214 €. C’est le prix auquel le mètre carré de la villa Surville a été cédé par la commune de Dinard à un promoteur immobilier, lors du conseil municipal du mercredi 29 juillet. Le bâtiment, construit en 1871 pour le comte Yvan Colas des Francs, développe environ 700 m² de surface habitable rue de la Croix-Guillaume, à deux pas du lycée hôtelier. Prix de vente total : 150 000 € net vendeur.
Pour situer l’ordre de grandeur, le mètre carré d’une maison à Dinard se négocie en moyenne 6 358 €, avec des transactions montant jusqu’à 12 716 €. Les appartements tournent autour de 5 646 €, avec un haut de fourchette à 10 420 €. La moyenne départementale en Ille-et-Vilaine s’établit à 2 967 € pour les maisons. Le rapport entre le prix payé et le marché local dépasse le facteur 25.
L’opposition n’a pas laissé passer. Ernest Martin, conseiller municipal de la liste « Mieux vivre à Dinard » menée par Nolwenn Guillou, a rappelé qu’il ne s’agissait pas d’un bien communal ordinaire et estimé qu’on bradait le patrimoine. Il a chiffré la cession à 212 € le mètre carré, quand les biens alentour s’échangent, selon lui, entre 6 000 et 7 000 €.
Les arguments de la majorité
La municipalité d’Arnaud Salmon défend une opération de sortie de crise. Frédéric Sohier, deuxième adjoint, délégué notamment au bâti et aux réseaux, décrit un bâtiment inutilisé et très dégradé. Propriétaire depuis le 10 mai 1985, la Ville l’avait mis à disposition du lycée hôtelier, qui s’en est servi comme dortoir puis pour des ateliers et du stockage. Lors du transfert du foncier du lycée à la Région Bretagne en 2020, la commune a conservé la villa ainsi qu’une parcelle non bâtie de 34 m².
Plusieurs bailleurs ont été approchés ces dernières années pour y implanter des logements destinés aux saisonniers ou aux élèves du lycée. Aucune étude n’a abouti, faute d’équilibre économique. Le coût de la réhabilitation est évalué à 2 546 164 € hors taxes.
Le projet retenu prévoit 17 logements pour 527 m² habitables, avec seulement 11 places de stationnement, destinés à être vendus à de futurs propriétaires – très peu de chance qu’ils soient des locaux – bénéficiant, en outre, du dispositif de défiscalisation Denormandie. La villa étant située en site patrimonial remarquable, les façades devront être intégralement conservées et restituées dans leur état d’origine. Les conditions d’achat interdisent aux futurs copropriétaires la location meublée touristique de courte durée — clause loin d’être anodine dans une station balnéaire de la Côte d’Émeraude. Éric Dyèvre, conseiller délégué à l’urbanisme, a rappelé le précédent de la villa Eugénie, restée des années sans repreneur, et fait valoir que ces très grands bâtiments dégradés et sans terrain n’intéressent pas les particuliers.
Qui est l’acquéreur
L’offre retenue émane de Renaissances Promotion, société spécialisée dans l’immobilier patrimonial, filiale du groupe Bâtisseurs d’Avenir présidé par Damien Savey. Ce groupe rennais rassemble plusieurs enseignes bien identifiées — Bati-Armor, Bati-Nantes, Bati-Paris, Bati-Lyon — et n’est pas un nouveau venu sur la Côte d’Émeraude : il a porté des programmes d’envergure à Saint-Malo, notamment quai du Val et dans le quartier de Marville.
L’entreprise est également partenaire financier du Dinard Festival du film britannique et irlandais, dont la 37e édition se tiendra du 7 au 11 octobre 2026. Un sponsoring culturel n’a rien d’illégal ni même d’inhabituel pour un promoteur implanté localement, et il ne dit rien de la régularité de la transaction. Il indique simplement que l’acquéreur de la villa Surville n’est pas un inconnu à Dinard.
Quant au maire, Arnaud Salmon, en fonction depuis juillet 2020, il vient lui-même du bâtiment : il a dirigé pendant plus de 15 ans l’entreprise familiale de carrelage et présidé la Fédération française du bâtiment du pays de Dinard jusqu’à son élection. Aucun lien capitalistique ni association d’affaires entre l’élu et le groupe acquéreur n’est établi.
Ce que l’arithmétique ne dit pas
Faisons le calcul que personne n’a fait en séance. Acquisition 150 000 €, travaux 2 546 164 € HT : le promoteur engage environ 2,7 M€ hors taxes. À la revente, 527 m² valorisés au prix moyen des appartements dinardais représentent près de 3 M€ ; au haut de la fourchette locale — et une villa de 1871 en site patrimonial remarquable, façades restaurées, ne se vend pas au prix moyen — l’opération dépasse 5 M€ ( il faut néanmoins retirer frais de notaire, financement, aléas de chantier, commercialisation, fiscalité, etc.
Le point qui mérite explication n’est donc pas tant le montant retenu que la méthode. L’avis des Domaines constitue une estimation, non un plafond, et une collectivité reste libre de vendre au-dessus. Aucune mise en concurrence formalisée n’apparaît dans le compte rendu des débats : une seule offre est mentionnée. Pour un bien classé, situé sur l’un des marchés immobiliers les plus tendus de Bretagne, l’absence d’appel d’offres public interroge — d’autant que la valeur porte ici moins sur le bâti que sur la localisation et le foncier.
Deux documents permettraient de trancher : l’avis des Domaines lui-même, avec sa méthodologie, et la délibération complète assortie des conditions de consultation des acquéreurs potentiels. Ce sont des documents administratifs communicables.
Ci-dessous, pour conclure, l’intervention d’Ernest Martin en conseil municipal, interrogatif sur la question lui aussi :
Pour rappel, le préfet dispose de deux mois à compter de la transmission de la délibération pour la déférer au tribunal administratif. N’importe qui peut lui adresser un signalement motivé pour l’y inviter. Un conseiller municipal ou un contribuable local peut aussi attaquer directement, dans les deux mois suivant l’affichage.
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