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Les Américains fêteront en 2026 les 250 ans de leur Déclaration d’indépendance. On y parlera beaucoup de Washington et de Jefferson, un peu de La Fayette, et presque jamais des milliers d’officiers, de matelots et de soldats français sans qui Cornwallis n’aurait jamais capitulé. C’est cet oubli que veut réparer Jeffrey Hedges avec Les soldats français dans le sillage de La Fayette, publié en septembre chez L’Harmattan dans la collection « Historiques ». L’auteur est américain : il a grandi entre la France et les États-Unis, et dédie le livre à son père, diplomate de carrière à l’Agence d’information des États-Unis. Il annonce la couleur dès les remerciements : il ne prétend « aucunement à une recherche originale ». Son ouvrage se veut une synthèse des travaux des historiens français, au premier rang desquels le lieutenant-colonel Gilbert Bodinier pour l’armée et Christian de La Jonquière pour la marine. Il les a recoupés avec Georges Six, Étienne Taillemite et les Quintin.
Une guerre mondiale, pas une simple affaire coloniale
L’avant-propos replace le conflit à sa vraie échelle. La guerre d’Indépendance prolonge la guerre de Sept Ans et se joue sur tous les océans : Manche, Antilles, côte américaine, Gibraltar, océan Indien, baie d’Hudson. Les chiffres posent le décor. Entre 8 000 et 10 500 soldats français ont combattu à Yorktown, sur une armée royale de 60 000 officiers et 217 000 soldats. Dans le même temps, la France et l’Espagne alignaient 40 000 hommes devant Gibraltar. Environ 20 % des régiments engagés étaient étrangers : Allemands, Irlandais, Suédois. L’auteur voit dans la légion de Lauzun l’ancêtre de la Légion étrangère.
Le livre se compose de cinq parties : un glossaire, un chapitre de « sujets spécifiques », des biographies approfondies, un exposé des sources et de la méthode, puis le cœur de l’ouvrage. Ce sont les notices des 150 marins et soldats qui ont atteint le grade de contre-amiral ou de général de brigade avant, pendant ou après la guerre.
Des volontaires de 1777 au corps de Rochambeau
Côté terrestre, Hedges s’appuie sur le recensement de Bodinier, qui a dénombré 1 050 officiers français ayant servi en Amérique. Il distingue d’abord la centaine de volontaires partis avant l’alliance officielle de 1778, recrutés à Paris par Silas Deane. Le gouvernement de Louis XVI fermait les yeux, alors que ces hommes auraient pu passer pour des traîtres au service d’une puissance étrangère. Beaucoup furent déçus par les grades qu’on leur accorda outre-Atlantique.
Vient ensuite l’échec de Savannah en 1779, sous d’Estaing : 285 officiers et environ 4 557 hommes engagés, et une perte de 61 officiers et 760 soldats tués. Puis le corps expéditionnaire de Rochambeau : 5 000 hommes et 496 officiers, débarqués à Newport en 1780. Trois régiments prévus étaient restés à quai en France, faute de navires. Saint-Simon amena ensuite 3 300 hommes des Antilles pour le siège de Yorktown, tandis que Choisy tenait Gloucester. Détail que l’auteur souligne : tous les ingénieurs présents à Yorktown étaient français. Au total, 2 112 Français sont morts en Amérique, dont 999 soldats.
Ouessant, la Chesapeake, les Saintes : la Royale au premier plan
Le volet naval est le plus dense. Tout commence au large d’Ouessant le 27 juillet 1778, quand l’escadre de Brest de d’Orvilliers affronte la Royal Navy. L’année suivante, le projet d’invasion de l’Angleterre avec la flotte espagnole de Cadix tourne court, et d’Orvilliers rentre à Brest à la mi-novembre. C’est encore de Brest que partent Guichen en février 1780, Ternay avec le convoi de Rochambeau, puis de Grasse le 22 mars 1781. Hedges détaille les coups de main de La Motte-Picquet, la victoire de Suffren à La Praya et le combat de la Chesapeake, qui ferme la baie aux Anglais et scelle le sort de Cornwallis, vaincu le 19 octobre 1781. Il n’élude pas la défaite des Saintes en 1782. Il note aussi le raid de Lapérouse contre les forts de la baie d’Hudson. Le traité de Versailles clôt la séquence en 1783.
