Sur son compte X, Marc Vanguard vient de publier une série de données tirées de Malaise dans la Génération Z, l’ouvrage de Pierre Valentin paru chez Gallimard sur la crise de santé mentale chez les jeunes. L’occasion pour nous de revenir sur cet excellent ouvrage qui interroge et interpelle.
🔴 J’ai lu le livre de @PierreValentin sur la crise de la santé mentale chez les plus jeunes.
Comment vous dire ? Je suis encore sous le choc.
J’ai noté pour vous quelques chiffres HALLUCINANTS découverts dans cet ouvrage ⬇️ pic.twitter.com/HCnhur0rCy
Publicité— Marc Vanguard (@marc_vanguard) July 22, 2026
Il est trop tôt pour dire si Malaise dans la génération Z fera date. Il est déjà certain que l’essai de Pierre Valentin, paru en mai chez Gallimard dans la collection « En attendant le réel », déplace le débat là où personne ne voulait le mener.
Le constat de départ n’est contesté par personne. Ceux qui sont nés entre 1995 et 2013 — nos enfants, nos petits-enfants, parfois nos conjoints — vont mal. Plus déprimés, plus anxieux, plus fragiles que toutes les générations qui les ont précédés. Ils ont traversé la crise de 2008, les attentats de 2015, les confinements, un smartphone à la main.
C’est sur les causes que Valentin s’écarte du chœur.
Le smartphone comme alibi
L’explication est devenue automatique : les écrans. Tous les éditoriaux la reprennent, toutes les campagnes publiques s’en inspirent, et le Parlement vient d’interdire les réseaux sociaux aux moins de quinze ans sur ce fondement.
Valentin la refuse. Les nouvelles technologies, écrit-il, « n’ont fait qu’exacerber des dynamiques individualistes plus vastes ». Les courbes de la dépression montaient avant TikTok. Le feu couvait avant Instagram.
Ce n’est pas une absolution des plateformes. C’est une remise à leur place. Accuser le téléphone dispense d’interroger les choix de société qui l’ont rendu si puissant — et permet de traiter un symptôme sans jamais toucher à la cause.
Ce que l’Occident a remplacé
La thèse centrale tient dans un renversement : ce que l’on prend pour une crise sanitaire est une crise morale.
Valentin décrit l’extension continue du langage thérapeutique à tous les domaines de l’existence. École, entreprise, parlement, repas de famille : chaque malaise appelle son spécialiste, chaque contrariété son protocole. Le psychologue a pris une place presque sacerdotale. Le prêtre, le professeur et le philosophe reculent.
Theodore Dalrymple, médecin britannique, l’avait formulé avant lui : ses patients parlaient de dépression là où leurs parents auraient parlé de malheur. Le déplacement n’est pas anodin. Le malheur renvoie à une existence, à une histoire, à un destin qu’il faut porter. La dépression appelle un diagnostic, une ordonnance, un traitement.
L’auteur résume sa position dans une formule appelée à circuler : la lutte contre la crise de la santé mentale échouera si elle s’entête dans « sa réduction du culturel au psychologique, du Bien à la Santé, du civique au chimique, de la morale au moral ».
Les chiffres qui accompagnent
Le démographe Marc Vanguard, qui a lu l’ouvrage, en a extrait quelques données sur les réseaux sociaux. Elles proviennent pour l’essentiel des États-Unis, où la collecte est la plus fournie, mais elles éclairent le mécanisme.
L’épaisseur du DSM, le manuel diagnostique de référence, d’abord : une centaine de pages en 1952, près de 500 en 1980, 1 120 en 2022. Une part de cette croissance reflète des avancées réelles de la recherche. Une autre, comme le note le psychiatre canadien Rob Whitley cité dans l’ouvrage, relève de la pathologisation de comportements ordinaires.
Le résultat le plus troublant concerne l’identité. Environ 70 % des jeunes Américains de la génération Z affirment que les difficultés de santé mentale constituent une part importante de ce qu’ils sont — plus du double du taux observé chez les baby-boomers, les femmes davantage concernées. Et 42 % ont déjà reçu au moins un diagnostic de trouble mental.
Le trouble cesse d’être quelque chose dont on souffre et dont on cherche à sortir. Il devient une composante de la définition de soi. Dans un contexte de crise identitaire, souligne Valentin, la culture thérapeutique peut encourager insidieusement les jeunes à s’identifier à leurs troubles — et à s’y enfermer.
Le numérique amplifie le phénomène en recréant des communautés pour des adolescents isolés : dès août 2023, le mot-clé #trauma dépassait les 25 milliards de vues sur TikTok, #mentalhealth franchissait les 100 milliards.
« Le programme a réussi, et la jeunesse échoue »
C’est l’autre formule qui structure le livre, et la plus dure.
Elle signifie ceci : la société n’a pas raté ce qu’elle voulait faire. Elle a méthodiquement libéré l’individu de ses appartenances — familiales, religieuses, nationales, communautaires — au nom de son émancipation. Le programme a fonctionné. L’individu est libre de tout. Et il ne va pas bien.
L’individualisme représente, selon Valentin, ce qui joue le plus grand rôle dans la détresse actuelle de la jeunesse occidentale. Une génération à qui l’on a expliqué qu’elle n’était liée à rien découvre qu’on ne construit pas une vie sur rien.
D’où la question que l’auteur pose et à laquelle les politiques publiques ne répondent jamais : quel type d’homme produit une époque qui fait de l’individu son unique horizon ?
Les limites de la démonstration
Il faut les mentionner, elles sont réelles.
Valentin privilégie franchement les causes culturelles sur les déterminismes économiques. Le choix se défend, mais il laisse dans l’ombre le déclassement, les fractures territoriales et les inégalités — qui pèsent lourd dans la détresse d’une jeunesse qui ne trouve ni logement ni emploi stable. L’ampleur de la fresque conduit aussi à forcer certains rapprochements.
Reste que la question posée est la bonne, et qu’elle est rarement posée. On peut augmenter le nombre de psychologues scolaires, améliorer le remboursement des consultations, multiplier les campagnes de sensibilisation. On répond ainsi au symptôme. On ne répond jamais à la question du sens.
Une époque ressemble aux mots qu’elle choisit pour se dire. La nôtre médicalise le chagrin, psychologise le conflit et pathologise la moindre faille. Il fallait un livre pour le nommer.
Pierre Valentin, Malaise dans la génération Z, Gallimard, collection « En attendant le réel », 288 pages, 20 €.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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