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Fin septembre 1922, un magasin ouvre rue Babonneau, à Nantes, sous l’enseigne de la Canadian Motor C° Ltd. Son directeur se présente sous le nom de Gabriel Gouraud. Il se dit ingénieur des Arts et Métiers et neveu du général Gouraud. Son agence est l’unique représentante en Europe d’une grande marque automobile américaine et, pendant toute la durée du Salon de l’automobile de Paris, elle cède ses voitures neuves à moitié prix. Une seule condition : verser le quart du montant à la commande.
Aucune voiture n’est exposée dans la vitrine, et pour cause : les véhicules n’existent que dans un luxueux catalogue imprimé à grands frais. Gabriel Gouraud n’existe pas davantage. Derrière lui se cache Clément Passal, 30 ans, ancien ajusteur de l’usine Hotchkiss de Saint-Denis. C’est un des plus extravagants escrocs de l’entre-deux-guerres, et il fera de la Bretagne le théâtre de 2 de ses plus beaux coups.
Rue Babonneau, des voitures fantômes
L’annonce paraît dans le journal L’Auto. Le lendemain, lettres et mandats affluent de toute la France. Un commissaire de police de Cannes figure parmi les clients.
Les Nantais, eux, ne se font pas avoir. Selon L’Ouest-Éclair de l’époque, aucun habitant de la ville ne figure parmi les victimes. Le quotidien rennais avance une explication : il suffisait de pousser la porte de l’agence pour comprendre que rien n’y tenait debout. Ses employés, eux, ne seront jamais payés. L’Ouest-Éclair qualifie pourtant le faux ingénieur d’« un très habile homme ».
Avant même la fin du Salon, les clients s’inquiètent. Les plaintes s’accumulent sur le bureau du procureur de la République de Nantes. Convoqué par le parquet à la mi-octobre, Passal disparaît. Il prend tout de même le temps d’écrire au procureur pour se dire lui-même victime d’agissements malhonnêtes et promettre de rembourser. Il ne remboursera jamais.
Le butin est estimé à 800 000 francs selon les sources reprises par Wikipédia. L’Ouest-Éclair l’évaluait plutôt à 300 000 francs : faute d’oser ouvrir un compte bancaire, Passal n’aurait pas pu encaisser les chèques barrés.
Le tribunal correctionnel de Nantes le condamnera plus tard à 4 ans de prison ferme et 100 francs d’amende. La cour d’appel de Rennes confirmera la peine. Sa maîtresse, Marie-Louise Noirait, qui se faisait appeler Mme Gabriel Gouraud à Nantes, écope de 2 ans.
Wagons, parfums, radios et bascules
Nantes n’est qu’une étape dans une carrière déjà bien remplie. Tout commence en mai 1917, quand Passal rencontre Marie-Louise Noirait, chanteuse de concerts parisiens connue sous le nom de « Gisèle de Gisors ». Pour financer son train de vie, il délaisse l’établi pour une série d’arnaques :
- 1918, Gujan-Mestras, près de Bordeaux : il encaisse des commandes de wagons qu’il ne livre jamais.
- 1920, Hyères : il devient le « marquis Henri de Vaudrey » et lance des parfums baptisés Cœur pâmé et Démon d’amour.
- 1923, Lille : il vend sous le nom de Jean-Marie Patte des postes de TSF qui n’arrivent jamais chez leurs acheteurs.
- 1924, Le Havre : il devient William Gardner, importateur exclusif de bascules américaines.
À chaque fois, la méthode est la même : beaucoup de publicité, des acomptes encaissés, puis une disparition dès que les plaintes s’accumulent.
Paramé puis Dinard, le marquis de Champaubert
À l’été 1924, Passal réapparaît sur la Côte d’Émeraude. Il s’installe d’abord à Paramé comme vétérinaire, sous le nom de Robert Lamy. En septembre, il loue à Dinard le Castel du Prieuré, une vaste villa néo-Renaissance construite en 1900-1901 par l’architecte malouin J.-M. Prioul, sur la pointe de la Vicomté.
Il y devient le marquis Élie de Champaubert, chevalier de la Légion d’honneur, administrateur de mines au Tonkin. Marie-Louise Noirait joue la marquise. Sa véritable épouse, Georgette Misery, tient le rôle de la domestique.
Le « marquis » invite plusieurs joailliers parisiens à venir présenter leurs plus belles pièces, soi-disant pour les 35 ans de la marquise. Le sous-sol de la villa cache un piège : une pièce hermétiquement close, garnie de matelas. La victime devait y être enfermée et endormie au chloroforme pendant que le couple s’enfuyait avec les bijoux.
Le 24 septembre 1924, la Sûreté au rendez-vous
Le personnage a trop d’incohérences pour ne pas attirer l’attention. Le 24 septembre 1924, ce n’est pas un joaillier qui se présente au Castel du Prieuré, mais l’inspecteur Pierre Bonny, de la Sûreté générale. Les policiers découvrent le dispositif du sous-sol. Passal, sa femme et sa maîtresse sont arrêtés et conduits à la prison de Saint-Malo.
Le tribunal correctionnel de Saint-Malo le condamne le 25 mars 1926 à 2 ans de prison. La cour d’appel de Rennes porte ensuite la peine à 5 ans ferme, toutes condamnations confondues. La « marquise » voit sa peine passer de 8 mois à 2 ans en appel. L’épouse légitime, jugée passive dans l’affaire, bénéficie d’un non-lieu.
La villa, elle, a survécu à son locataire. L’industriel et ministre Louis Loucheur l’a agrandie en 1927-1928. Elle figure depuis 1995 à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques, avec 406 autres villas de Dinard.
Enterré vivant pour lancer ses Mémoires
Libéré de la prison de Loos en juillet 1929, Passal se retire chez sa mère, en Normandie, à Saint-Aubin-lès-Elbeuf. Il est seul et cherche un éditeur pour ses Mémoires, dont il attend une fortune.
En septembre, ses proches reçoivent des lettres signées d’une mystérieuse organisation, « Les Chevaliers de Thémis ». Elles menacent d’enterrer vivant le faux marquis. Le 3 octobre, son voisin, l’épicier Félix Bachelet, reçoit un courrier tapé à la machine qui parle d’un homme « enterré vivant samedi dernier ». Un plan est joint.
Les gendarmes découvrent dans le bois de la Justice, à Verneuil-sur-Seine, une caisse contenant le corps de Passal, mort asphyxié. Un tuyau d’aération était bien prévu, mais rien pour évacuer le gaz carbonique.
L’enquête établit que l’enlèvement était une mise en scène organisée par Passal lui-même avec un ancien codétenu, Henri Boulogne, dit « le Tatoué ». Il comptait sur ce coup de publicité pour vendre ses Mémoires. Le plan du livre, retrouvé enterré près du corps, lui attribue même le vol de La Joconde en 1911.
La caisse qui lui avait servi de cercueil encombrera longtemps le palais de justice de Versailles. Elle sera vendue aux enchères le 18 janvier 1933 pour 5 francs. Selon Wikipédia, cet enterrement avec tuyau pour respirer aurait inspiré à Hergé une scène des Cigares du Pharaon.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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