Quatre-vingt-dix minutes face à Zanny Minton Beddoes, rédactrice en chef de The Economist, filmées lundi 21 juillet dans le hall de la Gigafactory Tesla au Texas. L’entretien, mis en ligne le 23 juillet, constitue la première grande interview d’Elon Musk depuis l’entrée en bourse spectaculaire de SpaceX. Intelligence artificielle, course technologique avec la Chine, rôle politique, rapport à l’Europe : tour d’horizon d’un échange souvent tendu, parfois explosif.
L’IA, horizon à cinq ans
Musk n’a pas varié d’un pouce sur sa ligne : l’intelligence artificielle dépassera la somme de l’intelligence humaine d’ici environ cinq ans. Dans dix ans, selon lui, aucune tâche ne résistera aux machines, du développail logiciel au travail physique via les robots humanoïdes. Le travail deviendra « optionnel », comme le jardinage : on pourra s’y adonner par plaisir, pas par nécessité.
Le patron de Tesla et SpaceX en tire une conclusion vertigineuse : l’argent lui-même perdra sa pertinence. Face à une journaliste visiblement sceptique — « les gens qui achètent vos actions ne pensent pas que l’argent n’aura plus d’importance en 2036 » — Musk a déroulé un raisonnement macroéconomique simple : si la production de biens et services explose grâce aux robots et à l’IA, la masse monétaire pourra croître sans inflation. Il prédit même de la déflation. Quant aux emplois détruits, le Trésor américain devra tout simplement « envoyer des chèques aux gens ».
Pour illustrer ce que sera la coexistence entre humains et superintelligence, Musk a renvoyé aux romans de science-fiction d’Iain Banks, la série Culture — un univers post-pénurie gouverné par des IA bienveillantes. « L’écart d’intelligence entre l’IA et l’homme sera bien plus grand que celui entre l’homme et le chimpanzé. Il est difficile d’imaginer que les chimpanzés soient aux commandes », a-t-il lâché avec un sourire d’excuses.
Anthropic en tête, la Chine aux portes
Fait notable : Musk a explicitement reconnu la suprématie d’Anthropic dans la course à l’IA, confirmant en direct ce qu’il avait déjà écrit sur X début juillet. Fable reste selon lui « clairement le modèle le plus intelligent ». Le modèle chinois Kimi K3, sorti la semaine précédente, s’en rapproche, mais Anthropic dispose déjà d’une version bien plus avancée, prête à sortir à tout moment.
Sur la Chine, le constat est sans complaisance : Pékin produit déjà plus d’électricité que les États-Unis, l’Europe et l’Inde réunis, et pourrait atteindre quatre fois la capacité américaine. Les entreprises chinoises d’IA font des prouesses avec peu de puces, et la Chine est « plus proche qu’on ne le pense » de résoudre le problème de la lithographie avancée. Musk estime qu’il est « probable » que la Chine prenne la tête de la course à l’IA à un moment donné — et qu’interdire les modèles chinois aux entreprises américaines n’y changera rien.
Un système d’alerte entre concurrents
Sur la sécurité de l’IA, Musk a formulé une proposition concrète : les grandes entreprises du secteur devraient se réunir chaque semaine ou toutes les deux semaines et s’accorder un délai d’une à deux semaines pour tester mutuellement tout nouveau modèle de frontière avant sa mise sur le marché. Les concurrents, estime-t-il, sont les mieux placés pour repérer les failles — et les plus motivés pour le faire. Le gouvernement n’interviendrait qu’en dernier recours, si une entreprise refuse de corriger un risque identifié.
Interrogé sur la faisabilité d’une telle coopération entre dirigeants qui « ne s’aiment pas beaucoup », Musk a balayé l’objection. Il a distingué Dario Amodei, le patron d’Anthropic, qu’il décrit comme « une personne de principes » dont les équipes n’ont « déclenché aucun détecteur de malfaisance ». Quant à Sam Altman, Musk n’a pas mâché ses mots : l’homme a transformé un projet à but non lucratif et open source en entreprise fermée valorisée 800 milliards de dollars — « l’exact opposé » de ce pour quoi Musk avait donné de l’argent.
