Cet été, Breizh-Info prend la mer et cabote de port celte en port celte. Notre série vous fait découvrir, un par un, les clubs d’Écosse, d’Irlande, du Pays de Galles et d’Irlande du Nord engagés cette saison en Coupe d’Europe — les trois coupes confondues, de la Ligue des champions à la Ligue Europa Conférence, tours préliminaires compris. Chez nos cousins celtes aussi, le ballon rond charrie son lot de grande histoire, de légendes populaires et de rivalités séculaires. Arrêt du jour : Glentoran.
En 1914, une équipe de football venue de Belfast s’en va faire une tournée en Europe centrale et remporte, à Vienne, un trophée devant une sélection autrichienne. Ce club devient ainsi l’un des tout premiers du Royaume-Uni à gagner une coupe sur le continent — des décennies avant que l’UEFA n’existe. Ce club, c’est Glentoran, né en 1882 dans l’Est ouvrier de Belfast, à l’ombre des grues des chantiers navals Harland & Wolff — ceux-là mêmes qui construisirent le Titanic. Cet été, les Glens repartent en Europe, au premier tour préliminaire de la Ligue Europa Conférence face aux Lettons du FC RFS. L’occasion de raconter un club dont l’histoire est indissociable de celle de sa ville — et qui, dans notre série, forme l’exact miroir de Derry City.
Un club né dans les chantiers navals
Glentoran est fondé en 1882 par les ouvriers des chantiers navals Harland & Wolff, entreprise à dominante protestante qui a façonné l’identité de l’Est de Belfast. Le club tire toute son âme de ces racines industrielles : encore aujourd’hui, les grues du chantier surplombent son stade, The Oval. En 1889, Glentoran devient une société par actions et bénéficie des investissements de dirigeants industriels locaux comme Viscount Pirrie et G.W. Wolff — resserrant encore le lien entre le club et les ouvriers du chantier voisin.
Membre fondateur de l’Irish League en 1890, Glentoran remporte le premier de ses vingt-trois titres de champion dès 1894. C’est l’un des trois seuls clubs de l’histoire de l’élite nord-irlandaise à n’avoir jamais connu la relégation (avec Linfield et Cliftonville). Un palmarès colossal : 23 championnats, 23 Coupes d’Irlande, plus de 130 trophées majeurs.
Le miroir de Derry City : ici, l’Est protestant
C’est ici que Glentoran prend tout son sens dans notre série. Si Derry City incarne la ville nationaliste et catholique, réfugiée dans le championnat de la République, Glentoran est son reflet inversé : le club de l’Est de Belfast, à la base de supporters majoritairement unioniste et protestante. Nuance importante, toutefois, et le club y tient : contrairement à d’autres, Glentoran a longtemps aligné des joueurs catholiques et compté des supporters catholiques dans ses rangs, ce qui le distingue de la ligne plus dure qu’on a pu prêter à son grand rival.
Car le cœur battant de l’identité de Glentoran, c’est sa rivalité : le « Big Two », le derby de Belfast contre Linfield, club du sud de la ville. Les deux formations, séparées par la rivière Lagan, sont de très loin les plus titrées et les plus suivies d’Irlande du Nord ; elles se retrouvent traditionnellement le lendemain de Noël, pour ce qui est presque toujours la plus grosse affluence de la saison. Un derby que d’aucuns surnomment le « Bel Classico », marqué par plus d’un siècle de tension — et, dans les pires moments, de violences de tribunes. En 1985, en finale de Coupe, les supporters de Glentoran avaient lâché sur la pelouse un coq (l’emblème du club) et un cochon peint en bleu roi, la couleur de Linfield, histoire d’insulter l’adversaire. Tout un art.
Benfica tenu en échec, et George Best jugé « trop petit »
Sur le terrain, l’histoire de Glentoran est jalonnée de nuits européennes héroïques. La plus belle date de 1967 : opposés au Benfica d’Eusébio en Coupe des clubs champions, les Glens, semi-professionnels, tiennent d’abord le grand club portugais 1-1 à The Oval, puis arrachent un 0-0 au stade de la Luz, à Lisbonne. Ils deviennent ainsi le premier club à empêcher Benfica de marquer à domicile en Coupe d’Europe — éliminés seulement au bénéfice des buts à l’extérieur, et premier club de l’histoire sorti par cette règle. En 1974, ils atteignent les quarts de finale de la Coupe des Coupes.
Mais la plus belle anecdote est ailleurs, et elle concerne le plus grand joueur jamais produit par Belfast. Enfant, un certain George Best allait voir Glentoran avec son grand-père. Le club l’a un jour refusé, le jugeant « trop petit et trop léger ». Le gamin est parti à Manchester United, a gagné une Coupe d’Europe et un Ballon d’Or, et est devenu une légende mondiale. Best n’aura finalement porté qu’une seule fois le maillot de Glentoran : lors du match du centenaire du club, en 1982, contre… Manchester United. Le football a parfois le sens de l’ironie.
