Les libraires récoltent-ils ce qu’ils ont semé ? Censure, conformisme…et faillites

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Je sortais de L’Aire de Broca, la belle librairie de Pont-l’Abbé, où j’étais entré par curiosité, comme il m’arrive de le faire lorsque je cherche un livre illustré pour un cadeau, une bande dessinée bien dessinée, ou simplement cette odeur de papier neuf qui reste l’un des derniers parfums honnêtes de notre temps. La librairie est agréable, le lieu bien tenu, l’accueil sans reproche. On y sent ce soin des boutiques indépendantes qui veulent encore faire croire qu’elles sont les chapelles discrètes de la liberté de l’esprit.

J’en sortis pourtant avec cette impression familière, presque comique, d’avoir traversé un espace où rien ne dépasse. Pas une aspérité. Pas une idée fâcheuse. Pas un éditeur incorrect. Pas un auteur de droite connu, sauf à condition qu’il fût mort depuis assez longtemps pour devenir patrimonial, ou suffisamment inoffensif pour servir de bibelot culturel. Dans ces librairies, l’impertinence est soigneusement rangée du côté gauche du rayon, l’audace porte le badge de la bonne conscience, la subversion a reçu l’agrément moral de France Culture. Trouver un livre vraiment dissident y relève moins de la promenade que du marathon.

C’est en quittant cette maison convenable que je parcourus l’enquête de Mohammed Aïssaoui publiée dans Le Figaro sur les difficultés croissantes de la librairie indépendante française. Le titre parlait d’un « dernier miracle culturel français » qui commencerait à trembler. Les chiffres n’étaient pas sans gravité. Les ventes reculent depuis le début de l’année 2026. Pour la première fois, en 2025, le nombre de librairies fermées aurait dépassé celui des ouvertures. Gibert Joseph et le réseau Furet du Nord-Decitre ont demandé leur placement en redressement judiciaire. Sauramps, à Montpellier, réduit la voilure. Le Syndicat de la librairie française s’est réuni à Rennes pour chercher des solutions, comme une confrérie inquiète autour d’un malade que l’on ne veut pas encore appeler mourant.

J’aurais dû m’attrister. J’aurais dû prendre mon air grave, parler du maillage culturel, du lien de proximité, des territoires, de l’ancrage local, de ces petits commerces qui résistent à la brutalité numérique. Toutes choses qui ne sont pas entièrement fausses. Seulement je ne parvins pas à réprimer un sourire. Chaque fois que l’on évoque les malheurs des libraires indépendants, je sens remonter en moi une mauvaise joie, une de ces rancunes anciennes que l’on croyait assagies, et qui se réveillent brusquement comme un chien sous la table.

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De mes années de travail dans l’édition, j’ai gardé une haine tenace des libraires. Le mot est rude. Je pourrais dire méfiance, lassitude, antipathie, prévention. Ce serait plus urbain. Ce serait moins vrai. J’ai connu trop de ces petits magistrats du comptoir, trop de ces douaniers du goût, trop de ces procureurs du carton d’office, trop de ces prêtres laïques qui ne vendaient pas seulement des livres, mais distribuaient les permissions de penser. Ils croyaient tenir une caisse enregistreuse. Ils tenaient souvent un tribunal.

Le petit libraire indépendant aime se présenter comme un passeur. Il se rêve en médiateur entre l’auteur et le lecteur, en veilleur de la vie intérieure, en humble artisan de la transmission. Il y en a, sans doute, qui le sont vraiment. J’en ai rencontré quelques-uns, honnêtes, curieux, capables de lire contre eux-mêmes, ce qui est la marque des esprits civilisés. Beaucoup d’autres furent surtout des censeurs à tablier, des militants reconvertis, des diplômés de lettres ayant échoué à trouver un emploi plus utile dans la société et qui, faute de pouvoir former les jeunes générations depuis une chaire, décidèrent de filtrer leurs lectures depuis une boutique.

