Bohemians FC, « Dublin’s Originals » : 135 ans, aucun propriétaire, une cause à chaque maillot

Publicité

Il y a un club de football, à Dublin, dont le maillot a successivement porté l’effigie de Bob Marley, le logo des Fontaines D.C., une bannière pour la Palestine et le nom d’Oasis — et qui, avec ça, tourne à moins de 5 000 spectateurs le vendredi soir dans un championnat que le pays regarde à peine. Ce club, c’est le Bohemian FC. Fondé en 1890, il n’a jamais appartenu à personne d’autre qu’à ses supporters. Cet été, pour la première fois depuis cinq ans, les Gypsies retrouvent l’Europe, au premier tour préliminaire de la Ligue Europa Conférence face à St Joseph’s de Gibraltar. Et cette saison a un goût particulier : c’est la dernière avant que leur vieux stade ne soit rasé.

Un club né sans terrain, baptisé « les Bohémiens »

L’histoire commence dans une guérite. Le 6 septembre 1890, au Gate Lodge de Phoenix Park, à l’entrée de North Circular Road, un groupe hétéroclite fonde le club : des étudiants d’une école de la fonction publique, des élèves d’une école militaire pour orphelins, des étudiants en médecine. Ils jouent d’abord sur les terrains de polo du parc, gardant leurs poteaux dans la loge du gardien qui sert aussi de vestiaire. Faute de terrain fixe, ils déménagent sans cesse dans leurs premières années — et c’est de cette errance que vient leur nom : les « Bohémiens ». En 1901, ils posent enfin leurs valises à Dalymount Park, à Phibsborough, alors surnommé « Pisser Dignam’s Field ». Ils n’en bougeront plus.

Le club adopte le rouge et noir en 1894 et devient le premier de Dublin à rejoindre l’Irish League, la ligue de Belfast d’avant la partition. Membre fondateur de la League of Ireland en 1921, c’est aujourd’hui — avec Shelbourne — l’un des deux seuls clubs présents depuis la création du championnat, et le seul à n’avoir jamais quitté l’élite. Onze titres de champion, sept Coupes, et un record : 33 Leinster Senior Cups.

Le prix de l’amateurisme

Mais le palmarès cache une longue traversée du désert, et elle tient à un principe. Pendant des décennies, les Bohs sont restés farouchement amateurs — une valeur fondatrice du club. Le problème, c’est qu’un club amateur ne retient pas ses meilleurs joueurs : les Bohemians ont enchaîné trente-quatre saisons sans le moindre trophée majeur, souvent scotchés en bas de tableau. Ce n’est qu’en 1969 que le club abandonne son statut amateur ; le premier joueur à signer un contrat pro s’appelle Tony O’Connell. Aussitôt, les résultats reviennent : deux titres, deux Coupes et deux Coupes de la Ligue dans les années 1970, plus que n’importe quel club irlandais cette décennie-là.

Publicité

Suivent d’autres hauts et bas, avant deux doublés Coupe-championnat en 2001 et 2008, puis les titres de 2003 et 2009. Détail qui plaira aux amateurs de statistiques : les Bohs sont le seul club à avoir réalisé les quatre « doublés » possibles de l’histoire du football irlandais.

Le seul ennemi qui compte : les Shamrock Rovers

Comme souvent à Dublin, l’identité d’un club se lit d’abord dans sa rivalité. Ici, elle est totale, viscérale, et coupe la ville en deux. Les Bohs, c’est le Northside, le nord populaire de la Liffey. En face, au sud, les Shamrock Rovers. Le derby de Dublin, tout simplement — le plus fameux d’Irlande. Un graffiti « Rovers scum » accueille d’ailleurs le visiteur aux abords de Dalymount, histoire de planter le décor.

Sur le papier, les Rovers dominent l’histoire longue de l’affrontement. Mais le derby a ses légendes d’inversion : en janvier 2001, menés 4-1 à la mi-temps par les Rovers, les Bohemians ont retourné le match pour l’emporter 6-4, l’une des plus folles remontées du football irlandais. Et la ferveur ne se dément pas : cette saison 2026, sous la houlette d’Alan Reynolds — sifflé par son propre public après une défaite contre Dundalk, puis porté aux nues quelques jours plus tard après deux victoires de rang dans les derbies dublinois (3-0 à Shelbourne, 2-0 contre St Patrick’s à dix contre onze) —, les Bohs pointent à la deuxième place, bien dans la course. La preuve que ce club, qu’on aime dire en marge, sait encore mordre.

