Carole Naulleau : Le mouvement à rebours ne vient pas d’un désir de contredire les Mémoires d’outre‑tombe. Il vient de la structure même du roman : l’histoire s’ouvre en 1809, à la Vallée‑aux‑Loups, au moment où Chateaubriand a quarante‑et‑un ans, et c’est là que mon héroïne le rencontre. À partir de ce huis clos, elle descend le fil de sa vie, non pas comme une biographe qui avance, mais comme quelqu’un qui remonte vers ses sources secrètes.

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Je ne me suis pas limitée aux Mémoires : j’ai travaillé l’ensemble de ses écrits, ses manuscrits, ses carnets, ses textes politiques et ses récits de voyage. Le « contre‑pied » n’est donc pas une opposition, mais une autre manière d’entrer dans sa mémoire — une mémoire intérieure, vibrante, que les Mémoires officiels ne montrent pas toujours.

Regarder Chateaubriand « à rebours », c’est le regarder d’en face, non pas d’en bas. C’est retrouver l’homme avant la statue, l’intime avant la légende : un homme vibrant, hanté, brûlant de mémoire.

Cette biographie inversée permet d’approcher un Chateaubriand vivant, tel qu’il écrivait la mer comme une amante et les ruines comme des corps. Elle révèle ce que ses Mémoires ont laissé dans l’ombre : les vertiges, les retraits, les loyautés silencieuses.

Breizh-info.com : Le titre annonce une « autre mémoire ». Contre quoi, exactement ? Estimez-vous que Chateaubriand a organisé sa propre légende dans ses Mémoires, et que votre roman entreprend de la déranger ?

Le titre L’Autre mémoire de Chateaubriand ne s’oppose pas aux Mémoires d’outre‑tombe.

Il ouvre une mémoire parallèle, née de ses propres écrits — ses manuscrits, ses carnets, ses lettres, ses textes politiques, ses récits de voyage.

Je ne cherche pas à déranger sa mémoire officielle, mais à entrer dans une zone plus intérieure, plus enfouie, celle que ses œuvres laissent parfois entrevoir sans la développer. Mon roman ne contredit pas Chateaubriand : il l’écoute autrement, dans un espace intime où ses paroles authentiques, tirées de ses manuscrits, trouvent une résonance nouvelle.

L’« autre mémoire » est donc une mémoire romanesque, pas une correction. C’est une manière de rejoindre Chateaubriand, sans pastiche et sans emphase, en laissant son souffle traverser le récit.

Breizh-info.com : Votre héroïne, Indiana, vient du Sud-Ouest et traverse deux siècles pour le rejoindre. Pourquoi passer par une femme d’aujourd’hui plutôt que d’écrire directement à la première personne, comme le fit Chateaubriand lui-même ?

Carole Naulleau : Je n’ai pas choisi d’écrire à la première personne parce que mon récit n’est pas une autobiographie : il ne s’agit pas de me substituer à Chateaubriand ni d’emprunter sa voix. Il écrivait : « L’écrivain original n’est pas celui qui n’imite personne, mais celui que personne ne peut imiter.» Cette phrase m’a donné la direction : pour m’approcher de Chateaubriand, je devais garder ma propre voix, afin qu’elle demeure, elle aussi, inimitable.

Indiana permet ce déplacement. Elle apporte un regard contemporain, oblique, qui ne contrefait pas Chateaubriand mais qui l’écoute. Elle traverse deux siècles pour le rejoindre, comme en écho à cette autre phrase du vicomte : « Qu’importent la mort et les revers, si notre nom prononcé dans la postérité va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre vie ? » Mon héroïne est ce cœur qui bat encore, deux siècles plus tard.

Indiana n’est pas un artifice : elle est le passage. Grâce à elle, je peux entrer dans un dialogue romanesque, sensible, et fidèle au vicomte.

Breizh-info.com : Vous évoquez un travail fondé sur les sources et les archives, notamment les carnets offerts à Madame Récamier, consultés à la BNF. Qu’y avez-vous trouvé qui ne figure nulle part ailleurs ? Et où avez-vous décidé que la documentation devait céder la place à l’imagination ?

Carole Naulleau : Les carnets de Chateaubriand ne cherchent pas l’effet spectaculaire ; ils offrent quelque chose de plus rare : une vibration.

Une manière d’écrire, de respirer, de noter ce qui traverse l’instant. Ce que j’y ai trouvé ne dépend pas d’un contenu inédit, mais de la sensibilité avec laquelle on les lit.

Les archives n’apportent pas que des révélations ; elles ouvrent des nuances. Elles permettent de sentir un homme dans son mouvement intérieur.

La documentation, pour moi, n’est pas un obstacle à l’imaginaire : elle en est le terreau. En lisant ses carnets, ses lettres, ses manuscrits, je me suis immergée dans ses arabesques, dans sa façon de regarder le monde. C’est cette immersion qui m’a rapprochée du vicomte. Ainsi, l’imagination ne remplace pas les sources : elle les prolonge. Elle s’inscrit dans leur sillon, sans jamais les contredire.

Je n’ai pas décidé d’un moment où la documentation devait « céder la place » à l’imagination. L’une nourrit l’autre. L’imaginaire surgit quand les archives deviennent une présence, quand la voix de Chateaubriand se met à vibrer dans ses propres mots. Mon roman ne prétend pas révéler ce qui n’existe nulle part ailleurs : il tente d’écouter ce qui, dans ses écrits, reste à peine audible.