The Oval, bombardé et reconstruit
Comme tant de clubs de cette série, Glentoran s’est aussi défini par sa capacité à renaître. En 1941, pendant la Seconde Guerre mondiale, The Oval est détruit par un raid aérien allemand visant les chantiers Harland & Wolff tout proches : terrasses, bureaux, maillots, archives du club, tout part en fumée. Privé de stade, Glentoran envisage un temps de redescendre au niveau amateur, puis joue à Grosvenor Park grâce à des maillots prêtés par des clubs rivaux (Distillery, Crusaders). The Oval est reconstruit et rouvre en 1949, symbole de la résilience de tout l’Est de Belfast. Le nom même du fonds de sauvetage créé lors de la crise financière de 2011, « Spirit of ’41 », rend hommage à cette année du bombardement.
Car Glentoran a aussi frôlé la disparition à l’époque moderne. Après son dernier titre en 2009, le club s’enfonce dans les dettes ; en 2011, le fisc britannique lui adresse une injonction de liquidation pour plus de 300 000 livres. Sauvé in extremis, il ne se stabilise vraiment qu’en 2019, avec l’arrivée de l’investisseur Ali Pour, aujourd’hui propriétaire, et le club se déclare enfin libre de toute dette externe en 2020.
Parlons-en, de l’Europe récente, parce que Glentoran y détient un record que personne ne veut battatre. En juillet 2023, en Ligue Europa Conférence, les Glens affrontent les Maltais de Gzira United. Après un 2-2 à l’aller et un 1-1 au retour, le match va aux tirs au but. Et là, séance dantesque : Gzira l’emporte 14-13, dans la plus longue séance de tirs au but de l’histoire des Coupes d’Europe. Un record du monde, du mauvais côté de la barrière. On a connu manière plus douce de sortir d’une compétition.
RFS, et le contexte 2026
En cette saison 2026, Glentoran est dirigé par Declan Devine — un Derryman, ancien manager de Derry City, ce qui, dans notre série, boucle joliment la boucle entre les deux faces du football irlandais. Nommé début 2024, Devine a mené les Glens à une 3e place du championnat nord-irlandais 2025-26, synonyme de qualification directe pour ce premier tour préliminaire de Conference League. Son effectif compte notamment l’attaquant irlandais Patrick Hoban et un certain Aaron McEneff, passé par… les Shamrock Rovers — décidément, tout se recoupe dans le football de l’île.
Le tirage n’a rien de clément : le FC RFS, club de Riga habitué des joutes européennes, est un adversaire nettement plus relevé que ceux hérités par d’autres clubs celtes cette saison. Aller et retour les 9 et 16 juillet. Détail qui n’échappera pas aux supporters : le grand rival Linfield est engagé dans la même compétition — et si les deux clubs de Belfast progressaient, un « Big Two » européen ne serait pas totalement exclu plus loin dans le tableau. De quoi rêver, à l’ombre des grues.
Glentoran, c’est le football comme mémoire ouvrière. Un club né dans les chantiers navals qui ont bâti le Titanic, dont le stade a été rasé par les bombes et reconstruit par la solidarité, qui a tenu tête à Benfica et refusé George Best, et qui reste, cent quarante-quatre ans après sa fondation, l’âme d’un quartier. Comme Derry City à l’autre bout de l’île, comme les Bohemians ou les Shamrock Rovers, il rappelle que dans le football celte, un club n’est jamais seulement une équipe : c’est un morceau d’histoire, un territoire, une identité. La nôtre, en Bretagne, sait ce que ces mots veulent dire.
Addendum pratique
Stade : The Oval (officiellement BetMcLean Oval par sponsoring), Parkgate Avenue, Mersey Street, Est de Belfast, BT4 1EW, Irlande du Nord. Capacité totale d’environ 15 300 places, dont environ 6 500 en capacité de sécurité. Le club y joue depuis 1892. Reconstruit après le bombardement de 1941, rouvert en 1949. Curiosité imprenable : les grues Samson et Goliath du chantier Harland & Wolff surplombent l’enceinte — un décor industriel unique dans le football européen.
Pubs et ambiance : l’Est de Belfast est un quartier ouvrier, protestant et loyaliste dans sa majorité, et l’ambiance autour de The Oval s’en ressent — chaleureuse mais fermée, très ancrée localement. Le point de ralliement des supporters est historiquement le Glentoran Social Club attaché au club, plutôt qu’un pub de centre-ville. Côté ferveur, Glentoran compte de nombreux supporters’ clubs organisés et un attachement viscéral au maillot vert (rehaussé de rouge et noir), symbole de l’identité de l’Est de Belfast. À noter, par honnêteté : le contexte identitaire du quartier fait que ce n’est pas une destination « touristique » de football comme peut l’être une ville neutre — l’ambiance des soirs de derby contre Linfield, en particulier, reste électrique et le dispositif de sécurité important. L’emblème du club, un coq (d’où le surnom « The Cock & Hens »), se retrouve partout dans les travées.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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