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En janvier 1913, l’Ulster Unionist Council annonce la création d’une force armée d’un genre particulier : l’Ulster Volunteer Force. Ce n’est ni une armée régulière, ni un groupe clandestin. Il s’agit d’une milice de 100 000 civils prêts à résister par la force à l’application du Home Rule, l’autonomie que Londres s’apprête à accorder à l’Irlande. Un livret publié par l’Ulster-Scots Agency de Belfast pour le centenaire retrace la naissance de cette armée citoyenne, dans une perspective clairement unioniste. Elle n’a jamais eu à se battre en Irlande, mais elle a pesé sur le destin de l’île.
Une précision s’impose d’emblée. L’UVF de 1913 n’a rien à voir, sur le plan organisationnel, avec le groupe paramilitaire loyaliste du même nom fondé en 1966, qui s’est fait connaître pendant les Troubles. Le second a repris le nom du premier.
Des loges orangistes aux rangs militaires
Le livret situe les origines informelles de l’UVF en novembre 1910. Cette année-là, la Grande Loge orangiste d’Irlande envoie une lettre à toutes ses loges. Elle leur demande de recenser les membres prêts à prendre des « mesures actives » contre le Home Rule si celui-ci devenait loi. Le gouvernement britannique prend la menace au sérieux, au point d’examiner ce courrier en Conseil des ministres à Downing Street. L’instigateur est très probablement le colonel Robert Wallace, grand maître orangiste du comté de Belfast et vétéran de la guerre des Boers. Dès décembre 1910, il écrit que les loges ont reçu des formulaires d’inscription et apprendront « des mouvements simples ». Au printemps 1911, il encourage les orangistes de Belfast à défiler par 4 lors des parades du 12 juillet, plutôt que de marcher en désordre.
L’exercice militaire se répand dès 1911. On ne sait pas exactement où il a commencé. Le livret cite un journaliste français, Louis Tréguiz, auteur en 1917 de L’Irlande dans la crise universelle, selon qui les premiers exercices ont eu lieu dans le district de Lecale, dans l’est du comté de Down, terre du colonel Wallace et de James Craig. Une autre version attribue cette initiative au capitaine Ambrose Ricardo, dans le nord du comté de Tyrone. Les clubs unionistes, relancés en 1910 après une longue mise en sommeil, participent aussi au mouvement : ils sont 164 en décembre 1911 et 232 en février 1912.
Craigavon, Balmoral et l’astuce juridique
Le 23 septembre 1911, près de 100 000 unionistes défilent jusqu’à Craigavon, la propriété de James Craig dans l’est de Belfast, où Sir Edward Carson est présenté pour la première fois à la base unioniste. Les policiers de la Royal Irish Constabulary chargés de surveiller la manifestation notent que la plupart des hommes marchent comme des soldats entraînés.
Peu après, le député et avocat J. H. Campbell découvre une faille juridique. L’exercice militaire est légal s’il vise à faire des citoyens plus aptes à défendre la Constitution et leurs libertés, et s’il est autorisé par 2 juges de paix. Wallace dépose une première demande en janvier 1912, et de nombreuses autres suivront. Ce n’est qu’à la fin de 1913 que l’Attorney General, Sir John Simon, conteste cette lecture et parle de complot séditieux. Carson n’en a cure. À Newry, en septembre 1913, il lance que l’exercice est illégal, que les volontaires sont illégaux, et que le gouvernement n’ose pas intervenir.
En février 1912, un rapport du secrétaire en chef pour l’Irlande, Augustine Birrell, recense environ 12 000 hommes à l’exercice dans 7 des 9 comtés d’Ulster, pour la plupart sans armes. Le 9 avril 1912, à Balmoral, près de Belfast, le défilé par rangs de 4 met 3 heures à passer devant Carson et le chef conservateur Bonar Law. Le comité d’organisation désigne d’ailleurs les participants sous le nom de « troupes ». En septembre, lors de la campagne qui précède la signature du Covenant, Carson est accueilli à Portadown par des hommes qui lui présentent des fusils factices, et par 2 faux canons en bois peints en gris acier.
