Les péchés de jeunesse de Jordan Bardella

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Le train matinal qui me conduit de Quimper vers la Haute-Bretagne est de ces TER où l’on peut encore lire sans être continuellement dérangé par les sonneries d’un téléphone. Après Lorient, pourtant, quelques adolescents montent dans mon compartiment. Ils ont l’âge des grandes certitudes et des connaissances encore minces, ce qui est après tout le privilège de la jeunesse. Ils vont, me semble-t-il, vers Rennes, quelque lycée ou quelque école. Je poursuis ma lecture tout en les écoutant d’une oreille distraite.
La conversation roule bientôt sur la politique. Les milliardaires sont convoqués, puis voués aux gémonies. Qu’ils s’en aillent tous, puisque leur argent corrompt tout. Gaza survient ensuite, amené par l’un des garçons, et voici bientôt les milliardaires liés à Israël, Israël aux puissances d’argent, les puissances d’argent à la politique internationale. Le massacre du 7 octobre 2023 est évoqué, puis disparaît dans un discours où l’on reconnaît des fragments d’argumentaires entendus ailleurs. Je serais bien incapable de dire d’où ces jeunes gens les ont tirés. De TikTok, d’un professeur, de leurs familles, d’un influenceur, de La France insoumise ou simplement les uns des autres. Peu importe au fond. Ils ont dix-sept ans et parlent du monde avec cette merveilleuse assurance qui précède généralement sa découverte.
Le hasard veut que je lise précisément, sur ma tablette, les articles consacrés à l’affaire Jordan Bardella. Mediapart vient de publier une enquête attribuant au président du Rassemblement national des conversations privées de 2013 à 2015 comportant des propos antisémites et complotistes. Bardella les contsete formellement et parle de « faux grossiers » et d’une opération de déstabilisation. Mediapart, de son côté, affirme avoir authentifié indépendamment des dizaines de conversations. À l’été 2013, période à laquelle remontent les premiers échanges incriminés, Bardella avait dix-sept ans et approchait de ses dix-huit ans.
Je passe ainsi de ma tablette à mes voisins de compartiment et de mes voisins à ma tablette. L’expérience est assez instructive. Sous mes yeux, les propos attribués à un adolescent d’extrême droite ; dans mes oreilles, ceux d’adolescents qui paraissent avoir puisé leur prêt-à-penser à l’autre bout du spectre. Dans les deux cas, des généralisations énormes, des causalités sommaires, des peuples et des catégories sociales transformés en personnages collectifs, des explications du monde tenant en trois phrases. Si quelqu’un enregistrait aujourd’hui la conversation de mes jeunes compagnons de voyage pour la leur faire entendre dans quinze ans, il y aurait peut-être quelques rougeurs aux joues.
Cela ne rendrait pas moins stupides ou moins condamnables les phrases qu’ils viennent de prononcer. Cela nous renseignerait simplement sur une chose que l’humanité savait jadis sans avoir besoin d’une commission d’enquête : un adolescent n’est pas un adulte achevé.
Voilà précisément ce qui me gêne dans l’affaire Bardella. Je ne sais pas si les phrases publiées par Mediapart sont authentiques. Le principal intéressé assure qu’elles ne le sont pas ; le journal affirme le contraire. Une plainte en diffamation a désormais été déposée et la justice aura à examiner les éléments produits par les uns et les autres. Je me garderai donc bien de trancher depuis mon siège de TER ce que les magistrats devront établir à partir des pièces du dossier.
Le contenu allégué n’a d’ailleurs rien d’anodin. Libération reproduit notamment des phrases attribuant aux juifs la propriété des banques et leur prêtant une volonté de domination ; l’article rapporte également des propos sur Israël, Jacques Attali, Bernard-Henri Lévy ou Pierre Moscovici. Ce sont des clichés judéophobes parfaitement reconnaissables, et il serait absurde de les travestir en innocentes plaisanteries de potache. La question intéressante est ailleurs : que peut-on raisonnablement déduire, treize ans plus tard, des sottises politiques qu’un homme aurait écrites à dix-sept ans ?
