Paul-Henri Jaulin : « Le Gaulois demeure plus que jamais englué dans les représentations idéologiques »

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Avec Sacrifice royal. La guerre des Gaules, 53-51 av. J.-C., publié chez L’Harmattan, Paul-Henri Jaulin referme le cycle « Le Crépuscule des Forts », entamé en 2023 avec Des Guerriers et des Bardes et poursuivi en 2024 avec Ami ou ennemi ?. Dans ce 3e et dernier volet, c’est Vercingétorix lui-même qui raconte, au fond du Tullianum à Rome, la nuit précédant son exécution, les 3 années qui l’ont mené de la conquête du pouvoir chez les Arvernes à la reddition d’Alésia, puis à la captivité. Son confident est Luctérios, le chef cadurque, son compagnon d’armes.

Nous avons interrogé l’auteur sur sa façon de travailler : comment lire César à rebours, ce que l’archéologie apporte au romancier, pourquoi parler de « Galatie » plutôt que de « Gaule », et comment rendre son humanité à un Vercingétorix trop longtemps réduit à l’état d’étendard. Paul-Henri Jaulin revient aussi sur l’usage politique de la figure gauloise, du Moyen Âge à nos jours, et nous confie son prochain projet, qui le ramènera en Bretagne.

Breizh-info.com : Vous signez le dernier volet d’un cycle commencé en 2023. Au moment de l’écrire, saviez-vous déjà comment il se terminerait, ou la fin s’est-elle imposée en route ?

Paul-Henri Jaulin : Bien entendu, un roman historique digne de ce nom prend acte des repères déjà fixés par la réalité factuelle documentée. Les lieux, les personnages, la chronologie et les grands mouvements humains tels que le récit césarien les a rapportés, et dans la mesure où ils ont pu être vérifiés et commentés par les historiens et les archéologues, ont donc naturellement structuré le fil de la trame vers son dénouement. Bien entendu, la distance critique, les zones d’ombre et le point de vue narratif permettent des pas de côté essentiels qui signent l’identité propre à l’ouvrage. Ce sont ces choix qui permettent de configurer le passé selon un parti pris particulier en lui appliquant des couleurs essentiellement subjectives. Rendre la parole à l’adversaire légendaire de César nécessitait de fixer un point énonciatif qui lui permettait d’embrasser toute la trame : le récit oral, adressé à un compagnon d’armes que l’on croit avoir survécu à la guerre (Luctérios), au fond de la prison du Tullianum, à la veille de l’exécution fatidique, s’est donc imposé dès le début comme la source fictive la plus probante de la narration finale.

Breizh-info.com : Comment avez-vous travaillé avec les Commentaires de César, seule source narrative de la période ? Avez-vous fait une lecture à rebours systématique de son texte ?

Paul-Henri Jaulin : Comme ce fut le cas pour les deux premiers volets de ce cycle gaulois, il a non seulement fallu confronter l’incontournable rédaction césarienne aux bribes divergentes des sources antiques alternatives, mais surtout effectuer une lecture critique de ce monument littéraire, à la lumière des perspectives historiques contemporaines. Depuis les années cinquante, dans le sillage de Michel Rambaud, les universitaires ont su esquisser une représentation du gaulois antique libérée des portraitures léguées par leurs adversaires méridionaux. Leurs outils analytiques, de même que les progrès absolument vertigineux de l’archéologie, ont donc complété mon travail d’interprétation littéraire du texte césarien pour me permettre d’en soutirer un récit nouveau.

Breizh-info.com : Quelles autres sources, archéologiques notamment (Corent, Gergovie, Alésia, Uxellodunum), ont nourri votre reconstitution, et lesquelles vous ont le plus surpris ?

Paul-Henri Jaulin : Bien entendu, le gigantisme du site de Bibracte, l’aboutissement institutionnel que suggèrent les fouilles de Corent, la topographie d’Alésia et celle de Gergovie, mais également l’étude des vestiges des fermes et des ateliers épars, ont nourri le paysage imaginaire du roman de façon décisive. À titre d’exemple, la découverte des fosses de Villedieu-sur-Indre contenant les restes de vingt-huit chevaux gaulois ainsi que de chiens de guerre m’a profondément incité à développer l’épisode relatif aux affrontements de la Noviodunum des Bituriges, avant le siège d’Avaricum. L’archéologie, en plus d’offrir un décor que l’imagination est appelée à reconstituer, propose véritablement un récit alternatif qui n’appelait qu’à être exploité et mis en forme.