Une armée démocratique de 100 000 hommes
À la fin de 1912, l’Ulster Unionist Council décide de fédérer ces volontaires en une seule organisation. Le choix de ce conseil plutôt que de l’Ordre d’Orange s’explique simplement : tous les orangistes sont unionistes, mais tous les unionistes ne sont pas orangistes. Le recrutement est plafonné à 100 000 hommes, âgés de 17 à 65 ans, tous signataires du Covenant de septembre 1912. Le mot « volontaire » est choisi à dessein. Il renvoie aux Volontaires irlandais de la fin du XVIIIe siècle, levés contre la menace d’une invasion française, et permet aux unionistes d’affirmer qu’ils défendent la Constitution au lieu de se rebeller contre elle.
L’organisation suit la carte des comtés. Les 4 circonscriptions de Belfast et la ville de Londonderry sont traitées comme des comtés à part entière, ce qui donne 14 divisions, découpées en régiments et en bataillons selon les effectifs. Le comté de Fermanagh, par exemple, lève 3 bataillons. Chaque comté a son comité, et celui du Down illustre la diversité sociale du mouvement : 6 propriétaires terriens y siègent aux côtés d’un pasteur presbytérien, d’un filateur de lin, d’un industriel, d’un boulanger, d’un entrepreneur et d’un médecin.
Les rangs effacent les hiérarchies sociales. À Seaforde, dans le comté de Down, le grand propriétaire local et son fils de 16 ans servent dans une compagnie commandée par le cocher de la famille. L’historien Joseph Lee estimera que la seule véritable armée citoyenne d’Irlande était l’UVF. Le recrutement dépasse les attentes, avec 30 000 volontaires à Belfast, 11 000 dans les comtés d’Antrim et de Down et 2 000 dans ceux de Cavan et de Monaghan. Selon la police, l’UVF compte 41 000 hommes en avril 1913, plus de 76 000 en novembre et 80 000 en janvier 1914.
Au départ, les volontaires n’ont pas d’uniforme. Ils défilent en civil, avec ceinturon, cartouchière et musette, et un brassard indiquant leur régiment et leur bataillon (« UVF/2/Cavan » pour le 2e bataillon du régiment de Cavan). Le nombre de traits noirs indique le grade, et les officiers portent un brassard rouge.
Un état-major professionnel
En août 1913, sur la recommandation de Lord Roberts, le plus prestigieux soldat britannique de l’époque, le lieutenant-général Sir George Richardson, vétéran de l’armée des Indes et de la guerre des Boxers en Chine, prend le commandement. Le capitaine Wilfrid Spender, plus jeune officier d’état-major de l’armée britannique, sacrifie sa carrière pour devenir intendant général de l’UVF. Le major Frank Hall, du château de Narrow Water, en est le secrétaire militaire.
Sous l’impulsion de Spender, l’UVF se dote d’unités spécialisées qui feraient envie à bien des armées professionnelles de l’époque : sections de service spécial, corps médical, corps automobile, infirmières, transmissions et estafettes motocyclistes. Elle dispose aussi de 2 unités montées, à Ballymena et à Enniskillen. Les femmes jouent un rôle important. Entre octobre 1913 et mai 1914, près de 6 800 d’entre elles suivent les cours de secourisme de la St John’s Ambulance Association. En juillet 1914, l’UVF peut compter sur 220 hôpitaux, 138 médecins et 410 infirmières, sans oublier les 3 520 infirmières volontaires du Voluntary Aid Detachment. Au quartier général de Craigavon, des femmes travaillent même au déchiffrement de messages de police interceptés.
La discipline impressionne jusqu’aux adversaires. Le livret raconte qu’en octobre 1913, près de Bessbrook, un bataillon du sud du Down fit demi-tour plutôt que d’entrer dans une zone reconnue comme neutre par les 2 communautés, alors même que la fanfare refusait de s’arrêter. Le secrétaire en chef pour l’Irlande, Augustine Birrell, craignait en juin 1914 que tout l’Ulster bascule dans le désordre si la discipline de l’UVF venait à céder. Elle a tenu.
Larne, avril 1914 : l’Ulster s’arme
Le point faible de l’UVF est l’armement. Dans le comté d’Antrim, les volontaires n’ont longtemps disposé que de 200 fusils pour 10 700 hommes. Certains comtés, comme Donegal et Cavan, organisent leur propre contrebande d’armes. Début 1913, Frank Hall fait déjà venir de Londres des mitrailleuses Vickers dans des caisses étiquetées « appareils de radio ». Lors d’un essai depuis le court de tennis du château familial, les balles ricochent et retombent sur des ouvriers du domaine, à près d’un kilomètre, sans faire de victime.
