Cet été, Breizh-Info prend la mer et cabote de port celte en port celte. Notre série vous fait découvrir, un par un, les clubs d’Écosse, d’Irlande, du Pays de Galles et d’Irlande du Nord engagés cette saison en Coupe d’Europe — les trois coupes confondues, de la Ligue des champions à la Ligue Europa Conférence, tours préliminaires compris. Chez nos cousins celtes aussi, le ballon rond charrie son lot de grande histoire, de légendes populaires et de rivalités séculaires. Arrêt du jour au Pays de Galles : Caernarfon Town. Dernier arrêt de ce premier tour préliminaire en Coupe d’Europe. On vous parlera par la suite des Rangers, du Celtic, du Stade Rennais, de Coleraine, de Shelbourne, de Motherwell, des Hibernians, qui entreront plus tard dans la compétition.
Il y a des clubs qui semblent faits pour figurer dans une série de Breizh-Info. Caernarfon Town en est un et nous leur avions d’ailleurs réservé un reportage il y a quelques années. Ses supporters, la Cofi Army, parlent gallois entre eux dans les tribunes ; sa ville, blottie sous un château érigé par un roi anglais pour mater les Gallois rebelles, affiche l’un des plus forts taux de langue celtique d’Europe ; son président revendique sans détour le titre de « club le plus gallois du monde » et vient d’orner son blason du dragon et de l’épée d’Owain Glyndŵr, héros de l’indépendance galloise. Et pour couronner le tout, ces Gallois-là portent le même surnom qu’un club cher aux Bretons : les Canaris. Cet été, après avoir remporté la première Coupe du Pays de Galles de son histoire, Caernarfon Town repart en Ligue Europa Conférence, face aux Estoniens de Levadia Tallinn. Il y aura donc des Canaris en Coupe d’Europe.
Des Canaris, comme à Nantes
Commençons par ce qui, pour un lecteur breton, saute aux yeux. Caernarfon Town est surnommé « the Canaries » — les Canaris — depuis 1895, en raison de son maillot jaune et vert. Le même surnom, les mêmes couleurs ou presque, que le FC Nantes cher au cœur de bien des supporters de l’Ouest. Nos confrères d’ailleurs — et nos propres archives — l’avaient déjà relevé : aller voir jouer les Canaris gallois, c’est retrouver un cousinage footballistique inattendu avec la Bretagne, doublé d’un cousinage celtique bien réel.
Le club actuel a été fondé en 1937, mais le football à Caernarfon remonte bien plus loin, à 1876 et à une série de clubs disparus et renés — Carnarvon Athletic, Ironopolis, United… Une longue tradition d’errance et de résurrection, jusqu’à la naissance de Caernarfon Town, qui joue depuis toujours à The Oval, en plein cœur des quartiers d’habitation de la ville.
Un football populaire, enraciné, à l’ancienne
C’est peut-être là l’essentiel de ce que raconte ce club. À The Oval, on est à mille lieues du football-business. Le stade est en pleine ville, on peut en faire le tour pendant le match, les supporters changent de tribune à la mi-temps pour mettre la pression sur le gardien adverse, et les joueurs viennent boire une pinte avec leurs fans au pub associatif du stade après la rencontre. Un football « comme on aimait quand on était gamins », populaire et enraciné — exactement ce que défend Breizh-Info quand il parle des clubs celtes.
Le cœur de cette identité, c’est la Cofi Army. « Cofi » est le nom du dialecte et des habitants de Caernarfon ; c’est aussi un terme d’affection local. Ces supporters sont réputés pour être les plus voyageurs du pays de Galles, affrétant des bus pour chaque déplacement à travers les vallées et les montagnes de Snowdonia. Ils chantent en anglais — « pour que ceux qu’on veut agacer comprennent », expliquent-ils, non sans humour — mais vivent en gallois. Dans une ville où, selon les habitants, la quasi-totalité de la population parle la langue, le club porte fièrement sa devise : Un Clwb, « un seul club ». Caernarfon est une terre de nationalisme gallois viscéral : c’est ici que Llywelyn ap Gruffudd refusa jadis de plier devant Édouard Ier, ici que la ville rata de peu, en 1955, le titre de capitale du pays de Galles. Les Cofis portent cet héritage avec panache.