Fan-owned : le club qui refuse d’être un jouet

C’est ici que le Bohemian FC devient un cas d’école. Le club est détenu à 100 % par ses membres — l’un des plus vieux clubs au monde à fonctionner ainsi, depuis 135 ans. Pas d’investisseur, pas de milliardaire, pas de fonds. « Quand tu appartiens à un investisseur, tu n’es que son jouet », résume un dirigeant supporter. Le modèle est concret : une voix par membre, adhésion ouverte à tous, et après trois ans d’ancienneté on peut se présenter au conseil d’administration. Les bénévoles font les jours de match, l’argent est réinvesti dans le club plutôt que siphonné vers des actionnaires lointains. De 900 membres en 2018, le club est passé à plus de 3 100 en 2023.

Cette structure a d’ailleurs sauvé le club. Endettés dans les années 2000 pour avoir surpayé leurs joueurs dans un championnat minuscule, les Bohs ont tenté de vendre Dalymount à des promoteurs — un projet qui a capoté avec la crise immobilière, laissant un trou béant dans les comptes. C’est finalement la mairie de Dublin (Dublin City Council) qui a racheté le stade en 2015 pour 3,8 millions d’euros, avec un plan de reconstruction. D’où l’actualité brûlante de cette saison 2026 : c’est la dernière année des Bohs à Dalymount avant sa démolition et sa reconstruction en enceinte moderne de plus de 8 000 places. Une page de 125 ans qui se tourne.

Le maillot comme manifeste : Marley, Fontaines D.C., Oasis et la Palestine

Reste ce qui a fait la renommée mondiale des Bohs bien au-delà du foot : leurs maillots. Depuis les années 2010, le club a fait de son floquage un manifeste culturel et politique. Tout commence en 2019 avec un maillot hommage au concert de Bob Marley à Dalymount en 1980, épuisé en quelques jours. Puis viennent les collaborations avec Fontaines D.C. (au profit d’associations contre le sans-abrisme), un maillot Bob Marley avec Amnesty International et un mouvement de défense des demandeurs d’asile, un floquage Oasis en 2025 promu par une vidéo avec Paul Weller, et des maillots au bénéfice de l’aide médicale à la Palestine.

Le résultat commercial est spectaculaire : des ventes de maillots multipliées par 33 entre 2014 et 2022, un chiffre passé d’environ 100 000 euros au milieu des années 2010 à plus de 2 millions en 2025, expédiés dans plus de 50 pays. Sur le plan de l’image, le club a épousé depuis les années 2010 une identité de gauche assumée — antiracisme, LGBT, réfugiés, Palestine —, à la manière du St. Pauli de Hambourg. Une ligne qui lui vaut autant d’admirateurs que de critiques : l’ex-entraîneur Roddy Collins (décidément partout dans cette série) juge que le club est devenu « trop politique », et certains raillent un « club de hipsters ». En décembre 2025, la militante Greta Thunberg est même venue s’exprimer à un événement des Bohs en soutien à Gaza.

Côté supporters célèbres, le club aligne un casting improbable : Samuel L. Jackson (photographié drapeau rouge et noir en main, « I’m Bohs till I die »), le romancier Irvine Welsh (l’auteur de Trainspotting), le groupe Fontaines D.C., et Johnny Logan, double vainqueur de l’Eurovision, dont le tube « Hold Me Now » est devenu l’hymne joué à Dalymount.

Petit détail pour nos lecteurs de ce côté de la mer : les tribunes de Dalymount entretiennent depuis des années des amitiés de supporters à travers l’Europe — avec Malmö, Bilbao, le FC United of Manchester, le club tchèque Bohemians 1905… et, côté français, avec des supporters du FC Nantes, au point qu’un drapeau nantais a parfois flotté dans les travées dublinoises. Une camaraderie de tribunes, rien d’officiel, mais qui dit assez l’esprit du lieu.

