Cet été, Breizh-Info prend la mer et cabote de port celte en port celte. Notre série vous fait découvrir, un par un, les clubs d’Écosse, d’Irlande, du Pays de Galles et d’Irlande du Nord engagés cette saison en Coupe d’Europe — les trois coupes confondues, de la Ligue des champions à la Ligue Europa Conférence, tours préliminaires compris. Chez nos cousins celtes aussi, le ballon rond charrie son lot de grande histoire, de légendes populaires et de rivalités séculaires. Arrêt du jour : The New Saints.
Il existe au Pays de Galles un club qui détient un record du monde arraché à l’Ajax de Johan Cruyff, qui a remporté dix-huit titres de champion, qui a affronté Liverpool et Manchester City, et qui attire en moyenne… trois cents spectateurs. Un club champion du Pays de Galles mais dont le stade est planté en Angleterre. Un club nommé d’après une entreprise d’informatique, puis d’après deux saints, et dont l’histoire est un improbable télescopage entre un village gallois de mille âmes et une ville anglaise du Shropshire. Bienvenue chez The New Saints, l’ovni absolu du football celte, et accessoirement le club le plus détesté du Pays de Galles. La semaine prochaine, ils défient Sabah FC en Azerbaïdjan pour tenter d’entrer en Ligue des champions. Racontons.
Un village, une bande d’électriciens et une Coupe du Pays de Galles
Au commencement, il y a Llansantffraid, un village du Powys niché dans le Montgomeryshire, quelque part le long de la frontière galloise, mille cinq cents habitants à tout casser. En 1959, on y fonde un club de foot qui joue tranquillement ses matchs dans la ligue amateur du Montgomeryshire, entre électriciens du coin et gars du pays. Les Saints, comme on les surnomme déjà, empilent les titres de patelin sans que personne au-delà de la vallée n’en ait la moindre idée.
Et puis vient le miracle. En 1995-96, ce club de village amateur remporte la Coupe du Pays de Galles, en battant en finale le Barry Town alors tout-puissant et professionnel — et ce, lors du tout dernier match de football disputé dans l’ancien stade national. Rags to riches, comme disent les Britanniques : le conte de fées du pauvre qui rafle la mise. Llansantffraid découvre l’Europe dans la foulée, affronte les Polonais de Ruch Chorzów, prend un 5-0 dans la vue au retour, mais qu’importe : un club qui « pouvait à peine s’offrir des maillots et dépendait des dons de ses dirigeants », selon les mots de son manager de l’époque Graham Breeze, venait de toucher le ciel. C’était une vraie histoire de club communautaire. La suite allait la pulvériser.
La fameuse phrase de Jeff Stelling et la naissance de TNS
Car un homme rôdait. Mike Harris, entrepreneur, patron d’une boîte d’informatique fondée à Welshpool sur l’aube de l’ère des données : Total Network Solutions. Amateur de foot mais surtout businessman, Harris avait d’abord payé 10 000 livres pour voir le nom de sa société s’afficher sur les maillots. Puis, frappé par la couverture médiatique que récoltaient les résultats de la ligue galloise, une idée germe. Lors du renouvellement, il lâche une phrase en l’air : « Rappelez-moi si vous voulez un jour changer le nom de l’équipe. »
Quelques heures plus tard, on le rappelle. Et pour 250 000 livres sur cinq ans, Llansantffraid devient Total Network Solutions FC — premier club du Royaume-Uni à se rebaptiser du seul nom de son sponsor. C’est là qu’intervient LE moment de gloire télévisuelle du club. Sur Sky Sports, le présentateur Jeff Stelling, découvrant ce nom improbable défiler sur le vidiprinter des résultats, lâche la punchline restée culte : « They’ll be dancing in the streets of Total Network Solutions tonight ! » — « Ce soir, on va danser dans les rues de Total Network Solutions ! » L’ironie étant qu’aucune rue ne porte ce nom, évidemment. La blague a collé au club pour toujours. Trois ans plus tard, TNS était champion du Pays de Galles.
Le mariage forcé avec Oswestry et l’exil en Angleterre
En 2003, le succès a un prix : le stade de Llansantffraid n’est plus aux normes, et le village trop petit pour accueillir un club professionnel à plein temps. Pile à ce moment, de l’autre côté de la frontière, à dix kilomètres, la ville anglaise d’Oswestry (Shropshire) voit son club historique — Oswestry Town, fondé en 1860, l’un des plus vieux clubs du monde et, curiosité, membre fondateur de la Fédération galloise en 1876 alors qu’il est anglais — sombrer dans la faillite.
