La Révolution française est née largement d’une longue et insidieuse fermentation des esprits. Non dans le peuple juste soucieux d’en finir avec les contraintes féodales (qui étaient sur leur fin) mais au cœur de la bourgeoisie, du clergé et de la noblesse « éclairés ».
Les Lumières n’étaient pas seulement dominantes à Paris, dans les villes ouvertes sur le monde, dans d’autres où siégeaient les parlements mais on les rencontrait dans de plus petites cités. Des salons, des cabinets de lecture, des académies tenues au goût du jour par des brochures, des livres plus ou moins clandestins.
Tel était le cas d’Uzès, aux portes des Cévennes, à égale distance ou presque d’Alès, d’Avignon, de Nîmes. Son ancienneté remonte aux Romains, les sources pérennes alimentent l’aqueduc qui va jusqu’à Nîmes. Le pays a été marqué par les guerres de Religions, le soulèvement des Camisards, encore dans tous les esprits. L’édit de tolérance signé par Louis XVI en 1787 n’avait pas mis fin aux fractures.
Toute cette histoire locale qui est l’essentiel de ce gros récit est entrelardée d’informations, de considérations sur l’état du royaume. Et là le bât blesse. Ces digressions qui ne sont pas de première main hachurent le récit et cassent son rythme. Au point de trop souvent égarer le lecteur.
Bernard Rio nous fait entrer dans l’intimité de ce microcosme, à Uzès. On suivra le cheminement de figures comme l’évêque, le procureur, les maires, la dame Verdier, la Verdurin du temps, le comte de Saillans. Puis après 1792, le curé Claude Allier, inspirateur illuminé de la « petite Vendée » du camp de Jalès. Sans oublier le conspirateur impénitent d’Antraigues et d’autres encore. Tous vivants, bien campés, saisis avec justesse. Du bon travail.
Jean Heurtin.
* Bernard RIO, La Révolution des ombres. Les Éditions Ar Gedour, 2026 (à commander ici)
Crédit photo : DR (photo d’illustration) & Wikipedia
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3 réponses à “« La Révolution des ombres » : Bernard Rio raconte 1789 vu depuis Uzès”
Ramener la Révolution française à l’action d’une infime minorité inspirée par les Lumières n’est pas soutenable, d’autant plus que comme Timothy Tackett l’a montré, les 1154 députés qui ont participé aux états généraux de 1789 n’avaient pas l’intention de détruire l’ancien régime lorsqu’ils se réunirent le 5 mai 1789; les plus audacieux voulaient tout au plus une évolution vers le modèle anglais de monarchie.
La paysannerie, soit 80% de la population de 1789, ne connaissait rien des spéculations des philosophes des Lumières mais c’est elle qui s’est soulevée pendant l’été 1789, entre le 15 juillet et la fin août et c’est ce soulèvement qui a impulsé le mouvement révolutionnaire et qui est à l’origine des décisions prises au cours de la nuit du 4 août et donc de l’effondrement de l’ancien régime. La paysannerie ne supportait ni la noblesse, ni les droits exorbitants de cette dernière, ni le mépris qu’elle affichait à l’endroit des 99% de Français qui n’appartenaient pas à cette caste minoritaire et très largement parasitaire. Le soulèvement de la paysannerie, qui eut lieu pendant l’été de 1789, fait partie des innombrables soulèvements populaires qui ont eu lieu depuis le Chalcolithique, c’est-à-dire depuis qu’apparurent les premières sociétés inégalitaires et hiérarchiques.
La bourgeoisie « éclairée » a pris la direction du mouvement et l’a récupéré à son profit mais on ne peut pas dire que la Révolution résulta d’une « stratégie métapolitique ou culturelle » que la dite bourgeoisie « éclairée » aurait menée pendant des décennies; l’ancien régime est mort de son usure générale, de sa faillite financière, de la crise sociale (la bourgeoisie ne supportait plus d’être tenue à l’écart des fonctions dirigeantes) et de l’appauvrissement d’une grande partie de la paysannerie auxquels s’est ajoutée une crise frumentaire. En 1789, les conditions nécessaires aux changements de régime, qui ont été identifiées par l’anthropologue Peter Turchin lequel a étudié, avec son équipe, un très grand nombre de sociétés de toutes les époques et de toutes les régions du monde avant d’en tirer une loi générale, étaient réunies. Ce faisant, il a ruiné la théorie de Gramsci et celle d’Augustin Cochin qui n’ont été validées par aucun exemple historique.
Excellent commentaire du « gros pavé » par Jean Heurtin.En effet nous arrivions à la fin d’un monde avec un clergé éclairé, une petite noblesse provinciale que les braves gens allèrent quérir chez elle et l’épopée des Géants commença en Bas Poitou, Anjou mais aussi Bretagne avec Charrette et tant d’autres en Bertègne, en Normandie…Et je rappelle que Charrette est breton.
Bernard Rio vient de publier un très grand livre qui confirme son grand talent et son erudition.