Le Bohemian FC est l’anti-thèse du football moderne. Pendant que les grands clubs européens se vendent à des fonds et transforment leurs maillots en panneaux publicitaires, les Gypsies appartiennent à leurs supporters, floquent des causes plutôt que des sponsors, et réinvestissent chaque euro dans leur communauté et leur quartier. On peut trouver la ligne politique clivante — et beaucoup la trouvent —, mais le modèle économique, lui, interroge : un club de 135 ans, sans le moindre propriétaire, qui survit par les siens. Alors que Dalymount va tomber sous les pelleteuses, les Bohs offrent au football celte un dernier été à l’ancienne. Et une question qui dépasse largement l’Irlande : à qui doit appartenir un club de football ?

Addendum pratique

Stade : Dalymount Park, Phibsborough, Dublin 7. Capacité actuelle d’environ 4 500 places. Ouvert en 1901, longtemps surnommé « le foyer du football irlandais » (l’équipe nationale y a joué pendant des décennies, et Pelé, Beckenbauer ou Zidane y ont foulé la pelouse en démonstration). Attention : c’est la dernière saison avant démolition — le stade doit être reconstruit par la mairie de Dublin en enceinte moderne de plus de 8 000 places, les Bohs devant vraisemblablement jouer ailleurs pendant les travaux. Le stade est surplombé par l’église Saint-Pierre.

Pubs et ambiance : ici, pas besoin d’inventer, l’ambiance est authentiquement pub-et-tribune. Le point de ralliement, c’est le bar sous la tribune de Dalymount, ouvert les soirs de match, où l’on croise aussi bien des habitués que, parfois, une célébrité de passage. Le quartier de Phibsborough — briques rouges, bow-windows, enseignes Bulmers — offre le décor d’un Dublin populaire et ouvrier, à mille lieues des zones à touristes. Côté ferveur organisée, les Bohs comptent depuis 2006 un groupe de supporters, les Notorious Boo-Boys, à l’origine des drapeaux et tifos de Dalymount. À l’entrée du stade, deux inscriptions résument tout : le frontispice en fer forgé « Bohemian Football Club – founded 1890 », et, peint sur le portail, un « Love football – Hate racism ». Voilà, en une image, ce qu’est ce club.

YV

Photo d’illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.

Publicité
Cet article vous a plu, intrigué, ou révolté ?

PARTAGEZ L'ARTICLE POUR SOUTENIR BREIZH INFO

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

ARTICLES EN LIEN OU SIMILAIRES

Football, Sport

Caernarfon Town, l’autre club des Canaris : le football populaire et enraciné du nord gallois repart en Europe

Découvrir l'article

Football, Sport

Glentoran FC, le club des chantiers navals de Belfast qui a battu Benfica et refusé George Best

Découvrir l'article

Football, Sport

Irlande du Nord. Linfield, 57 titres, un stade national et une identité loyaliste : bienvenue à Windsor Park

Découvrir l'article

Football, Sport

Treize ans d’existence et l’Europe pour la troisième fois : la marche express de Penybont au Pays de Galles

Découvrir l'article

Football, Sport

Des tombes du Creggan aux nuits de Ligue Europa : Derry City FC le club irlandais qui bat au rythme de sa ville

Découvrir l'article

Football, Sport

Shamrock Rovers, les Verts de Dublin qui ont ressuscité six fois pour devenir rois d’Irlande

Découvrir l'article

Football, Sport

Connah’s Quay Nomads, le club gallois si bien nommé : des « Nomades » qui n’ont jamais eu de vrai stade à eux

Découvrir l'article

Football, Sport

Larne, le club nord-irlandais qui perdait toutes ses finales et qui joue désormais la Ligue des champions

Découvrir l'article

Economie, Football, Sport

Coupe du monde 2026 : la bière à 24 dollars, ou comment les stades plument les supporters

Découvrir l'article

Rugby, Sport

Rugby. Le Leinster écrase les Bulls et conserve son titre de champion d’United Rugby Championship

Découvrir l'article

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur Breizh Info. Si vous continuez à utiliser le site, nous supposerons que vous êtes d'accord.