre le glissement. Elle agrège dans son calcul de la population « liée à l’immigration » non seulement les immigrés et leurs descendants sur trois générations, mais aussi les personnes en couple avec des immigrés ou dont les enfants sont en couple avec des immigrés. Résultat affiché : 41 % des Français auraient un lien avec l’immigration. Un chiffre présenté comme une évidence irréfutable, là où un OID qui aurait procédé de la même façon se serait vu accusé de gonfler les chiffres à des fins idéologiques.
Autre biais relevé par des chercheurs : dans cette même étude, le niveau de diplôme des immigrés est comparé à celui des natifs en France sans tenir compte du différentiel d’âge — les immigrés étant en moyenne plus jeunes, donc statistiquement plus diplômés. L’erreur n’est pas commise, en revanche, quand il s’agit de comparer les immigrés en France avec les habitants de leur pays d’origine. Un double standard qui aboutit à surestimer le niveau d’éducation de l’immigration récente.
La guerre contre l’OID
Face à cette hégémonie, l’Observatoire de l’immigration et de la démographie, créé en 2020 par Nicolas Pouvreau-Monti, diplômé de Sciences Po et ancien conseiller du ministère de l’Intérieur, s’est imposé comme le principal contrepoids. Son succès a déclenché une offensive en règle : tribune virulente de François Héran dans Le Monde en mai, exercice de fact-checking de l’AFP en juin qui, faute de trouver des chiffres faux, s’en est pris aux représentations graphiques — reprochant notamment à un graphe de ne pas commencer son ordonnée à zéro, pratique pourtant courante dans les publications officielles de l’INSEE et dans les communications du gouvernement lui-même.
Pour Pouvreau-Monti, le verdict est sans appel : le déficit budgétaire lié à l’immigration est trois fois supérieur à celui des non-immigrés selon les calculs de l’OCDE — un chiffre que le fact-checking de l’AFP a soigneusement omis de mentionner.
Une science confisquée
Ce que décrit en creux l’enquête du Figaro, c’est la confiscation progressive d’un outil public de connaissance par un courant de pensée homogène. Les chercheurs qui ne « envoient pas les bons signaux politiques », selon l’expression d’un universitaire sous anonymat, ne franchissent plus la porte des institutions publiques. L’Institut Convergences Migrations, fondé et présidé par François Héran, fédère aujourd’hui plus de 700 chercheurs sous l’égide du CNRS. Face à cette masse, le pluralisme scientifique n’existe plus que dans les marges — et dans les colonnes des médias qui osent encore poser les questions que l’institution a décidé de ne plus entendre.
Alfred Sauvy avait forgé une formule restée célèbre : pour rééquilibrer le déséquilibre démographique entre deux zones contiguës, il faut soit déplacer les hommes vers les richesses, soit les richesses vers les hommes. Ses successeurs ont choisi une troisième voie : déplacer les données vers la conclusion.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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