Harris rachète Oswestry, éponge ses dettes, et fusionne les deux entités. Le nouveau club conserve les deux noms sur le maillot, les deux couleurs — le vert de Llansantffraid, le bleu d’Oswestry — et surtout déménage à Park Hall, à Oswestry. En Angleterre, donc. Voilà comment le champion du Pays de Galles s’est retrouvé à jouer ses matchs sur le sol anglais tout en restant dans la pyramide galloise. Une anomalie géographico-footballistique qui, on va le voir, n’a pas fait que des heureux.
The New Saints : deux saints valent mieux qu’une entreprise
En 2006, Total Network Solutions (la boîte) est rachetée par British Telecom, et le contrat de sponsoring expire. Il faut trouver un nouveau nom. Après avoir envisagé de vendre les droits d’appellation sur eBay (véridique), on tranche pour The New Saints : un nom qui préserve l’héritage des deux clubs fusionnés, puisque Llansantffraid a toujours été « The Saints », qu’Oswestry est liée à saint Oswald, et que le sigle TNS reste inchangé. Malin. Le nouveau blason marie le dragon gallois et le lion anglais. Le nom officiel complet, lui, est un monument : The New Saints of Oswestry Town & Llansantffraid Football Club. On comprend qu’on abrège en TNS.
Le club qui a fait tomber le record de l’Ajax de Cruyff
Sur le terrain, TNS est devenu une machine. Dix-huit titres de champion du Pays de Galles, dont le dernier décroché en mars 2026, quatorzième couronne en dix-sept saisons. Une domination si écrasante qu’elle en devient un problème pour le championnat. Mais le fait d’armes le plus dingue reste celui de décembre 2016 : en battant Cefn Druids, TNS signe sa vingt-septième victoire consécutive, effaçant des tablettes le record de vingt-six matchs de l’Ajax de Johan Cruyff dans les années 1970 — la plus longue série de victoires d’affilée d’une équipe de première division en Europe. Un club de la campagne galloise, basé en Angleterre, détrônant les demi-dieux bataves du football total. Le foot a de ces facéties.
Et en 2024-25, TNS a franchi un autre cap historique : premier club issu de la pyramide galloise à atteindre la phase de groupes d’une compétition européenne majeure (la Ligue Europa Conférence). Mieux : le 24 octobre 2024, une victoire 2-0 contre les Kazakhs d’Astana a fait d’eux le premier club gallois à gagner un match en phase de groupes d’une grande coupe d’Europe. Détail savoureux — et récurrent chez TNS : ces matchs « à domicile » ont dû se jouer à Shrewsbury, encore un cran plus profond en Angleterre, Park Hall n’étant pas aux normes UEFA pour les matchs hors qualifications. Le drapeau gallois flottant sur une pelouse anglaise, à trente kilomètres de la frontière. Toute l’histoire de TNS tient dans ce paradoxe.
Le club le plus détesté du Pays de Galles
Voilà le revers de la médaille. Malgré les trophées, TNS ne fait pas le plein. Trois cents spectateurs de moyenne, à peine la cinquième affluence du championnat. Pire : au lieu d’attirer les foules, la domination du club en a fait le pantomime villain, le méchant de pantomime du foot gallois, celui que tout le monde adore détester.
Une partie du ressentiment vise Mike Harris lui-même, personnage clivant s’il en est. On lui reproche l’argent déversé sans complexe, le déménagement en Angleterre tout en restant dans le système gallois, et quelques épisodes qui n’ont rien arrangé. Comme cette saison 2019-20 interrompue par le Covid : classé deuxième derrière Connah’s Quay au ratio de points par match, Harris a traîné la Fédération galloise en justice pour réclamer le titre. Il a perdu. Ou encore, en août 2019, une enquête de la Fédération pour homophobie après qu’il eut surnommé Connah’s Quay les « Connah’s Queers » sur son compte Twitter. Un supporter de Barry Town résume le sentiment général sans détour : « Harris définit tout ce qui ne va pas dans le football gallois. Si ça ne va pas dans son sens, il jette ses jouets par la fenêtre. »
Le divorce avec les origines a laissé des traces jusque dans le village. En 2008, des bénévoles de l’ancien club ont fondé Llansantffraid Village FC pour préserver le foot dans leur village — ils jouent aujourd’hui trois divisions plus bas, sur Treflan, l’ancien terrain des champions du Pays de Galles. Quand un journaliste de la BBC a demandé aux anciens du coin ce qu’ils pensaient de TNS, l’un d’eux a répondu, laconique : « TNS ? Qu’ils aillent au diable, en ce qui me concerne. » Voilà pour l’amour vache.
