Des tombes du Creggan aux nuits de Ligue Europa : Derry City FC le club irlandais qui bat au rythme de sa ville

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Il existe un club de football, en Europe, qui a un jour décidé qu’il valait mieux quitter le championnat de son propre pays plutôt que d’y crever à petit feu. Ce club, c’est Derry City. Fondé en 1928 dans la deuxième ville d’Irlande du Nord, il évolue depuis 1985 non pas dans le championnat nord-irlandais — celui de son territoire — mais dans celui de la République d’Irlande, de l’autre côté de la frontière. Une anomalie quasi unique sur le continent, née d’une histoire qui n’a rien de folklorique : elle plonge droit dans les Troubles, le Bloody Sunday et trente ans de conflit. Ce mois de juillet, les Candystripes retrouvent la Ligue Europa face au CSKA Sofia. Et là encore, l’histoire bégaie.

Un nom choisi contre la division

Tout, chez Derry City, commence par un choix de nom lourd de sens. En 1928, quand un groupe de passionnés décide de doter la ville d’une équipe senior, deux options s’écartent d’emblée. D’abord, pas question d’utiliser « Londonderry », le nom officiel de la ville sous le droit britannique, trop chargé politiquement. Ensuite, on renonce à reprendre le nom du principal club d’antan, Derry Celtic, jugé trop marqué communautairement. Le club veut rassembler toutes les identités de la ville : ce sera « Derry City », sur des bases explicitement non sectaires et non politiques. À sa fondation, l’idée d’un club « non-aligné » avait un sens fort dans une ville où le football était souvent lié à des causes.

Le club rejoint l’Irish League en 1929, s’installe au Brandywell, un stade municipal qu’il partage avec une piste de lévriers, et connaît quarante années plutôt paisibles. Premier trophée majeur en 1949 (la Coupe d’Irlande, arrachée à Glentoran), un unique titre de champion d’Irlande du Nord en 1965, et même une aventure européenne. Une histoire de club de province comme il en existe partout. Jusqu’en 1968, où tout bascule.

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Quand le football devient une cible

En 1965-66, Derry devient le premier club de l’Irish League à passer un tour européen sur deux matchs, en éliminant les Norvégiens du Lyn Oslo. Mais dès le tour suivant, contre Anderlecht, la fédération nord-irlandaise (l’IFA, basée à Belfast et à dominante protestante) déclare le Brandywell impraticable — alors qu’un match européen venait de s’y jouer. Le club, situé dans une ville majoritairement nationaliste et devenu le club des catholiques, suspecte des motivations sectaires. Contraint de jouer « à domicile » à Belfast, il refuse, et abandonne. Les relations avec l’IFA ne s’en remettront jamais.

Puis viennent les Troubles. À partir de 1969, le quartier du Bogside, qui entoure le Brandywell, devient l’un des théâtres les plus violents du conflit. Les clubs à supporters unionistes refusent de s’y déplacer. Le coup de grâce tombe en septembre 1971 : avant un match, une bande incendie le bus de l’équipe visiteuse de Ballymena United. La quasi-totalité des clubs de la ligue boycottent alors le Brandywell, et la police (la RUC) déclare le secteur trop dangereux.

Derry se retrouve condamné à jouer ses matchs « à domicile » à Coleraine, ville majoritairement protestante à une cinquantaine de kilomètres. Absurdité totale : dans une région en guerre, quadrillée de checkpoints, ses propres supporters ne peuvent plus suivre l’équipe. Les caisses se vident, les tribunes aussi. En octobre 1972, une nouvelle expertise de sécurité conclut pourtant que le Brandywell n’est pas plus dangereux qu’un autre stade — mais la motion de retour est rejetée à une seule voix par les autres clubs de la ligue. Le lendemain, Derry se retire du football nord-irlandais. Commencent alors treize ans d’errance, ce que les supporters appellent les « wilderness years » : le club survit en jouant dans une obscure ligue amateur du samedi matin, devant six ou sept spectateurs.

