Du Panjshir à Bob Denard : le soldat libre Franco Nerozzi raconte le commandant Massoud à 25 ans de sa mort

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Depuis l’exode massif fuyant le régime taliban, les réfugiés afghans ont acquis une piètre réputation en Europe. Leur forte surreprésentation dans les crimes violents occulte le noble combat de ceux qui sont restés au pays et luttent encore pour un avenir meilleur (1). C’est le cas des rebelles du Front national de résistance (FNR), menés par Ahmad Massoud. Ce jeune homme porte un héritage colossal : il est le fils du légendaire commandant Ahmad Shah Massoud, qui donna sa vie pour un Afghanistan libre et souverain.

Ahmad Shah Massoud (1953-2001) fut de ces grands hommes qui répondent à l’appel du destin et de leur peuple. D’ethnie tadjike, ingénieur de formation, il conservait un lien privilégié avec la France : il avait étudié au prestigieux lycée français de Kaboul et vouait une admiration sans faille au Général de Gaulle.

Fin stratège, doté du charisme rare du meneur d’hommes, il dirigea la résistance contre l’occupation soviétique pendant la décennie 1979-1989, repoussant magistralement sept offensives majeures dans sa vallée natale du Panjshir et transformant son territoire en une forteresse inexpugnable, que 30 000 soldats soviétiques, soutenus par un appui aérien massif, ne parvinrent jamais à conquérir.

Ministre de la Défense de 1992 à la chute de Kaboul en 1996, il organisa l’Alliance du Nord pour contrer l’émirat taliban. S’il était un homme pieux, il rejetait farouchement le fanatisme et envisageait un État moderne, respectueux des droits des femmes. Infatigable, il n’eut de cesse d’avertir l’Occident sur la menace d’Al-Qaïda. Un avertissement ignoré… jusqu’au 11 septembre 2001.

Ahmed Chah Massoud fut assassiné il y a 25 ans aujourd’hui, le 9 septembre 2001, par Al-Qaïda.
Pour lui rendre hommage, nous avons interviewer le soldat libre et ex-reporter de guerre Franco Nerozzi qui eut l’honneur de le rencontrer par deux fois de son vivant. 

Breizh-info.com : Vous avez rencontré le commandant Massoud à deux reprises : d’abord en tant que reporter de guerre couvrant le conflit afghan, puis des années plus tard après votre reconversion en soldat libre aux côtés du célèbre mercenaire Bob Denard. Pourriez-vous nous détailler ces deux contextes ?

Franco Nerozzi : J’ai suivi le conflit afghan pendant de nombreuses années, de 1984 jusqu’au début du troisième millénaire. La lutte courageuse des moudjahidines contre l’invasion de l’Armée rouge avait attiré mon attention de jeune nationaliste et anticommuniste et m’avait poussé à partir en secret dans les montagnes de l’Hindu Kush, armé d’un appareil photo et d’une caméra Super 8 (du matériel préhistorique, avec des bobines de pellicule et aucune possibilité de voir ce que l’on tournait avant le retour du voyage et le développement de la pellicule). C’étaient les années où, en Italie, on ne parlait absolument pas de cette guerre, car elle mettait la gauche dans l’embarras et révélait le vrai visage de la « mission civilisatrice » des Russes : bombardements intensifs, rafles, tortures, utilisation massive de mines antipersonnel mutilant les civils, destruction de villages entiers et élimination systématique de la population. D’ordinaire, j’entrais clandestinement en Afghanistan avec les unités du « Jamatt E Islami », le groupe d’Ahmad Shah Massoud, mais je n’avais réussi à le rencontrer que brièvement en 1987, sur un sentier emprunté par la guérilla, où j’avais pris un thé et un morceau de pain avec celui qui était déjà pour moi une légende. Il séjournait presque toujours dans le Panjshir, sa vallée, tandis que je couvrais généralement la région de Kaboul. En 1992, j’ai enfin réussi à le rejoindre juste à l’entrée de sa forteresse imprenable. C’était un moment crucial de l’histoire de l’Afghanistan : les Soviétiques s’étaient retirés en 1989 et le régime communiste était sur le point de tomber sous la pression des moudjahidines. Nous avons beaucoup parlé, puis j’ai obtenu une interview qui a été diffusée sur la principale chaîne de télévision italienne. Je suis entré à Kaboul avec son convoi de 4×4 et de chars. La fête célébrant l’expulsion des communistes n’a toutefois duré que quelques heures : le lendemain, des combats très violents ont éclaté entre différents groupes de moudjahidines et Kaboul s’est transformée en champ de bataille.