Il ne faut pas sous-estimer ce pouvoir. Le libraire ne brûle pas les livres. Il fait mieux : il ne les commande pas. Il ne les met pas en table. Il ne les conseille pas. Il les enterre avant leur naissance commerciale. Il les condamne à l’invisibilité, ce qui est, dans une société saturée de titres, une manière très efficace de les tuer. La censure moderne n’a plus toujours besoin d’interdire. Il lui suffit d’organiser la non-existence.

L’affaire Éric Zemmour l’a montré avec une netteté presque pédagogique. Lorsque parut La France n’a pas dit son dernier mot, en 2021, après la rupture avec Albin Michel et l’autoédition chez Rubempré, une partie du petit monde libraire fut prise d’un tremblement moral. Fallait-il vendre le livre ? Fallait-il le cacher ? Fallait-il le commander seulement sur demande, comme on remet discrètement un objet honteux à un client suspect ? Certains libraires parlèrent d’un « cas de conscience ». D’autres refusèrent de le mettre en rayon ou en vitrine. Une librairie alla jusqu’à vendre l’ouvrage tout en reversant ses bénéfices à une association d’aide aux réfugiés, manière de prendre l’argent du lecteur zemmourien en lui donnant, au passage, une petite leçon d’hygiène idéologique. La vieille dame censure avait simplement changé de chignon.

Le cas Jordan Bardella fut plus récent encore. En 2024, à la parution de Ce que je cherche, des librairies indépendantes annoncèrent publiquement qu’elles ne voulaient pas vendre ou promouvoir le livre. Les formules étaient toujours les mêmes : « ce n’est pas conforme à nos valeurs », « nous ne voulons pas faire la promotion de l’extrême droite », « nous n’avons pas vocation à relayer ce discours ». Dans certaines villes, à Niort, à Lyon, dans le Centre-Val de Loire, ailleurs encore, le refus devint presque un signe de vertu professionnelle. Le libraire ne se contentait plus de choisir son assortiment. Il proclamait sa pureté.

On me dira qu’il ne s’agit pas de censure, puisque le client pouvait parfois commander le livre. C’est l’argument classique des petits inquisiteurs modernes. Ils n’interdisent pas, ils « ne mettent pas en avant ». Ils ne bannissent pas, ils « n’accompagnent pas ». Ils ne censurent pas, ils « exercent leur liberté éditoriale ». La formule est commode. Elle transforme une décision idéologique en geste professionnel. Elle permet au libraire de se rêver éditeur, juge, militant et directeur de conscience, tout en gardant la caisse ouverte.

L’affaire Transmania, de Marguerite Stern et Dora Moutot, révéla un autre versant de ce même mécanisme. L’ouvrage, critique de l’idéologie transgenre, connut moins un refus massif des libraires qu’une campagne de pression culturelle. Les affiches furent contestées, retirées, dénoncées. Des associations s’en mêlèrent. Des séances de dédicaces furent perturbées ou annulées. Là encore, la logique était limpide : un livre peut paraître, mais il doit avancer entre deux haies d’hostilité, sous surveillance, comme s’il traversait un territoire occupé par des commissaires politiques en baskets. On ne brûle plus le livre. On brûle l’air autour de lui.

La campagne visant les livres liés au groupe Hachette, depuis son passage dans l’orbite de Vincent Bolloré, appartient à la même famille. Des librairies indépendantes appelèrent à ne pas mettre en avant, à boycotter ou à « escamoter » certaines productions jugées suspectes par contagion capitalistique. Il ne s’agissait même plus seulement d’un auteur ou d’un titre. C’était une partie d’un catalogue qu’il fallait regarder de travers, parce qu’elle portait l’ombre du mauvais propriétaire. Le livre n’était plus jugé sur sa teneur, mais sur sa généalogie industrielle. Voilà qui ferait sourire un bénédictin et pâlir un libéral.

J’ai vu cela de près, dans un autre pays et sous d’autres formes. Lorsque je travaillais pour un éditeur espagnol sur des couvertures, il fallait peser chaque mot au trébuchet. Non pour séduire le lecteur. Non pour servir l’auteur. Non pour résumer fidèlement le livre. Il fallait surtout éviter que l’acheteur du Corte Inglés ne se braquât. Une image trop rude, un titre trop franc, une formule trop politiquement suspecte, et le livre risquait de rester hors des rayons. La couverture devenait alors un exercice de dissimulation. Nous ne cherchions plus la vérité commerciale de l’ouvrage, mais la manière la moins dangereuse de le faire passer devant le gardien de la porte.