Fusils de Saint-Étienne, poudre de Hollande et 1,8 milliard de dollars
Un chapitre retrace la logistique de l’insurrection. Beaumarchais monte la société écran Roderigue Hortalez et Cie, l’un des quelque 20 fournisseurs français des insurgés. L’Espagnol Gardoqui fait passer de Bilbao à La Nouvelle-Orléans 100 000 pierres à fusil et 45 000 livres de plomb. L’auteur évoque les armes de Liège et de Saint-Étienne et la poudre de Hollande. Il compte 1 697 corsaires armés par 58 400 marins, qui ont capturé au moins 1 600 navires marchands britanniques. Le premier salut officiel au drapeau américain fut tiré par le gouverneur hollandais de Saint-Eustache le 16 novembre 1776.
L’addition est lourde. Selon la synthèse de Wenger reprise par l’auteur, l’aide cumulée de la France, de l’Espagne et des Provinces-Unies représente 1,8 milliard de dollars (valeur 2010). La part française seule équivaut à 745 millions. Ce gouffre financier pèsera lourd dans la crise de la monarchie.
Louis XVI, « meilleur ami de l’Amérique »
Parmi les biographies approfondies, celle de Louis XVI tranche avec l’image d’un roi passif. Hedges rappelle que le budget de la marine passe de 17,7 millions de livres en 1774 à 74 millions. Louis XVI accorde un congé de deux ans à Duportail et à trois autres ingénieurs pour rejoindre les insurgés. Il menace pourtant La Fayette de la Bastille, car la belle-famille du jeune marié de 18 ans juge son départ dangereux. Le marquis part malgré tout.
Les autres portraits concernent Fersen, Duportail, Fleury et Rochambeau père et fils. Duportail fut le fondateur du génie américain et devint ministre de la Guerre en 1790. Fleury, héros de Stony Point, reçut la médaille du Congrès. L’auteur présente aussi Miranda et les Espagnols Gálvez, Gardoqui et Saavedra. Il décrit le clan Dillon, ainsi que les amiraux Truguet, Bedout, Ganteaume, Brueys et Villeneuve.
Saint-Domingue à Savannah
Un chapitre est consacré aux Chasseurs-Volontaires de Saint-Domingue, levés en mars 1779 parmi les libres de couleur et les esclaves de la colonie. Sur les 2 800 Français engagés à Savannah, 547 étaient des volontaires, commandés par Rouvray. Ils perdirent 12 officiers et 88 hommes en défendant les tranchées le 24 septembre. Plusieurs feront carrière dans la Révolution haïtienne. L’auteur cite Henri Christophe, enrôlé à 12 ans selon lui, puis André Rigaud, Beauvais et Jean-Baptiste Belley, futur député à la Convention. Le chapitre se clôt sur l’indemnité de 150 millions de francs imposée à Haïti en 1825, dont l’auteur écrit qu’elle ne fut soldée qu’en 1947.
Une noblesse d’épée qui se réforme
Hedges consacre des pages éclairantes à la société militaire de l’Ancien Régime. Il récuse l’idée d’une noblesse unie : les grandes familles de cour ont peu en commun avec la petite noblesse de province, pour qui l’épaulette est souvent le seul débouché. Il passe en revue les écoles militaires (École militaire, La Flèche, Brienne, Mézières) et les réformes de Saint-Germain, de Ségur et de Guibert. Environ 75 % des officiers étaient nobles, et 42 des 57 généraux venaient de familles admises aux honneurs de la Cour. Dans la marine, l’auteur explique l’opposition entre les « rouges », issus des gardes de la marine, et les « bleus », venus du commerce ou de la course.