Breizh-info.com : Pourquoi avoir choisi les formes gauloises des noms et le mot « Galatie » plutôt que « Gaule » ? Avez-vous craint de dérouter le lecteur ?

Paul-Henri Jaulin : La réponse est assez simple : pour départir l’étymon onomastique originel de sa contamination par le latin gallus, le coq. La Gaule et les Gaulois proviennent en réalité du radical celtique gal-, qui, à l’instar du breton gallout (pouvoir) / galloud (le pouvoir), renvoie à la puissance (cf. Christian Goudineau). Les Gaulois s’identifiaient donc comme « les Forts », les « Puissants », d’où le titre de mon cycle (« Le Crépuscule des Forts »). Pour Jean-Louis Brunaux, cette étymologie devait se traduire par un vocable proche de la forme Galates, d’où mon parti pris. Pour ce qui est de l’identification de nos Gaulois par le lecteur, m’est avis que ce choix permet justement un renouvellement des représentations, débarrassées des vieilles lunes et des motifs topiques pour mieux permettre une redécouverte dont le prix, en effet, réside dans une mise à distance du lexique traditionnel.

Breizh-info.com : Dans la 3e partie, vous faites de Vercingétorix le témoin des campagnes de 51, ce que les sources ne disent pas. Comment avez-vous arbitré entre liberté du romancier et respect de l’histoire ?

Paul-Henri Jaulin : Il est probable qu’après la défaite d’Alésia Vercingétorix ait été séquestré à Bibracte, où César hiverna. Son exposition en tant que trophée de guerre devait peser en faveur du consul romain lors de ses tractations avec les diverses factions encore turbulentes. Il demeure parfaitement envisageable que pour cette même raison César ait traîné son prisonnier dans ses bagages à chaque campagne qu’il a pu entreprendre. J’ai exploité cette potentialité pour la profondeur narrative qu’elle permet de mettre en place. En effet, les révoltes de l’année 51 av. J.-C. sont toutes menées par des anciens compagnons d’armes de Vercingétorix : situer leur narration du point de vue de leur meneur déchu, contemplant les soubresauts malheureux de son épopée, offre au récit une saveur et une mélancolie qui m’ont semblé pleines de sens.

Breizh-info.com : Votre Vercingétorix est ambitieux, manipulateur, loin de l’image du héros national. D’où vient ce portrait, et comment pensez-vous qu’il sera reçu ?

Paul-Henri Jaulin : Ces aspirations insufflées à Vercingétorix correspondent à son héritage aristocratique et permettent de souligner son génie politique et martial que les historiens militaires Alain Deyber et Yann Le Bohec ont parfaitement étayé. L’épopée de ce jeune prodige, manœuvrant autant auprès de sa clientèle autochtone qu’au sein de son réseau parmi les légions et leurs supplétifs, n’aurait pas pu matériellement advenir sans une véritable implication stratégique de notre héros. Sa riche parentèle, son talent de meneur et de négociateur, son jeu économique et la puissance de son éloquence ont dû se conjuguer pour qu’il puisse mettre en œuvre une action mémorable, digne de ses ambitions et de ses idéaux. Je pense vraiment que le public contemporain recevra avec intérêt la réhumanisation d’une figure éventée pour avoir trop servi d’étendard, délavé et ballotté à tous les vents.

Breizh-info.com : Quels épisodes ou personnages avez-vous écrits puis coupés, et pourquoi ?

Paul-Henri Jaulin : Les lieutenants de César sont peu développés, car ils ne constituent pas l’objet du roman. L’événement et le personnage que j’ai dû me résoudre à synthétiser correspondent à Ambiorix et à l’extermination de ses Éburons, en 53 av. J.-C. Les exploits de l’insurgé belge, auquel j’ai largement laissé la parole à la fin de Ami ou ennemi ?, annoncent en réalité ceux du jeune roi des Arvernes et c’est la déchéance de l’un qui permet l’ascension du second. La crainte de la redite comme la nécessité narrative ont donc sacrifié le redéploiement du chef de guerre qui écrasa les cohortes romaines à Aduatuca. En outre, la campagne de dévastation que César mène par vengeance contre Ambiorix et son peuple ne pouvait être directement vécue par Vercingétorix. C’est donc à travers le témoignage d’un tiers, celui de Drappès dans le roman, que le héros médite la violence inédite de cet événement.