L’affaire devient plus curieuse encore lorsqu’on observe son cheminement médiatique. Mediapart publie ; aussitôt la presse nationale s’en empare. Libération titre sur Bardella « rattrapé par ses propos » tout en rappelant dans son propre article qu’il les conteste. Le Monde consacre à son tour plusieurs pages à ces révélations et à l’influence qu’aurait exercée Alain Soral sur le jeune militant. En quelques heures, une enquête d’un média devient ainsi une affaire politique nationale.
C’est là, bien davantage que dans son audience brute, que réside la puissance particulière de Mediapart. Le journal possède une capacité remarquable à imposer des sujets au reste de la profession. Cette influence n’enlève évidemment rien aux enquêtes qu’il a pu mener avec succès, y compris contre des personnalités de sensibilités politiques diverses. Elle n’interdit pas davantage d’observer sa ligne éditoriale très marquée à gauche. Un journal peut être militant et publier des informations exactes ; un journal peut être partisan et accomplir un travail d’investigation. La seule règle raisonnable consiste à ne jamais confondre la conviction de celui qui accuse avec la preuve de ce qu’il avance.
L’époque, hélas, raffole de ces fouilles archéologiques. Nous avons constitué avec Internet une immense décharge mémorielle où rien ne disparaît plus. Le billet imbécile écrit à seize ans, la photographie grotesque prise à dix-huit, le message envoyé à un camarade, le pseudonyme d’un forum oublié : tout dort quelque part dans les entrailles des serveurs, attendant que son auteur devienne suffisamment important pour que quelqu’un éprouve le besoin d’aller le déterrer. Les générations antérieures bénéficiaient d’un droit que nous avons aboli sans même nous en apercevoir : le droit à l’oubli de leur propre sottise.
Je mesure ici ma chance. J’ai grandi dans un milieu où les idées existaient avant Internet. Très jeune, j’avais déjà des lectures, des références, une famille intellectuelle. À seize ans, je lisais Éléments et Vu de droite d’Alain de Benoist, mais aussi Thomas Molnar dont l’opus La Contre-Revolution a fortement marqué mes jeunes années tout comme Louis Rougier dont le Conflit entre la civilisation antique et le christianisme primitif a longtemps structuré ma vision des religions en Europe.
D’autres trouvaient une ossature dans le scoutisme, le catholicisme, le communisme familial, le gaullisme, les mouvements de jeunesse ou quelque bibliothèque paternelle. On pouvait se tromper, certes, mais on disposait d’une charpente permettant au moins d’ordonner ses erreurs. Les adolescents d’aujourd’hui peuvent recevoir en une soirée cent doctrines contradictoires, débitées en capsules de quatre-vingt-dix secondes par cent gourous différents.
Jordan Bardella appartient déjà en partie à cette génération-là. Le Monde rapporte d’ailleurs le témoignage d’un ancien cadre lepéniste selon lequel les jeunes militants de l’époque regardaient abondamment les vidéos d’Alain Soral, tout en précisant que ce témoin dit n’avoir pas entendu de théories antisémites dans leur cercle et affirme même que Bardella jugeait la judéophobie de Soral nuisible à ses analyses. Voilà une nuance intéressante, précisément parce qu’elle complique le joli tableau d’un adolescent qui aurait reçu, tout armé, un système idéologique cohérent.
Le dilemme politique de Bardella commence à mes yeux avec sa défense. En choisissant le démenti absolu et la voie judiciaire, il joue désormais une partie où il ne dispose pratiquement plus de droit à l’erreur. Il affirme que les documents sont faux ; Mediapart affirme qu’ils sont authentiques. La justice tranchera ce qu’elle pourra trancher. En attendant, chaque document, chaque témoignage, chaque expertise éventuelle prolongera une affaire que le calendrier judiciaire peut faire durer bien davantage qu’une polémique de presse. La plainte transforme donc une controverse médiatique en contentieux durable.