Des Bretons en nombre
Le lecteur breton retrouvera de nombreux noms familiers dans les notices. Toussaint-Guillaume Picquet de La Motte, né à Rennes, a fait 34 campagnes et 12 actions en 52 ans de service, et a été blessé 6 fois. En décembre 1779, commandant le Robuste, il salua de 9 coups de canon le pavillon de John Paul Jones. La couverture du livre montre d’ailleurs le Ranger de Jones et sa prise, le HMS Drake, faisant route vers Brest par le chenal du Four.
Armand Tuffin, marquis de La Rouërie, issu d’une famille attestée depuis 1452, partit en Amérique en 1777 après un duel. Il leva la « légion d’Armand », se battit à Camden puis à Yorktown, et fut fait brigadier général du Congrès en 1783. En 1788, il fut l’un des 12 gentilshommes bretons embastillés pour avoir porté leurs doléances à Versailles. Il mourut en 1793 alors qu’il préparait l’insurrection de l’Ouest. Hedges cite aussi Magon de Médine, tué à Trafalgar sur l’Algésiras après 5 heures de combat. Viennent ensuite Maistral, Trogoff de Kerlessy et Thierry de La Prévalaye : ce dernier apporta le traité de Versailles aux États-Unis en 1783, et son frère commandait des chouans. Kersaint, député à la Convention, finit guillotiné.
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Des « Américains » aux maréchaux d’Empire
La postface, intitulée « Les “Américains” — quand la guerre devint une opportunité », suit ces hommes après 1783. Hedges compare la période 1756-1815 à celle de 1914-1945, qui a vu surgir les Marshall, Montgomery et Rommel. Berthier, officier d’état-major de Rochambeau à Yorktown, deviendra le major général de Napoléon. Jourdan était simple soldat à Savannah avant d’être maréchal. Vioménil reçoit le bâton sous la Restauration, et Rochambeau fils meurt des suites de ses blessures à Leipzig en 1813. Brueys et Villeneuve commanderont à Aboukir et à Trafalgar, et Decrès tiendra le ministère de la Marine de 1801 à 1815.
D’autres serviront des couronnes étrangères. Langeron, général russe, combat à Austerlitz et à la Bérézina, puis gouverne la Nouvelle-Russie et contribue au développement d’Odessa. Traversay devient ministre de la Marine du tsar. Stedingk finit maréchal de Suède et Nauckhoff chef de la marine suédoise. Les frères de Forbach deviennent lieutenants-généraux bavarois.
En politique, onze « Américains » siègent aux États généraux parmi les 278 députés de la noblesse. C’est Noailles qui présente la motion d’abolition des privilèges dans la nuit du 4 août 1789. Ségur entre à l’Académie française. Un seul vétéran repose au Panthéon : Bougainville, navigateur, membre de l’Institut et de la Royal Society, qui avait refusé le ministère de la Marine. Théobald Dillon y fut proposé à son tour, sans que l’Assemblée législative ne ratifie sa nomination.
Un outil de référence plus qu’un récit
L’ouvrage tient davantage du dictionnaire raisonné que de la fresque. Chaque notice suit le même plan : origines et débuts, service en Amérique, carrière après 1783, éléments notables, sources. La bibliographie mêle historiens français et américains (Ferreiro, Dolin, Tuchman, Desmarais) et des sources plus anciennes comme les annuaires des Cincinnati. Elle est complétée par un index. Pour les familles qui cherchent un aïeul, pour les sociétés savantes de Brest, de Rochefort ou de Toulon et pour les passionnés d’histoire navale, le livre se consulte autant qu’il se lit.
Jeffrey Hedges, Les soldats français dans le sillage de La Fayette. Guerre d’Indépendance américaine 1775-1783, L’Harmattan, collection « Historiques », 2026, 213 pages
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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