Ils sont là, dans la pénombre des chœurs, depuis cinq siècles. Des sièges de bois sculpté, alignés en rangées silencieuses dans une dizaine d’édifices religieux bretons, témoins d’une époque de prospérité ducale et d’une virtuosité artisanale que l’histoire de l’art a longtemps négligée. Les stalles de chœur de l’ancien duché de Bretagne ont enfin trouvé leur historienne : Florence Piat, dont la thèse soutenue en juin 2012 à l’Université Rennes 2 constitue la première étude globale jamais consacrée à ce patrimoine.
Un objet d’art mal aimé des historiens
Ici réside la première surprise de ce travail : personne, avant Florence Piat, n’avait jugé utile d’étudier sérieusement les stalles bretonnes dans leur ensemble. Les grandes synthèses sur l’art de Bretagne les mentionnaient à peine, confondant parfois jubés et sablières, réduisant la sculpture sur bois à ses aspects les plus anecdotiques. L’image pittoresque et folklorique collée à la production artistique bretonne avait occulté ce que le chercheur patient découvre en entrant dans le chœur des cathédrales de Tréguier, Saint-Pol-de-Léon ou Dol-de-Bretagne : un art complexe, sophistiqué, pleinement connecté aux courants artistiques européens de son temps.
L’ancien duché conserve encore une dizaine de groupes de stalles représentant plus de trois cents sièges, dont près de 90 % portent des sculptures. Un corpus considérable, qui n’est « pas anodin », comme le souligne l’auteure, et qui méritait une enquête de fond.
Du duché indépendant au Concile de Trente
La thèse couvre la période allant de la fin de la guerre de Succession de Bretagne — la fin du XIVe siècle — jusqu’aux années 1560 et la réforme tridentine, soit deux siècles d’une Bretagne d’abord prospère, ensuite rattachée à la couronne de France en 1532. C’est précisément cette période de prospérité relative, entre la fin des grandes guerres et le bouillonnement politique de la fin du XVe siècle, qui a vu fleurir les grandes commandes artistiques : reconstruction des cathédrales, décoration des chœurs, développement d’ateliers réputés à Morlaix, Tréguier et Nantes.
Le Concile de Trente marque la frontière chronologique choisie parce qu’il bouleverse radicalement la conception même du chœur canonial : en imposant une vue dégagée sur l’autel et en supprimant jubés et hauts dossiers de stalles, il transforme profondément ces objets, modifiant leur iconographie et leur fonction. Les stalles étudiées par Florence Piat appartiennent donc à un monde qui a disparu.
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Commanditaires, artisans et images
La thèse s’organise en trois grandes parties. La première est consacrée à l’inventaire méthodique du corpus breton — un travail de terrain patient, réalisé en collaboration avec les services de l’Inventaire région Bretagne, qui débouche sur une cartographie et une base de données inédites. La deuxième s’intéresse aux commanditaires et aux artisans : d’un côté, un clergé séculier cultivé, souvent issu de la noblesse bretonne, qui investit dans ces sièges à la fois pour l’honneur de son chapitre et pour affirmer des enjeux politiques bien réels ; de l’autre, des menuisiers-sculpteurs dont certains contrats nous sont parvenus — notamment les marchés des stalles de la cathédrale de Tréguier (1508) et de l’abbaye Notre-Dame de La Joie d’Hennebont (1514).
La troisième partie, sans doute la plus riche, porte sur l’iconographie. C’est là que la thèse prend une dimension inattendue : les stalles bretonnes ne sont pas seulement des meubles liturgiques, ce sont aussi des encyclopédies visuelles débordant de créatures grotesques, de scènes burlesques, de figures du quotidien, de Maures, de bouffons, d’animaux fantastiques. Ces images dites « profanes », sculptées sur les miséricordes — ces petites consoles permettant aux chanoines de s’appuyer pendant les longues heures d’office — et sur les appuie-main, ont longtemps intrigué ou scandalisé les visiteurs. Florence Piat démontre qu’elles s’inscrivent dans une culture chrétienne médiévale pleinement assumée, mêlant sacré et profane dans un « syncrétisme festif » propre à ce Moyen Âge finissant.
Une spécificité bretonne ?
La question taraude l’auteure jusqu’à la conclusion : existe-t-il un « style » proprement breton dans ces stalles ? La réponse est nuancée. Sur le plan formel, les stalles bretonnes ne se distinguent pas fondamentalement des productions européennes contemporaines — sauf des cas anglais et espagnols. Mais leur iconographie révèle une capacité de création et de renouvellement remarquable : certaines représentations de Dol-de-Bretagne, Tréguier et surtout Saint-Pol-de-Léon sont quasiment uniques en Europe, sans équivalent connu sur d’autres ensembles de stalles du continent. Ce n’est pas un art qui répète des schémas convenus, c’est un art qui se réinvente selon les lieux et les contextes — ce qui, en définitive, constitue peut-être la plus belle définition de ce que fut la création artistique bretonne à l’apogée du duché.
Tréguier, Saint-Pol-de-Léon, Dol-de-Bretagne, La Guerche-de-Bretagne, Champeaux, la chapelle Saint-Herbot, Boquého : autant de lieux où ces chefs-d’œuvre discrets attendent le visiteur qui prend le temps de regarder. La thèse de Florence Piat, soutenue sous la direction de la professeure Xénia Muratova, leur donne enfin la place qui leur revient dans l’histoire de l’art breton — et européen.
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4 réponses à “Les stalles bretonnes, trésor caché de nos cathédrales bretonnes — une thèse pionnière pour un patrimoine méconnu”
Ce serait donc à l’échelle des cathédrales le phénomène équivalent des sablières des chapelles bretonnes. Il y aurait aussi coïncidence d’époques, étonnant que ce ne soit pas évoqué par l’auteure.
L’image montrée sous le titre et bien visible dans la liste des articles est tout à fait… étonnante, disons.
Quelqu’un pourrait-il en expliquer le sujet ?
La publication en 2013 aux éditions Coop Breizh de l’ouvrage de Bernard Rio, « Le cul bénit amour sacré et passions profanes » traitait déjà de ce sujet des stalles mais aussi des sablières bretonnes. Il est judicieux de le rappeler. et de renvoyer les lecteurs à cet ouvrage abondamment illustré et documenté.
Je confirme l’intérêt du livre de Bernard Rio sur le « cul bénit » qui permet une compréhension du profane dans le Sacré, et qui répond à la question de Michel.