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J’ai retrouvé Massoud six ans plus tard : je l’ai rejoint dans la ville de Taloqan, encerclée par des milliers de talibans. Cette fois-ci, la rencontre a porté sur l’acceptation par le « Lion du Panjshir » d’un plan élaboré pour lui par Bob Denard. Le plus célèbre mercenaire français avait préparé un programme d’entraînement et de tactiques visant à frapper les talibans derrière leurs lignes. On m’avait confié la tâche de présenter le plan et de recueillir les impressions ainsi que les éventuelles demandes de Massoud. Le « Lion » accueillit la proposition avec enthousiasme. Malheureusement, certains membres de son entourage agissaient déjà dans son dos et freinaient par tous les moyens la mise en œuvre des missions. Moins de deux ans plus tard, Massoud fut assassiné : j’en fus immédiatement informé, mais on me demanda de ne pas diffuser la nouvelle afin de laisser le temps à ses officiers d’organiser la défense contre l’offensive talibane prévisible qui suivrait l’annonce de la mort de leur ennemi juré. Ce fut pour moi un coup très douloureux.

Breizh-info.com : Dans votre ouvrage Nascosti tra le foglie — malheureusement inédit en français —, vous décrivez vos deux rencontres intenses avec ce personnage atypique, que vous dépeignez entouré d’une véritable aura mystique. Quel homme était Massoud et quel genre de chef militaire se révélait-il au quotidien sur le front ?

Franco Nerozzi : Je vous remercie d’avoir cité mon livre. L’ouvrage contient de nombreuses histoires et de nombreux témoignages. L’un d’entre eux concerne justement Massoud (voir ci-dessous). Je n’ai pas honte d’affirmer que j’ai reconnu en Massoud des éléments de transcendance. Il ressemblait davantage à un saint qu’à un homme.

Il percevait la guerre comme le prolongement naturel de son choix de se sacrifier : investi d’une sorte de mission divine, il accomplissait ce commandement avec dévotion et une inspiration d’un autre monde. Lorsqu’il s’adressait à ses hommes, il ressemblait à un prophète éclairé. Courageux jusqu’à l’inconscience, il démontrait jour après jour que, pour lui, la mort était déjà un destin qui devait s’accomplir. Mais avant cela, il devait mener à bien sa mission, à savoir la libération de son peuple. Dieu, ou les dieux, ou le destin, ont choisi une autre issue.

Breizh-info.com : Face à des talibans massivement soutenus à l’époque par le Pakistan et des financements saoudiens, le combat de l’Alliance du Nord n’était-il pas, dès le départ, une guerre asymétrique impossible à gagner ? 

Franco Nerozzi : Le Pakistan et l’Arabie saoudite étaient des alliés des États-Unis. Le paradoxe de la guerre en Afghanistan n’est qu’apparent. Lorsque des enjeux stratégiques et économiques d’une importance capitale sont en jeu, même les camps et les aides deviennent des éléments instables et soumis à des revirements soudains. Aux États-Unis, en Afghanistan, on a toujours joué sur deux tableaux. De temps à autre, ils misaient sur les « patriotes » tadjiks sans pour autant rompre leurs relations avec les talibans ni, d’une manière générale, avec l’ethnie pachtoune, majoritaire au Pakistan. Je pense que pour les nations riches et puissantes, il est assez simple – et en partie compréhensible selon les règles de la Realpolitik – d’influencer le destin de régions et de peuples sans se soucier outre mesure des conséquences sur le plan humain et social.