Une famille de trois cents personnes
Faut-il pour autant réduire TNS à un chéquier sans âme ? Ce serait injuste. Le club a bâti une vraie fondation communautaire à Oswestry — camps d’été gratuits avec repas offerts pour les gamins, dîners de Noël gratuits pour les anciens, sport pour les enfants en situation de handicap, travail avec quinze écoles du secteur. Et ceux qui poussent la porte de Park Hall forment une petite famille attachante. Sarah, qui lave les maillots (les shorts et chaussettes séparés des hauts, précision de pro) tout en supportant l’équipe. Kalin, Bulgare de Plovdiv installé dans le coin, qui vient avec son fils Mitik de dix ans et répond, interloqué qu’on lui pose seulement la question : « Pourquoi TNS ? Parce que c’est notre équipe. Il pourrait y avoir dix supporters ou dix mille, c’est notre équipe et c’est toujours du football. »
Direction l’Azerbaïdjan, pour un rêve de Ligue des champions
Et maintenant ? Champions du Pays de Galles pour la cinquième saison consécutive, les New Saints entament leur campagne européenne 2026-27 par le premier tour préliminaire de la Ligue des champions, sur le chemin (long) de l’Azerbaïdjan. Ils y affrontent le Sabah FC, champion d’Azerbaïdjan pour la première fois de son histoire, avec un match aller programmé le 7 ou 8 juillet à la Bank Respublika Arena de Masazir, au nord de Bakou, et le retour à Park Hall le 14 ou 15 juillet. Les bookmakers voient les Azerbaïdjanais légèrement favoris, notamment à cause du voyage harassant imposé aux Gallois. Mais TNS en a vu d’autres.
À la tête de l’équipe, l’imposant mais placide Geordie Craig Harrison, l’homme du record de l’Ajax lors de son premier passage, revenu en 2022 pour empiler titres et trophées. Son patron Mike Harris, lui, continue de rêver plus grand que tout le monde, comme toujours. Quand on lui rappelle qu’il avait promis d’atteindre l’Europe et que même son vieil ami Breeze traitait ça de « pipedream », de doux rêve, il répond, les yeux rivés sur le terrain : « J’y croyais vraiment. Maintenant, il faut juste qu’on trouve comment la gagner ! » On parle de la Ligue Europa Conférence, évidemment. Mais chez TNS, on a appris à ne plus rien exclure. Même quand on n’est qu’un village gallois exilé en Angleterre, nommé d’après une boîte d’informatique et deux saints, applaudi par trois cents fidèles. Le foot celte n’a pas fini de nous surprendre.
En pratique — Park Hall et les environs
Le stade. Park Hall Stadium, à Oswestry, dans le Shropshire — en Angleterre, donc, malgré le statut gallois du club. Adresse : Park Hall, Oswestry, Shropshire, SY11 4AS. Capacité modeste d’environ 3 000 places, pelouse synthétique 3G dernière génération, tribunes sur deux côtés seulement. Redéveloppé pour plus de 3 millions de livres à partir de 2007, le site abrite un complexe baptisé The Venue : vestiaires, salles de réception, bar, bowling, aire de jeux pour enfants et salle de sport. Pour les matchs européens hors qualifications, TNS est contraint de déménager au New Meadow de Shrewsbury Town, faute de normes UEFA à Park Hall.
Boire un coup. N’attendez pas ici les pubs à ultras : avec trois cents spectateurs de moyenne, la culture tribune de TNS est quasi inexistante, et l’essentiel de la convivialité se concentre au club-house et au bar de The Venue, dans l’enceinte même du stade. Pour un vrai pub avant match, il faut viser le centre d’Oswestry, à quelques minutes, où des adresses comme The Bailey Head (sur Bailey Head, réputé pour ses bières artisanales) ou les pubs de Cross Street et Church Street accueillent volontiers. Côté Llansantffraid, à une quinzaine de kilomètres au sud-ouest en repassant la frontière, le club social de Llansantffraid Village FC et le bowls club voisin gardent, eux, la mémoire vive de l’époque héroïque — l’ambiance d’un vrai club de village, celle que TNS n’a jamais vraiment retrouvée.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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