Les choses que nous possédons finissent toujours par nous posséder : pour en finir avec le téléphone jetable

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Regardez l’appareil que vous tenez peut-être en lisant ces lignes. Vous croyez le posséder. Vous l’avez payé, il figure sur vos relevés bancaires, personne ne vous en contestera la propriété devant un tribunal. Et pourtant, c’est le fabricant qui décidera du jour où vous devrez le remplacer.

Il n’aura pas besoin de vous le dire. Il lui suffira d’espacer les mises à jour, puis de les cesser. L’appareil ralentira, certaines applications refuseront de fonctionner, les alertes de sécurité s’accumuleront. Au bout de quelques mois d’irritation croissante, vous irez de vous-même en acheter un autre, avec le sentiment d’avoir pris une décision libre.

C’est une définition assez inhabituelle de la propriété.

Ce que la disparition du cordonnier nous a coûté

Il n’y a pas si longtemps, une paire de chaussures de qualité s’achetait pour dix ou quinze ans. Quand la semelle lâchait, on l’apportait chez le cordonnier. Le prix d’achat élevé se justifiait par la durée, et l’objet finissait par appartenir à celui qui l’avait entretenu.

Ce modèle n’avait rien d’archaïque : il correspondait à une demande réelle, exprimée par des clients qui savaient ce qu’ils voulaient. Le fabricant devait convaincre par la qualité, non par la contrainte.

Ce que l’obsolescence programmée a inventé, c’est autre chose : une demande fabriquée. Personne ne réclame de changer de téléphone tous les trois ans. Ce besoin est produit artificiellement, par une décision prise dans un conseil d’administration et destinée à alimenter un flux de revenus. On appelle cela le marché, mais c’en est le contraire — un marché suppose des clients libres de ne pas acheter.

Le renversement de la hiérarchie

Le problème dépasse la question commerciale.

Un outil, par définition, sert quelque chose de supérieur à lui-même. Le marteau sert la maison. La charrue sert la moisson. Le téléphone devrait servir le travail, la communication, la mémoire, l’étude, la coordination des tâches — des fins qui le dépassent et lui donnent son sens.

Or il ne les sert plus. Il capte l’attention, organise les rythmes de la journée, découpe le sommeil, s’immisce dans les repas, structure les relations. Il est devenu ce autour de quoi le reste s’ordonne. La hiérarchie s’est inversée : le serviteur commande.

Ce renversement n’est pas accidentel, il est le fruit d’une conception. Chaque notification, chaque défilement sans fin, chaque mécanisme de récompense a été pensé pour produire cet effet. Ce n’est pas un usage dévoyé de l’objet, c’est son usage prévu.

À quoi ressemblerait un téléphone conçu autrement

Non pas un objet d’apparence traditionnelle — le bois, le cuir et les noms latins ne sont que du marketing. Un objet construit sur d’autres principes.

D’abord la durée. Un corps extérieur conçu pour tenir des décennies, en matériaux qui vieillissent bien, à l’intérieur duquel les organes fragiles — batterie, écran, capteur photo, processeur — seraient remplaçables séparément. On ne jette pas une maison parce que la chaudière est morte.

Ensuite la souveraineté. Un système d’exploitation qui obéit à celui qui l’utilise, ferme les canaux de collecte de données, et subordonne les applications aux fins de l’utilisateur plutôt que l’inverse.

Enfin la retenue. Pas de sollicitation permanente. Un appareil qui se tait tant qu’on ne lui demande rien.

Un tel objet serait plus épais et plus lourd que les modèles actuels. Il coûterait probablement davantage à l’achat. Il pourrait, en revanche, être transmis — non comme un déchet, mais comme un objet dont on a pris soin et dont on renouvelle les organes au fil du temps. Comme une maison, comme un bateau, comme un outil de métier.

Le modèle économique n’aurait rien d’utopique : au lieu de vendre un appareil neuf tous les trois ans, on vendrait la maintenance, le support de sécurité, les modules de remplacement. L’intérêt du fabricant serait alors de faire durer plutôt que d’user.

En attendant

Cet objet n’existe pas sur le marché. Quelques approximations partielles circulent — des systèmes alternatifs développés hors des grands groupes, qui privilégient la sécurité ou la longévité, et permettent de faire vivre un appareil bien au-delà de ce que l’industrie considère comme sa durée normale. Ils exigent un minimum de compétence technique et couvrent peu de modèles. Ce sont des palliatifs, pas une solution.

Mais l’essentiel n’est pas là.

Ce qu’un objet quotidien nous apprend

Un téléphone n’est pas neutre. On le consulte des dizaines de fois par jour, sans y penser, et cette répétition finit par former une manière d’habiter le monde.

Un appareil conçu pour l’impulsion et le remplacement enseigne une vie faite de cycles courts, de désirs immédiats, d’objets interchangeables. Un appareil conçu pour durer enseigne autre chose : que les choses s’entretiennent, que la valeur se construit dans le temps, que ce qu’on possède vraiment est ce dont on a la charge.

Ce n’est pas une question de gadget. C’est la même question que celle de la ferme qu’on transmet ou qu’on vend, de la maison qu’on entretient ou qu’on laisse partir, de la langue qu’on apprend à ses enfants ou qu’on laisse s’éteindre. Une civilisation qui mesure tout en trimestres finit par ne plus rien transmettre du tout.

Le téléphone n’est qu’un objet. Mais il en dit long sur ce que nous sommes devenus — et sur ce que nous pourrions encore décider de redevenir.

Armand LG

Photo d’illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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2 réponses à “Les choses que nous possédons finissent toujours par nous posséder : pour en finir avec le téléphone jetable”

  1. Nicole dit :

    Même chose, par exemple, pour les pneus : des pneus increvables, ça existe depuis des années (il y en a 4 sur chacun des véhicules lunaires, mais ils sont invendables, justement parce qu’increvables : la production diminuerait puis s’arrêterait..

  2. Valkyore dit :

    Société mercantile, d’esclave de la consommation. Déracinés, abrutis sans personnalité forger par une éducation solide, les épreuves de la vie et des choix de chacun où la seule façon d’exister c’est par la dépense d’argent, et l’exhibition de produits périssables industriels onéreux, sans personnalité et interchangeable comme les acheteurs. Je le vois tout les jours, ma famille, mon travail le téléphone est vraiment la chaîne de l’esclave moderne.

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