Breizh-info.com : En 2001, Massoud se rend au Parlement européen et à Paris. Face aux responsables politiques, il lance un avertissement prophétique : il prévient que l’Afghanistan est devenu une base arrière d’Al-Qaïda et que si l’Occident ne l’aide pas à combattre ce terrorisme, l’Europe et les États-Unis seront touchés sur leur propre sol. Pourquoi a-t-il été ignoré, selon vous ?

Franco Nerozzi : Parce que Massoud, bien qu’il ait dit des vérités auxquelles les gouvernements occidentaux ont accordé du crédit, avait un défaut impardonnable : c’était un homme libre qui n’aurait jamais toléré la présence étrangère sur son territoire. Les puissances avaient d’autres plans. L’Afghanistan devait être occupé et maintenu sous le contrôle d’une coalition dirigée par les États-Unis. Un programme qui, pour se concrétiser, devait passer par l’élimination du Lion du Panjshir, devenu entre-temps le symbole de tout l’Afghanistan anti-taliban et identitaire.

Breizh-info.com : Faisons un petit exercice d’uchronie : selon vous à quoi ressemblerait l’Afghanistan aujourd’hui si les troupes de Massoud avaient gagné la guerre contre les talibans ?

Franco Nerozzi : Il est toujours difficile, bien que fascinant, d’imaginer un scénario en modifiant les prémisses. Disons que dans le cas de l’Afghanistan de Massoud, nous pouvons nous appuyer sur des éléments concrets concernant l’expérience de gouvernance que le commandant a menée dans les zones qu’il contrôlait. Contrairement à ce qu’affirme la presse démocratique et mondialiste, Massoud restait un homme de l’islam. Son islam était tempéré par le soufisme, donc débarrassé de ce que nous considérons comme des excès inacceptables. Mais dans ses zones, les femmes, par exemple, se promenaient encore en tenues traditionnelles, certaines d’entre elles couvertes de ce « sac » caractéristique muni d’une grille devant les yeux, que nous avons l’habitude d’attribuer à tort uniquement à un diktat des talibans. Un monde profondément ancré dans la tradition, comme celui de l’Afghanistan, ne peut pas changer en l’espace d’une année, comme le prétendraient le bien-pensant de Washington et le bobo du Marais. Massoud le savait bien ; c’était un musulman fervent et je pense qu’il aurait encouragé le débat au sein de la société sans pour autant précipiter les choses ni imposer une « liberté » fondée sur les commandements absurdes du monde occidental.

Extraits de Nascosti Tra le foglie, Altaforte Edizioni,Rome 2019. (L’auteur recherche un éditeur en français, n’hésitez pas à nous contacter si cela vous intéresse) :

« Nous nous rassemblons ce soir en vue d’organiser une mission en soutien à Massoud. L’objectif est d’entraîner certaines unités de moudjahidin pour réaliser des opérations coup de poing derrière les lignes des talibans. Les opérations impliqueront l’utilisation de vieux hélicoptères de transport russes, qui sont aux mains du commandant depuis la chute du régime communiste. Le réalisateur sera Bob Denard, qui voue une grande admiration au commandant afghan.

Denard, « le Vieux », est l’un des mercenaires les plus célèbres au monde, mais son intervention en faveur de la résistance anti-talibans ne s’accompagne d’aucune forme de rémunération. « Je suis honoré de pouvoir faire quelque chose pour un homme que j’admire et que je respecte profondément. Veuillez transmettre mes salutations au commandant Massoud« , déclare Bob en prenant congé de H. après la réunion de Paris.

Vingt jours plus tard, je me retrouve à bord d’un des hélicoptères du commandant, un Mi-8 des années 1960, seul véhicule capable de me conduire du Tadjikistan à Taloqan, la ville assiégée. Je passe quelques jours dans le climat glacial des montagnes afghanes, entre guérilleros exténués par les combats incessants et civils résignés à une existence précaire, s’adaptant à la succession frénétique des offensives talibanes, à la rareté de la nourriture et au manque de médicaments.