Breizh-info.com :  Le huis clos se déroule en 1809, à la Vallée-aux-Loups. Pourquoi cette date et ce lieu précis, à un moment où Chateaubriand est déjà célèbre mais pas encore le monument qu’il deviendra ?

Carole Naulleau : 1809 est un moment de retrait pour Chateaubriand. Dans les Mémoires d’outre‑tombe, il évoque son retour de la Terre Sainte et l’achat, près du hameau d’Aulnay, d’une maison de jardinier « cachée parmi des collines couvertes de bois ». Il ajoute que « cet étroit espace » lui parut propre à « renfermer [ses] longues espérances ».

La Vallée‑aux‑Loups est un refuge, un lieu de pause, un espace où l’homme se rassemble. Chateaubriand écrit : « Ce lieu me plaît. »

Je m’y suis glissée : dans mon roman, c’est dans cette halte que mon héroïne peut entrer. La Vallée‑aux‑Loups devient alors un lieu de passage, un lieu où l’intime affleure, où le vicomte peut rencontrer une présence venue d’ailleurs

Breizh-info.com : Vous n’êtes pas bretonne — vous venez du Pays basque — et vous dites avoir été bouleversée par votre visite à Combourg. Que s’est-il passé dans ce château ? Et écrit-on différemment sur un territoire quand on l’aborde de l’extérieur ?

Carole Naulleau : Mes racines bretonnes viennent de ma grand‑mère, qui m’a élevée ; elles sont anciennes, profondes, intactes. Même si je ne vis pas aujourd’hui en Bretagne, cette terre continue de me porter. Chateaubriand a lui‑même beaucoup voyagé ; il écrivait : « Un voyageur est une espèce d’historien ; son devoir est de raconter fidèlement ce qu’il a vu ou ce qu’il a entendu dire ; il ne doit rien inventer, mais aussi il ne doit rien omettre. »

La première apparition de la forteresse de Combourg m’a saisie.

Elle m’a arraché des larmes — une émotion puissante, immédiate, comme si je revenais vers un lieu que je reconnaissais après une longue absence, comme si le vicomte m’y attendait. Non pas une approche « de l’extérieur » : c’était un retour. On n’écrit pas en fonction d’un territoire où l’on serait intruse ou étrangère ; on écrit depuis ce qui nous bouleverse.

Breizh-info.com : Les nuits de Combourg, l’ennui, la solitude, la sœur Lucile : cette matière d’enfance a nourri tout le romantisme français. Comment s’en emparer sans redire ce qui a déjà été mille fois écrit ?

Carole Naulleau : Je ne réitère pas. J’ai adopté une lecture ample, qui dépasse les seuls Mémoires auxquels certains se limitent. Dans un vaste domaine, il existe parfois des sentes insoupçonnées ; Chateaubriand me les a inspirées.

Breizh-info.com : Faire parler un des plus grands prosateurs de la langue française est une audace considérable. Comment avez-vous travaillé sa voix ? Avez-vous cherché à l’imiter, à la suggérer, ou avez-vous assumé la vôtre ?

Carole Naulleau : Pour ma part, faire parler Chateaubriand ne relevait pas de l’audace : c’est un souffle. Je vivais avec lui ; il est devenu mon compagnon de pensée.

Je n’ai pas la prétention d’avoir lu l’ensemble de ses innombrables écrits, mais je me suis plongée dans une grande partie de ses textes à l’état premier — non remaniés, non filtrés. À force de les lire, sa voix s’est mise à résonner : ses mots, merveilleusement archaïsés, ont trouvé leur cadence dans mon propre travail.

Je n’ai pas cherché à l’imiter. Je n’ai pas cherché à le suggérer. Je n’ai pas cherché à me mesurer à lui. J’ai écrit avec lui — à moins qu’il ne soit devenu mon invisible mentor.

Breizh-info.com : Le livre donne aussi la parole à l’homme d’État, à ses réflexions sur la France et sur l’Histoire en marche. Certaines de ses intuitions politiques vous ont-elles paru étonnamment actuelles ?

Carole Naulleau : Absolument. Certaines intuitions de Chateaubriand sont d’une actualité saisissante. Il écrivait : « Presque toujours, en politique, le résultat est contraire à la prévision. » Cette phrase, à elle seule, dit sa clairvoyance, et pourrait être prononcée aujourd’hui. Je le rejoins : il voyait plus loin que son temps. Il demeure intemporel.

Breizh-info.com : Vous publiez chez Yoran Embanner, éditeur breton dont vous dites qu’il croit à la force des territoires. Qu’est-ce que cela change, concrètement, de publier un Chateaubriand chez un éditeur enraciné plutôt que chez un généraliste parisien ?

Carole Naulleau : Publier chez Yoran Embanner, c’est inscrire mon livre dans une continuité de mémoire et de transmission. Leur catalogue est exigeant, tourné vers l’Histoire, les identités et les héritages. Il m’importait d’avoir l’engouement d’une maison qui publie par conviction, et non par opportunité. Une maison qui travaille encore de manière artisanale, avec laquelle je peux parler, échanger, sans être figée dans un cadre aux tendances éditoriales rigides. Je suis bretonne. Je suis une femme libre.

Propos recueillis par YV

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