La pression des volontaires d’Antrim et l’approche du vote définitif du Home Rule poussent la direction unioniste à frapper un grand coup. En janvier 1914, Carson autorise le major Frederick Crawford à acheter des armes en Allemagne. Dans la nuit du 24 au 25 avril 1914, 35 000 fusils et 3 millions de cartouches sont débarqués à Larne, Bangor et Donaghadee, puis distribués dans toute la province. Environ 500 voitures du corps automobile de l’UVF participent à l’opération, soit à peu près la moitié des automobiles de l’Ulster. C’est la première utilisation militaire de l’automobile à cette échelle, et le plan est l’œuvre de Wilfrid Spender, qui fait lui-même une partie du trajet à vélo.
Au même moment éclate l’affaire du Curragh. Le général Hubert Gough et 57 des 70 officiers de la 3e brigade de cavalerie font savoir qu’ils préfèrent être renvoyés de l’armée plutôt que d’être envoyés contre l’Ulster. Aucun ordre n’ayant été donné, il ne s’agit pas d’une mutinerie à proprement parler. Mais le gouvernement perd l’option de la force, que Winston Churchill et le ministre de la Guerre J. E. B. Seely envisageaient sérieusement. La conférence de Buckingham Palace, en juillet 1914, échoue à trouver un compromis. Un gouvernement provisoire d’Ulster est prêt, et le correspondant militaire du Times estime que l’UVF se battrait avec acharnement si on la contraignait.
L’exclusion de 6 comtés, une victoire amère
La Grande Guerre éclate avant l’épreuve de force. Entre-temps, l’idée d’exclure l’Ulster du Home Rule s’est imposée, et le livret en attribue largement le mérite à l’UVF. Reste à fixer l’étendue du territoire exclu. Les nationalistes acceptent à contrecœur 4 comtés, les unionistes réclament officiellement les 9 comtés de la province mais se résignent en pratique à 6. Ce choix est un déchirement pour les unionistes de Cavan, de Donegal et de Monaghan. Ils sont abandonnés une première fois en 1916, puis définitivement en 1920, malgré une tentative de leurs délégués pour faire annuler la décision. Le livret cite Churchill lui-même, qui reconnaîtra en 1937 que si l’Ulster s’était contenté d’une agitation constitutionnelle, il aurait très probablement été inclus de force dans un Parlement de Dublin.
De l’UVF à la Somme
En 1914, l’UVF devient la base de la 36e division d’Ulster. Les noms de clan des Borders écossais et du Northumberland y foisonnent : un peloton peut compter 5 Armstrong, Wilson ou Elliott. Son historien officiel, Cyril Falls, fils d’un commandant de bataillon de l’UVF du Fermanagh et futur professeur d’histoire militaire à Oxford, raconte avoir vu des soldats lire le Nouveau Testament dans les tranchées. Le 1er juillet 1916, la division perd plus de la moitié des hommes engagés à l’assaut sur la Somme. Le récit de Wilfrid Spender, publié anonymement par The Times et le Morning Post, fait de ce sacrifice une légende. Il commence par ces mots : « Je ne suis pas un homme d’Ulster, mais (…) je préférerais être un homme d’Ulster que n’importe quoi d’autre au monde ».
Des parcours hors du commun
Les portraits en annexe éclairent quelques destins singuliers. Frank Hall rejoint le MI5 pendant la guerre, sous le nom de code « Q », repris plus tard par Ian Fleming pour James Bond, et participe à l’interrogatoire de Roger Casement. Ambrose Ricardo, arrière-petit-fils de l’économiste David Ricardo, cofonde la Feis de Londonderry et défend en 1920 les délégués des 3 comtés abandonnés. Wilfrid Spender organise en 1920 la reconstitution de l’UVF, d’où naît l’Ulster Special Constabulary, puis devient secrétaire du gouvernement nord-irlandais et fondateur de sa fonction publique. Le colonel Wallace, enfin, franc-maçon du 33e degré, est l’auteur de The South Down Militia, une chanson de régiment toujours connue.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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