De la faillite à la Coupe du Pays de Galles
Comme presque tous les clubs de cette série, Caernarfon a connu la mort financière et la renaissance. En 2010, ruiné, le club dut repartir de zéro et aligner des joueurs de ligues locales du dimanche pour honorer ses matchs. Ce qui, aux yeux des supporters, forgea une vertu : cette équipe s’est reconstruite sur une identité purement locale, sans acheter des joueurs de Liverpool ou de Manchester. Des gars du coin, pour un club du coin.
L’ascension moderne a été patiente : promu dans l’élite en 2018, sauvé de la relégation à plusieurs reprises, puis transfiguré à partir de 2023 sous la houlette de Richard « Fish » Davies. En 2024, le club décroche sa toute première qualification européenne. Et en 2025-26, il franchit un cap historique en remportant la première Coupe du Pays de Galles de son histoire, battant Flint Town United 3-0 en finale à Rodney Parade (Newport). Un exploit qui lui ouvre les portes de l’Europe pour la deuxième fois en trois ans.
Levadia Tallinn, et le retour à The Oval
Le tirage envoie les Canaris affronter le FCI Levadia Tallinn, l’un des clubs les plus titrés d’Estonie, solide leader de son championnat et rompu aux joutes européennes — un adversaire relevé, qui a par le passé éliminé d’autres clubs gallois. Aller à domicile le 9 juillet, retour à Tallinn le 16.
Belle nouvelle pour les Cofis : le match aller devrait se jouer à The Oval. Après une saison 2025-26 entière disputée en exil à Llandudno, le temps d’une importante rénovation, le stade — qui accueille justement des matchs de l’Euro U19 de l’UEFA — devrait être aux normes pour recevoir la soirée européenne. De quoi offrir à la Cofi Army la fête dont elle rêve : un club du bout du pays de Galles brittophone recevant un champion balte, en plein cœur de la vieille ville, à l’ombre du château. Pour un supporter de Caernarfon, comme le confiait l’un d’eux à nos confrères, un tel match vaut « tous les Real-Barça du monde ».
Caernarfon Town, c’est le miroir gallois de ce que nous aimons en Bretagne : une langue celtique vivante, un attachement charnel au territoire, un club qui est le prolongement d’une communauté et non un produit marketing. Les Canaris de Gwynedd rappellent que le football peut encore être cela — un chant en langue minoritaire dans une tribune couverte de tôle, une ville entière qui se reconnaît dans onze gars du coin, une fierté identitaire assumée sans complexe. Entre les Canaris de Caernarfon et ceux de Nantes, entre le gallois de la Cofi Army et le breton de nos propres tribunes, il y a plus qu’une coïncidence de surnom : une même idée de ce qu’un club de football doit être. Enraciné, populaire, et fier de ce qu’il est. Un Clwb.
Addendum pratique
Stade : The Oval, Caernarfon, Gwynedd, nord-ouest du pays de Galles. Capacité d’environ 3 000 places (600 assises). Le club y joue depuis 1888. Situé en plein cœur des quartiers d’habitation de la ville, à quelques pas du château de Caernarfon et du détroit de Menai qui sépare le continent de l’île d’Anglesey. Après une rénovation en 2025-26, l’enceinte devrait accueillir les matchs européens 2026-27. Une singularité qui fait tout son charme : ici, pas de stade délocalisé dans une zone commerciale, mais un vrai terrain de ville, à l’anglaise et à la galloise.
Pubs et ambiance : c’est le point fort absolu de ce club. Le pub associatif est dans le stade même, la bière y coule à flots et à prix doux, joueurs et supporters s’y retrouvent après le match — le point de ralliement le plus évident et le plus authentique. En ville, la vieille cité fortifiée regorge de pubs traditionnels dans ses ruelles pavées à l’intérieur des murs du château ; Y Goron (The Crown) est l’un des repaires historiques de la Cofi Army avant les déplacements. À dire franchement et sans exagérer le folklore : l’ambiance est chaleureuse et bon enfant les soirs de match ordinaire, nettement plus électrique lors du derby honni contre Bangor City, le grand rival (avec Porthmadog et Rhyl). Pour le visiteur breton curieux de football celte et enraciné, c’est sans doute l’une des plus belles destinations de toute cette série — et l’on y parle une langue sœur de la nôtre.