La FNAC en France, le Corte Inglés en Espagne, les grandes chaînes ont exercé, elles aussi, cette censure grise, molle, bureaucratique, moins visible que celle du libraire militant, plus massive peut-être. L’acheteur central, personnage obscur et considérable, peut décider du sort d’un livre avec un haussement d’épaule. Il ne dira pas qu’il censure. Il dira que « cela ne correspond pas à la clientèle », que « le sujet est délicat », que « le titre est trop clivant », que « le contexte ne s’y prête pas ». Le langage commercial est un excellent masque pour la police idéologique.

C’est pourquoi l’arrivée des grandes librairies en ligne fut, pour beaucoup d’éditeurs incorrects, une délivrance. Amazon n’a pas rendu les hommes meilleurs. Il n’a pas embelli le monde. Il a parfois brutalement transformé le commerce en entrepôt, le lecteur en donnée, le livre en marchandise parmi d’autres. J’entends tout cela. Il reste qu’il a brisé un monopole. Il a permis à des livres que les libraires ne voulaient pas voir d’atteindre ceux qui voulaient les lire. Il a rendu au lecteur une liberté que les gardiens culturels lui confisquaient au nom de son bien.

Le lecteur de droite, le lecteur conservateur, le lecteur identitaire, le lecteur catholique non progressiste, le lecteur réfractaire, le lecteur simplement curieux de ce que l’on ne lui conseille jamais, tous ceux-là savent ce qu’ils doivent aux librairies en ligne. Sans elles, une partie entière de la vie intellectuelle française aurait été tenue à la cave. Les éditeurs proscrits auraient continué de vendre par correspondance, dans une semi-clandestinité provinciale, comme au temps des catalogues ronéotés et des bulletins de commande découpés. Internet a rouvert la route. Les libraires indépendants n’ont jamais pardonné cette évasion de leurs prisonniers.

Bien entendu, ils parlent de concurrence déloyale, de fiscalité, de livraison, de marges, de prix unique, de charges, de loyers, d’électricité, de transport. Tout cela existe. L’article du Figaro le rappelle justement. La librairie est un métier à faible rentabilité, parfois 1 ou 2 % les bonnes années. Le prix unique du livre protège autant qu’il enferme. Le personnel coûte cher. Les centres-villes se vident. Les lecteurs vieillissent. Les écrans rongent l’attention. Les locomotives éditoriales manquent. Les rayons qui portaient hier le marché, manga, bande dessinée, jeunesse, romance, faiblissent à leur tour. Il serait absurde de réduire une crise économique réelle à une seule querelle idéologique.

Seulement il serait plus absurde encore d’oublier la faute propre des libraires. Pendant des décennies, beaucoup ont choisi leur camp. Ils ont privilégié la gauche, ses auteurs, ses obsessions, ses maisons, ses indignations, ses icônes, ses enfances blessées, ses minorités réglementaires, ses colères autorisées, ses révoltes subventionnées. Ils ont façonné leurs tables comme on compose un tract. Ils ont fait de leurs vitrines des bulletins de vote. Ils ont confondu culture et conformité morale. Ils ont laissé croire que la littérature vivante commençait à Annie Ernaux et finissait aux essais sur le genre, avec quelques romans de terroir pour les vieilles dames et des mangas pour les adolescents.

Ils récoltent aujourd’hui ce qu’ils ont semé.

Car les lecteurs ne sont pas tous de gauche. C’est une vérité simple, presque enfantine, que le monde du livre français paraît découvrir avec stupeur. La France lit à gauche et à droite. Elle lit même parfois ailleurs, dans ces zones broussailleuses où les classifications ordinaires se défont. En choisissant par inclination personnelle, par conformisme de formation, par réflexe de caste, de privilégier une moitié de l’hémisphère intellectuel, beaucoup de libraires ont perdu l’autre moitié de leurs lecteurs. Qu’ils ne s’étonnent pas ensuite de devoir chercher l’équilibre sur une seule jambe.