1985 : renaître dans le pays voisin

Puisque l’Irish League refuse obstinément toute réintégration, la solution viendra d’ailleurs — du Sud. Portée par un « Gang of Four » de dirigeants (Eddie Mahon, Tony O’Doherty, Terry Harkin, Eamonn McLaughlin), l’idée germe de rejoindre le championnat de la République d’Irlande. Après une série de matchs amicaux à guichets fermés contre des clubs du Sud — dont les Shamrock Rovers et Bohemians de Dublin, qui firent le déplacement dans une ferveur inédite —, l’affaire prend forme. La FIFA et l’UEFA accordent une dérogation spéciale. En 1985, Derry City, club nord-irlandais, entre en League of Ireland.

Le premier match, le 8 septembre 1985 au Brandywell, une victoire 3-1 contre Home Farm de Dublin, attire près de 10 000 personnes. La ville a retrouvé son club. Et la suite est un feu d’artifice : promotion en 1987, puis en 1989 un triplé historique — championnat, Coupe et Coupe de la Ligue — jamais égalé depuis dans le football irlandais. Pour attirer les foules, le club fait même venir des joueurs exotiques, des Brésiliens, des Sud-Africains, des Yougoslaves, qui font figure de phénomènes dans le championnat. Titre de champion à nouveau en 1997, puis une longue série de Coupes (1995, 2002, 2006, 2012, 2022).

Le Brandywell, ce stade où la police n’entre pas

Il faut s’arrêter sur ce lieu, parce qu’il condense toute la singularité du club. Le Brandywell est le seul stade du championnat irlandais où aucune force de police d’État n’assure la sécurité. Tous les autres clubs de la ligue ont une présence de la Garda (police de la République) ; Derry, lui, avait obtenu dès 1985 une dérogation de l’UEFA, la présence de la RUC dans un quartier comme le Bogside étant jugée plus susceptible de provoquer des troubles que d’en prévenir. Depuis, ce sont des bénévoles du club qui gèrent la sécurité, sans fouille à l’entrée. Le résultat, c’est que le Brandywell entretient depuis quarante ans des foules de milliers de personnes sans le moindre policier — dans une paix qui aurait paru inconcevable un demi-siècle plus tôt.

Autre détail qui en dit long : lors des grands soirs, les supporters qui ne veulent pas payer leur place montent regarder le match depuis le cimetière du Creggan, sur les hauteurs, d’où l’on domine la pelouse. On y suit Derry, une bière à la main, au milieu des tombes. C’est peut-être l’image la plus juste de ce club : le football et la mémoire des morts, littéralement au même endroit.

Le stade s’appelle aujourd’hui officiellement Ryan McBride Brandywell Stadium, du nom du capitaine emblématique mort brutalement en 2017 à 27 ans. Le numéro 5 a été retiré en son honneur, tout comme le numéro 18 de Mark Farren, meilleur buteur de l’ère moderne, emporté par un cancer du cerveau en 2016 à 33 ans. Deux hommages qui rappellent que ce club se raconte aussi par ses deuils.

Un club dans la culture, des Undertones à Feargal Sharkey

Derry, ce n’est pas qu’un stade et un conflit : c’est une ville de culture ouvrière, et son club irrigue la pop locale. Les Undertones, le groupe punk le plus célèbre de Derry, ont mis en couverture de leur single de 1980 « My Perfect Cousin » une figurine de baby-foot aux couleurs de Derry City ; le chanteur Feargal Sharkey y apparaît en maillot rouge et blanc. Quand le club a frôlé la faillite en 2000, ce sont encore les Undertones qui ont donné un concert de soutien, tandis que John Hume — l’enfant de Derry, prix Nobel de la paix et président du club — usait de son carnet d’adresses pour faire venir au Brandywell le Barça, Manchester United et le Real Madrid en matchs de gala. Sur la terrasse, on se souvient encore du jour où le local Liam Coyle laissa Carles Puyol « sur le cul ».

Financièrement, deux morts et deux résurrections

Car le fil rouge de Derry, comme de beaucoup de clubs celtes de cette série, c’est la survie par les siens. En 2000, au bord de la banqueroute pour une dette fiscale, le club est sauvé par la ville : collectes porte-à-porte, seaux à monnaie dans les pubs, concerts, matchs de gala. Le capitaine Peter Hutton résumait tout en 2006 : personne ne possède Derry City, sinon les habitants de Derry — il n’y a jamais eu de sugar daddy ni de millionnaire pour renflouer le club, seulement des gens ordinaires qui frappaient aux portes.