Il existait, au moins dans l’hypothèse où certains messages seraient authentiques, une défense politiquement beaucoup plus simple : j’avais dix-sept ans, j’ai dit des âneries, je ne pense plus ainsi. Cela n’aurait pas effacé les mots. Cela aurait déplacé la discussion sur le terrain essentiel : un homme doit-il être jugé sur ce qu’il pense et fait aujourd’hui ou sur ce qu’il pensait à la sortie de l’adolescence ? Une telle ligne n’est évidemment plus disponible dès lors que Bardella affirme que les documents ont été fabriqués. Son choix l’oblige désormais à aller jusqu’au bout de cette affirmation.
Son parcours ultérieur appartient, lui, au domaine des faits publics. Depuis le 7 octobre 2023, Bardella a pris des positions très hostiles au Hamas et a effectué en 2025 un déplacement en Israël, comprenant notamment une visite à Jérusalem. Amichaï Chikli, ministre israélien chargé de la Diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme, vient d’ailleurs de prendre sa défense en rappelant sa visite du site du festival Nova, des localités proches de Gaza et ses prises de position publiques contre l’antisémitisme. Cela ne prouve évidemment pas ce qu’il écrivait ou n’écrivait pas en 2013. Cela prouve seulement qu’une biographie politique ne s’arrête pas nécessairement à dix-sept ans.
Cette affaire raconte finalement quelque chose de plus intéressant que Jordan Bardella lui-même : la terrible vulnérabilité intellectuelle de la jeunesse contemporaine. Mes jeunes voyageurs de Lorient ne sont probablement ni antisémites ni révolutionnaires professionnels. Ils essaient de comprendre le monde avec les matériaux qu’on leur fournit. Bardella faisait peut-être exactement la même chose treize ans plus tôt dans un autre milieu. Quand la famille, l’école, les livres, les mouvements de jeunesse et les anciennes sociabilités ne transmettent plus de culture politique structurée, Internet fournit la pitance. Elle est abondante, savoureuse, immédiatement disponible et parfois empoisonnée.
Je repense alors à cette vieille expression française : savoir séparer le bon grain de l’ivraie. Encore faut-il avoir appris à reconnaître le grain.
L’histoire pourrait s’arrêter là si le spectacle politique européen ne réservait pas, comme toujours, quelque facétie. Ce matin même, The Times rapporte une querelle autrement contemporaine chez les Verts britanniques. Leur conférence doit examiner une motion visant à traiter le sionisme comme une forme de racisme. Lors d’un atelier préparatoire, un amendement destiné à protéger notamment les adhérents juifs fréquentant des synagogues ou groupes de prière se définissant comme sionistes contre des signalements internes a été rejeté par 67 voix contre 24. Si la motion était adoptée dans sa rédaction actuelle, un membre signalé pour « sionisme » pourrait faire l’objet d’une procédure disciplinaire dont les suites iraient de l’absence de sanction jusqu’à l’exclusion.
La précision est importante : les Verts britanniques n’ont donc pas décidé d’expulser les juifs fréquentant certaines synagogues. Ils s’apprêtent à débattre d’un dispositif dont un de leurs propres membres juifs avertit qu’il pourrait aboutir à soumettre de tels adhérents à des procédures disciplinaires. Selon les données citées par The Times, 65 % des juifs britanniques interrogés en 2024 se définissaient comme sionistes. Là, nous ne parlons plus de phrases attribuées à un garçon de dix-sept ans en 2013. Nous parlons d’une motion politique proposée en 2026 par des adultes, destinée à être soumise au vote d’un parti constitué.
Je parierais volontiers un sou contre un bouton de culotte que l’archéologie morale sera moins empressée de ce côté-ci de la Manche. Peut-être ai-je tort. Nous verrons. Il serait en tout cas singulier de passer des semaines à sonder les reins et les cœurs d’un adolescent de 2013 tout en regardant distraitement des adultes de 2026 inventer des procédures qui pourraient demander à des juifs de répondre politiquement de la synagogue qu’ils fréquentent.
Les adolescents de mon compartiment sont descendus. Le calme est revenu, avec cette lumière grise qui accompagne les trains bretons au matin. Je referme ma tablette en songeant qu’une société qui ne pardonne plus aucune sottise à ses enfants devrait au moins se montrer extraordinairement sévère avec les sottises de ses adultes.
Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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