Tout commence par une embuscade, en 1754, dans les forêts de Virginie. Une jeune recrue britannique du nom de George Washington y attaque des soldats français, déclenchant sans le savoir la guerre de Sept Ans. C’est par ce geste fondateur que s’ouvre la nouvelle fresque documentaire de Ken Burns, « La guerre d’indépendance américaine : toute l’histoire » (États-Unis, 2025), série en six épisodes qui retrace, de cette étincelle initiale jusqu’au traité de Paris de 1783, la naissance d’une nation qui fête cette année ses 250 ans.
Une révolution née d’une victoire britannique
Le paradoxe est saisissant et le documentaire le met en lumière : c’est le triomphe de la Couronne sur la France et l’Espagne, en 1763, qui sème les germes de sa perte. Devenu premier empire colonial du monde, le Royaume-Uni doit éponger les dettes du conflit. Il impose alors de nouvelles taxes à ses treize colonies américaines, dont le fameux Stamp Act sur le papier timbré. La colère monte, des appels de Benjamin Franklin à une fédération des colonies — restés d’abord sans écho dès 1754 — jusqu’à la Tea Party de Boston en décembre 1773, où une soixantaine d’hommes déguisés en Amérindiens jettent à l’eau 46 tonnes de thé britannique. Au printemps 1775, les premiers coups de feu éclatent : les « tuniques rouges » reculent face aux milices de colons, laissant des morts des deux côtés.
Le souffle d’une nation et ses zones d’ombre
Fidèle à la méthode qui a fait sa réputation — déjà éprouvée sur la guerre de Sécession, la Seconde Guerre mondiale ou le Vietnam —, Ken Burns explore les multiples dimensions, historiques, politiques et humaines, d’un moment en partie mythifié. Le cœur du récit reste la Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776, rédigée par Thomas Jefferson, et son principe révolutionnaire selon lequel tous les hommes naissent égaux et dotés de droits inaliénables.
Le documentaire ne masque pas que ce principe demeurait alors largement théorique : il n’incluait ni les femmes, ni les Amérindiens, ni les esclaves. Il rappelle aussi un fait longtemps tu par les manuels : des siècles avant les colons européens, les Six Nations de la Confédération iroquoise — Seneca, Cayuga, Onondaga, Tuscarora, Oneida et Mohawk — avaient bâti une union démocratique durable. Tout au long de la série, le sort des peuples autochtones, contraints de choisir un camp puis de s’entretuer, et celui des esclaves, à qui les deux camps font des promesses de liberté rarement tenues, occupe une place importante.
Du désastre de New York au piège de Yorktown
La fresque se déploie au rythme des grandes étapes militaires. La création de l’armée continentale, confiée à Washington en 1775. Le pamphlet incendiaire de Thomas Paine, Le Sens commun, qui embrase les colonies en 1776. Puis le désastre de Long Island, la chute de New York et du New Jersey, la retraite épuisée jusqu’en Pennsylvanie. Vient la nuit de Noël 1776, où Washington traverse le Delaware gelé pour fondre sur la garnison hessoise de Trenton — une victoire qui ranime l’espoir.
Le tournant survient en 1777 à Saratoga, où le général britannique Burgoyne capitule avec 6 000 hommes, décidant la France de Louis XVI à entrer officiellement en guerre aux côtés des insurgés. Le terrible hiver de Valley Forge, le froid, la faim et la maladie manquent de briser l’armée continentale, que le baron von Steuben transforme peu à peu en troupe aguerrie. La guerre bascule vers le sud, Savannah et Charleston tombent, avant l’acte final : en octobre 1781, encerclé à Yorktown par Washington et le général français Rochambeau, la flotte de l’amiral de Grasse coupant toute retraite, Cornwallis dépose les armes.
Un projet inachevé, miroir de l’Amérique d’aujourd’hui
Le traité de Paris de 1783 consacre l’indépendance américaine — mais oublie les esclaves et les peuples autochtones, livrés aux appétits d’une nation en expansion. Washington, lui, renonce au pouvoir, geste qui stupéfie jusqu’au roi George III, lequel voit en lui « le plus grand personnage de l’époque ». Pour Ken Burns, cette révolution demeure un projet inachevé, porteur de divisions intrinsèques que l’Amérique contemporaine, profondément fracturée, ravive avec intensité. Nourrie d’une iconographie foisonnante, de lettres et de journaux intimes de protagonistes célèbres ou anonymes, et de l’éclairage de nombreux spécialistes, la série est disponible jusqu’au 22 février 2027.