Deuxième mort en 2009 : le club est expulsé de la League of Ireland pour des contrats secrets illégaux passés avec des joueurs, dissous, puis readmis quelques semaines plus tard en deuxième division en guise de sanction. Il remonte, évidemment. Aujourd’hui, la propriété du stade elle-même se règle enfin : en 2025, Derry a signé un bail de 25 ans le mettant sur la voie de la pleine propriété du Brandywell, permettant de débloquer des fonds publics pour achever la tribune Mark Farren.

CSKA Sofia, ou la revanche dix-sept ans plus tard

Reste le présent. En 2026, sous la houlette de Tiernan Lynch — arrivé fin 2024 après avoir fait de Larne un champion nord-irlandais, autre club de notre série —, Derry a décroché sa qualification européenne en terminant deuxième du championnat 2025. La saison 2026 est plus poussive (le club navigue en milieu de tableau, freiné par un nombre record de matchs nuls), mais un événement rend cette campagne européenne particulière : le tirage a placé Derry face au CSKA Sofia, trente-et-une fois champion de Bulgarie.

Or les deux clubs se connaissent. En 2009, déjà en Ligue Europa, Derry avait affronté ce même CSKA Sofia — un nul 1-1 au Brandywell, une défaite 2-1 en cumulé. Sur le banc, à l’époque : Stephen Kenny, qui deviendra plus tard sélectionneur de l’équipe nationale d’Irlande. Dix-sept ans plus tard, jour pour jour ou presque, les Candystripes remettent le couvert : aller à Sofia le 9 juillet, retour au Brandywell le 16. La revanche d’un club qui n’a jamais rien eu de facile.

Dans cet effectif 2026, un nom résonne d’ailleurs plus fort que les autres pour qui connaît le football irlandais : James McClean, l’international aux nerfs d’acier, natif du Creggan, revenu jouer chez lui. Symbole parfait d’un club où l’on ne joue pas seulement pour un maillot, mais pour représenter une ville et ses valeurs — comme le résume la devise maison : si tu viens jouer à Derry, tu portes les couleurs de sa population.

Derry City n’est pas une curiosité géographique. C’est la preuve qu’un club peut être arraché à son propre pays par l’Histoire, exilé treize ans dans l’anonymat, menacé deux fois de disparition — et rester, envers et contre tout, l’âme d’une ville. Pendant que le football européen se vend par paquets à des fonds d’investissement, une équipe joue toujours au milieu d’un quartier ouvrier, sans police dans son stade, regardée depuis un cimetière par ceux qui n’ont pas payé leur place. On a connu définition plus triste du football populaire.

Addendum pratique

Stade : Ryan McBride Brandywell Stadium, Lone Moor Road, Bogside, Derry, BT48 9NL, Irlande du Nord. Capacité d’environ 7 000 places en configuration championnat (2 900 en configuration UEFA, tout assis, pour raisons de sécurité). Stade municipal (propriété du Derry City Council), doté d’une piste de lévriers ceinturant la pelouse, et depuis 2026 d’une nouvelle pelouse hybride à 1,4 million de livres financée par le président Philip O’Doherty. Situé dans le quartier nationaliste du Bogside, à quelques pas de la fresque « You Are Now Entering Free Derry ».

Pubs et ambiance : honnêteté oblige, le point de ralliement historique n’est pas un pub de centre-ville mais le Derry City FC Sports & Social Club, le club-house attenant au stade, dont les murs sont tapissés de maillots, écharpes, coupures de presse et posters retraçant les grandes heures de l’équipe — c’est là que les supporters se retrouvent avant et après les matchs. Pour le reste, le Bogside et la Lone Moor Road offrent l’atmosphère d’un quartier ouvrier plutôt que d’une zone à pubs à touristes. Curiosité locale déjà évoquée : au fond du Creggan, le cimetière qui surplombe le stade sert de tribune gratuite les soirs de grande affluence. Côté ferveur, Derry a l’une des plus grosses bases de supporters d’Irlande — plus de 20 000 fans au dernier sacre en Coupe en 2022 —, avec des groupes de supporters organisés et une rivalité principale, le « Northwest Derby », contre Finn Harps de Ballybofey, juste de l’autre côté de la frontière, dans le Donegal. Hymne de tribune : « Teenage Kicks », des Undertones, forcément.

Photo d’illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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