Lorsque je suis reçu par Massoud, je me trouve face à un homme qui a beaucoup changé par rapport à celui que j’ai rencontré lors de mes précédents voyages en Afghanistan.

Le charisme n’a pas diminué. L’aura de transcendance que je lui ai toujours reconnue l’enveloppe avec encore plus d’intensité, mais cette fois, il semble transmettre un message tragique et silencieux. Le sourire qu’il m’adresse lorsque nous nous serrons la main est marqué par de profondes rides, et je remarque que le léger tic nerveux qui le tourmente depuis de nombreuses années s’est accentué. Massoud est un homme épuisé. Il n’a pas l’intention d’abandonner, c’est clair. Mais il semble seul, désespérément seul dans ces montagnes impitoyables. »

(…)

« J’ai appris qu’en ce qui concerne la guerre, on peut distinguer quatre types d’hommes.

Tout en haut trônent les dieux de la guerre, dont un exemple a été historiquement incarné par Roman Fedorovic von Ungern-Sternberg, le légendaire baron qui, après la révolution d’octobre, a défié les forces bolcheviques sans jamais se soumettre aux ordres de l’armée blanche, supérieur à toute conception ordinaire du pouvoir et séduit par les mystères du bouddhisme originel, du chamanisme et de la mystique des steppes infinies et désolées de la Mongolie.

Ce sont des hommes qui, dans la guerre, voient leur condition naturelle imprégnée d’éléments surnaturels, inexplicables au plus grand nombre. Les dieux de la guerre semblent ne pas pouvoir s’en passer sans sombrer dans la folie. Ils s’en nourrissent spirituellement, ils la trouvent toujours, ils la créent, ils la forgent pour avoir une mer de feu et d’acier dans laquelle se jeter et d’où renaître pour affirmer des principes supérieurs et éternels.

Et puis, il y a les guerriers, ceux qui conversent avec la mort qu’ils considèrent comme leur épouse véritable et à laquelle ils ont juré fidélité, déterminés à l’embrasser toujours pour ne pas se soustraire à leur destin de combattants. Ahmad Shah Massoud, le « maître seigneur » afghan, était l’un d’entre eux. La guerre les sélectionne, les choisit, les élit dans une catégorie particulière, comme elle l’a fait pour les défenseurs de Berlin d’avril 45, comme elle l’a fait pour les Arditi italiens de la Première Guerre mondiale. Ils répondent à l’appel avec courage et sans hésitation, jusqu’au bout, jusqu’au martyre.

Et puis, il y a les hommes qui sont compatibles avec la guerre, qui ne la recherchent pas forcément, mais qui ne la fuient pas, qui la considèrent comme une éventualité tout à fait normale, voire romantique et mystique par certains de ses traits. Ils savent s’adapter, en souffrant, à ses extravagances, ils en acceptent la cruauté.

Enfin, il y a ceux qui considèrent la guerre comme un événement insurmontable et qui seraient prêts à tout pour ne pas rencontrer son regard terrifiant.

Je me suis rendu compte que j’appartenais à la troisième catégorie. Je l’ai d’abord cherchée, la guerre, c’est vrai, et je l’ai trouvée. Mais ensuite, je me suis contenté de pointer au son de la sirène. Je suis désormais disposé à l’accompagner comme un cavalier, galant et médiocre, chaque fois qu’elle m’invitera à danser, pourvu qu’elle sache me séduire, que ses motivations me touchent au cœur et que ce cœur possède encore la vigueur nécessaire à un tango aussi exigeant. »

Franco Nerozzi cc Crédit photo Alberto Palladino

(1) Des enquêtes policières allemandes soulignent que les ressortissants afghans sont fortement surreprésentés dans les infractions violentes et sexuelles, avec une implication estimée 21 fois supérieure à celle des Allemands pour les infractions de viols sur mineurs. 

Propos recueillis et traduits par Audrey D’Aguanno

Photo d’illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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