DOGE : « Je me suis un peu trop impliqué »
Moment rare de l’entretien : Musk a reconnu s’être « un peu laissé emporter » par son engagement politique via DOGE. Mais l’autocritique s’est arrêtée là. Sur le fond, il n’a rien concédé. Les coupes budgétaires, notamment dans l’aide étrangère, n’auraient causé « zéro mort » — un point sur lequel il a été catégorique, répétant le mot « zéro » à plusieurs reprises face à une Beddoes visiblement incrédule. Les fondations privées comme celle de Bill Gates ou de Mackenzie Scott, a-t-il argumenté, disposent de dizaines de milliards et auraient pu compenser instantanément. Quant aux organisations qui ont protesté, Musk les soupçonne d’avoir fabriqué des « histoires tristes » pour maintenir des financements frauduleux.
Il a toutefois jugé l’administration Trump « excellente dans l’ensemble », tout en précisant qu’il ne serait « pas d’accord avec tout ce que fait n’importe quelle administration ».
L’Europe, terrain d’affrontement le plus vif
C’est sur l’Europe que l’échange a viré au bras de fer. Beddoes a reproché à Musk de diffuser une image déformée du Royaume-Uni et du continent, citant sa prédiction d’une « guerre civile inévitable » en Grande-Bretagne et sa promotion du film Citizen Vigilante — un thriller d’action interdit en Allemagne mettant en scène un justicier américain qui traque les criminels immigrés en Europe.
Musk n’a pas reculé d’un centimètre. « Vous vivez dans une bulle », a-t-il répondu, proposant une tournée du Royaume-Uni pour montrer ce que les médias traditionnels refuseraient de voir. Face à l’argument statistique — Londres est plus sûre que n’importe quelle grande ville américaine —, il a maintenu que l’Europe fait face à un « problème grave et croissant ». Sa thèse tient en une phrase : si un groupe de population en expansion rapide porte des convictions « antithétiques aux valeurs occidentales », le conflit est mathématiquement inévitable. « Un enfant peut le voir. »
L’entrepreneur a refusé l’étiquette d’extrême droite avec véhémence, qualifiant cette caractérisation de « fausseté scandaleuse » et d’« insulte à l’histoire ». Ses positions, a-t-il insisté, se résument à trois principes : frontières sûres, villes sûres, dépenses publiques raisonnables. « Lesquels de ces trois points sont d’extrême droite ? »
Sur la liberté d’expression, il a retourné l’accusation : « Pourquoi ne faites-vous pas davantage pour combattre la censure en Europe ? On met des gens en prison au Royaume-Uni pour des publications sur les réseaux sociaux. » À quoi Beddoes a rétorqué que soutenir des partis comportant de vrais néo-nazis dans leurs rangs, comme certains éléments de l’AfD, est une autre forme d’irresponsabilité.
Les deux interlocuteurs ont fini par convenir qu’ils étaient en désaccord fondamental — et que l’histoire trancherait. « Mon taux de réussite en matière de prédictions est très élevé pour un humain », a prévenu Musk, revendiquant un « effet Cassandre » : les gens ne le croient pas, mais ses prévisions finissent par se réaliser.
Starlink et l’Ukraine
Sur l’Ukraine, Musk a confirmé avoir collaboré avec Kiev pour créer une liste blanche de terminaux Starlink autorisés, afin d’empêcher les Russes d’utiliser des unités détournées dans les territoires occupés. Mais il a réitéré son appel à un accord de paix pragmatique : la frontière n’a quasiment pas bougé depuis deux ou trois ans, des hommes meurent chaque jour des deux côtés, et l’Ukraine ne reconquerra pas les territoires perdus. « Je suis assez choqué par ces diplomates élégants qui dînent sept plats dans des endroits luxueux pendant que des gens meurent au front. »
La conclusion de l’entretien a résumé le paradoxe Musk. D’un côté, un visionnaire qui décrit un monde radicalement transformé par l’IA et les robots dans la prochaine décennie. De l’autre, un acteur politique revendiqué qui alimente les fractures les plus brûlantes de l’Occident contemporain — et assume chaque mot. « Certains me détestent. Je m’en fiche. Un quart de milliard de personnes me suivent. Je pense que beaucoup plus de gens me soutiennent que l’inverse. Et je pense qu’ils vous détestent, vous et les médias, bien plus que vous ne le réalisez. »
Beddoes a eu le dernier mot, ou presque : « Je ne suis pas d’accord avec tout ce que vous dites, mais c’est toujours absolument fascinant de vous parler. » Réponse de Musk : « Je ne suis pas ennuyeux. ». Personne ne le contredira.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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