Cette perte est d’autant plus étrange que le libraire, s’il avait été commerçant avant d’être militant, aurait compris son intérêt. Une boutique intelligente accueille plusieurs familles d’esprit. Elle sait que le lecteur de droite achète des livres, souvent beaucoup. Elle sait que le désaccord vend aussi. Elle sait qu’une table où se côtoieraient Raymond Aron, Julien Freund, Chantal Delsol, Philippe Muray, Jean Raspail, Alain Finkielkraut, Pierre Boutang, Jean-Claude Michéa, Christopher Lasch, Dominique Venner, Michel Houellebecq, Georges Bernanos, Ernst Jünger, Soljenitsyne et quelques bons historiens non conformistes attirerait un public fidèle, solvable, reconnaissant. Au lieu de cela, combien de librairies proposent le même petit jardin idéologique, ratissé chaque matin par des mains prudentes ?

Il y a dans cette affaire un paradoxe français. Le libraire indépendant se plaint d’être fragile, tout en se permettant le luxe de mépriser une partie de sa clientèle possible. Il invoque la diversité culturelle, tout en pratiquant l’uniformité politique. Il redoute Amazon, tout en poussant vers Amazon ceux qu’il refuse d’accueillir. Il réclame l’amour du public, tout en donnant à une partie du public le sentiment d’entrer chez un adversaire. À ce degré, ce n’est plus de la malchance. C’est de l’obstination dans l’erreur.

Je ne nie pas le charme d’une vraie librairie. J’aime les rayonnages serrés, les couvertures qui accrochent l’œil, les hasards d’une table, les livres que l’on n’était pas venu chercher, le silence relatif des allées, le bruit mat d’un volume que l’on repose. J’aime qu’un village ou une petite ville conserve un lieu où le papier se défend encore contre l’immatériel. L’homme qui aime les livres ne peut pas souhaiter sans nuance la disparition de ces lieux. Ce serait se mutiler soi-même.

Il existe pourtant une différence entre aimer les livres et pleurer les libraires. Les livres survivront. Ils ont connu les scriptoria, les imprimeurs, les colporteurs, les cabinets de lecture, les bouquinistes, les bibliothèques populaires, les clubs, les catalogues, les grandes surfaces, les plateformes. Le livre a traversé des régimes plus durs que le commerce électronique. Ce qui tremble aujourd’hui, ce n’est pas le livre. C’est un certain magistère social du libraire, ce petit pouvoir de décider ce qui mérite d’être visible.

Alors oui, je puis rêver parfois d’un monde sans librairies, ou plutôt d’un monde sans ces librairies qui prennent le lecteur pour un élève à redresser. Je puis rêver de boutiques où l’on trouverait enfin ce que l’on ne pense pas déjà. Je puis rêver de libraires assez cultivés pour ne pas être effrayés par une idée de droite, assez commerçants pour vendre à ceux qui ne votent pas comme eux, assez libres pour comprendre que la littérature et la pensée ne sont pas des annexes du comité antifasciste local.

Les libraires indépendants veulent être sauvés. Qu’ils commencent par se demander qui ils ont chassé. Qu’ils regardent les lecteurs qu’ils ont découragés, les éditeurs qu’ils ont invisibilisés, les auteurs qu’ils ont traités comme des pestiférés, les livres qu’ils ont laissés dans les cartons parce qu’ils troublaient leur petit sommeil doctrinal. Leur crise n’est pas seulement celle des marges. Elle est aussi celle de l’étroitesse.

Ne pleurons donc pas trop les libraires. Plaignons les bons, il en reste. Aidons les courageux, s’il s’en trouve. Saluons les rares boutiques où l’esprit circule encore sans passe sanitaire idéologique. Pour les autres, gardons nos larmes. Ils ont longtemps rêvé d’un monde sans livres incorrects. Il n’est pas scandaleux que certains lecteurs rêvent désormais d’un monde sans censeurs.

Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
[email protected].

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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