Breizh-info.com : Que pensez-vous de l’usage politique de Vercingétorix en France, du Second Empire à aujourd’hui ?

Paul-Henri Jaulin : Pour commencer, je m’inscris en faux contre l’idée reçue et répétée ad nauseam selon laquelle la référence à la Gaule antique serait une pure invention du XIXe siècle. Mireille Schmitt-Chazan a par exemple parfaitement démontré que l’adaptation médiévale des Commentaires de César et Hirtius, Li Fet des Romains (début du XIIIe siècle), témoigne à la fois d’une prise de distance avec le point de vue de l’envahisseur et d’une véritable reconnaissance de l’ancestralité gauloise, à travers le parti pris de l’auteur. De plus, de Pierre Rigord à Raoul de Presle et de Jean Lemaire des Belges à Scipion Dupleix, on ne compte plus les écrivains et historiographes qui fondent l’origine humaine du royaume de France à l’aune de l’ancienne Gaule. Cependant, il est vrai que Napoléon III a permis de réels progrès archéologiques, qui ont inspiré en profondeur le nouveau roman national. Notons cependant l’ambiguïté de cette reconfiguration du Gaulois : on en retient le caractère audacieux, mais surtout la très fantasmée sauvagerie. En effet, c’est son assimilation à l’ordre civilisationnel romain qui vaut dans l’esprit de l’époque au Gaulois sa véritable légitimité face au Germain…

Nous n’évoquerons pas la récupération de la figure de Vercingétorix concomitamment par Vichy et la France Libre qui ne témoigne que de l’élasticité d’une référence vidée de sa substance.

Il faudra attendre Georges Bataille et la reconnaissance de la puissance symbolique de l’art celtique antique, puis les découvertes absolument révolutionnaires de l’archéologie aérienne et de l’archéologie préventive pour que la civilisation gauloise commence à être appréhendée dans toute sa richesse.

Paradoxalement, aujourd’hui, à l’heure où la génétique historique affirme clairement le continuum humain entre l’âge du Bronze et notre époque, le Gaulois apparaît comme une figure radioactive. Insulte à l’égard des autochtones pour les uns, enseigne terrifique de l’ethnicité abhorrée pour les autres ou symbole du caractère « réfractaire » d’une population indocile pour les plus condescendants, le Gaulois, alors qu’il aurait enfin pu être reconnu pour ce qu’il est, demeure plus que jamais englué dans les représentations idéologiques. J’espère contribuer à ma mesure à la levée du maléfice.

Breizh-info.com : Vos premiers romans, La Chanson des deux Jeanne et La Complainte au duc, regardaient vers d’autres époques. Qu’est-ce qui vous a amené vers le monde gaulois ?

Paul-Henri Jaulin : L’attraction qu’exerce immanquablement l’idée de l’origine incite à remonter le plus loin possible dans le temps, jusqu’aux premiers événements bénéficiant d’une documentation narrative solide. La guerre des Gaules représente pour nous cet avant-poste de l’histoire. En outre, la dimension esthétique et la fécondité romanesque propres à l’espace gaulois recèlent un potentiel digne de susciter la plus irrépressible fascination. Il va sans dire que l’archéologie, tout comme le parti pris césarien, couvent depuis longtemps un récit qu’il restait à soustraire de son sommeil séculaire : une expérience par laquelle je me suis laissé tenter. La recherche historique rend compte des faits et tâche de les interpréter. La littérature peut quant à elle exploiter ces matériaux, les agencer dans l’imaginaire et proposer une configuration du passé et lui rendre vie pour mieux rendre perceptible son épaisseur et sa poésie propres. Et puis, face à des siècles de consécration du récit officiel, rendre justice à des voix discordantes et oubliées en leur redonnant corps relève de l’acte de justice…

Breizh-info.com : Après ce cycle, sur quel projet travaillez-vous ? Restez-vous dans l’Antiquité celtique ?

Paul-Henri Jaulin : Non. J’arrive à la fin de mon chantier antique. Dans une perspective plus spatiale que temporelle, je pense revenir à l’inépuisable source d’inspiration que constitue notre chère Bretagne.

Propos recueillis par YV

Sacrifice royal. La guerre des Gaules, 53-51 av. J.-C., Paul-Henri Jaulin, L’Harmattan, collection « Romans historiques », 232 pages.

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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