Politique. La droite, cette autre gauche [Tribune libre]

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Quand j’étais plus jeune, on me disait que ce qui était un marqueur de la « droite nationale » comme on disait à l’époque ou du moins de la « droite », c’était de « partir du réel ». Certains s’appuyant sur la célèbre distinction de Charles Maurras entre pays légal et pays réel. C’était très attrayant pour un jeune homme comme moi désabusé par le bla bla des partis traditionnels car en face les « gauchistes » semblaient eux aussi se perdre dans leur bla bla, leurs utopies et leurs débats sans queue ni tête.

Nous en face, on avait le « réel ». Et j’entendais tout le temps que ce « réel » nous donnait raison.

Par exemple sur l’insécurité, la droite opposait le « réel » à la gauche qui parlait d’un « sentiment » et qui comme d’habitude nous sortait les violons de la subjectivité liée au ressenti de chacun voire accusait les médias ; qui comme on le sait tous sont tenus par une armée de crypto-lepenistes. On avait donc il y a plus d’une décennie Jean-Marie Le Pen en 2002 ou Nicolas Sarkozy en 2007 qui s’appuyèrent sur le « réel » pour conquérir les voix des Français. Ils disaient tout haut ce que d’autres pensaient tout bas selon l’expression consacrée, ils mettaient des mots sur ce que les « gens » voyaient. Dans la plus pure tradition de droite, ils ne parlaient pas utopie, post-révolution, Grand Soir, mais « réel », ordre, travail.

On sait ce qu’il est advenu du FN lorsque Jean-Marie Le Pen a cherché à conquérir les voix des banlieues à Argenteuil et par la suite du mandat de Sarkozy pourtant élu sur le « kärcher » : ils ont oublié la réalité de leur électorat au profit de stratégies politiques menées par des conseillers mal avisés ou poursuivant des desseins idéologiques.

Ainsi on a l’impression depuis une dizaine d’années que le « réel » a échappé même à la « droite » qui d’ailleurs ne s’appelle plus la droite mais cherche d’autres qualificatifs moins stigmatisant « républicains », « patriotes », « souverainistes », « populistes », « anti-mondialistes ». Mais pire encore, je constate une tendance massive dans les milieux militants à ne pas tenir compte du réel et les exemples sont nombreux.

Récemment Eric Zemmour a créé malgré lui un nouveau buzz autour d’un débat sur les prénoms. Croyez-vous qu’il aurait reçu du soutien de la part de ceux qui sont censés s’opposer aux méfaits des globalistes ? Que nenni, nous avons au contraire lu des critiques sur le numéro d’Elements qui met Zemmour à l’honneur, alors que Zemmour est lu par des centaines de milliers de personnes et que cette Une peut permettre à cette revue de conquérir un nouveau lectorat au fond pas tellement éloigné.

De la même façon, on ne cesse de lire des critiques sur les éditions Ring qui ne prétendent rien faire d’autre qu’un travail grand public en particulier sur les problèmes d’insécurité et d’islamisme. On en vient même à affubler de « droitard » ou de « bourgeois » pour tout et n’importe quoi et par exemple tous ceux qui ne font pas profession de foi d’anticapitalisme radical dans un pays pourtant gangrené par la fiscalité et le marxisme culturel venu des Etats-Unis.

La France n’est un pays « ultra-libéral » que pour les étudiants de la Sorbonne ou de la rue d’Ulm, fussent-ils de droite… A l’international, la Russie est perçue comme le cœur névralgique de l’identitarisme européen malgré sa géographie très excentrée de la « Vieille Europe », la réhabilitation de l’histoire soviétique, l’influence de l’islam douteux de Kadyrov, les prières de rue ou le rapprochement avec la Turquie d’Erdogan avec qui Poutine a inauguré la plus grande mosquée du pays… que n’aurait-on pas lu à droite sur Macron si il avait inauguré une mosquée avec Erdogan…

Très peu de « réel » et beaucoup trop d’idéologie

On évoque constamment dans certains milieux intellectuels la nécessaire jonction entre les deux populismes pour combattre le système euro-mondialiste alors même que extrême-gauche et extrême-droite sont irréconciliables sur un grand nombre de sujets, et parmi eux le plus clivant : l’immigration. On continue de lire des logorrhées tiers-mondistes à l’heure de l’effondrement quasi total du nationalisme arabe, de la poussée islamiste, de la haine de l’occidental et ce plus de 25 ans après la fin de la Guerre froide comme si notre salut allait venir d’on ne sait quel chef d’état prétendument « non-aligné »…

Bref je vois très peu de « réel » et beaucoup trop d’idéologie et d’enfermement doctrinal. Une impression de vivre encore dans les années 70’/80′. Les nouvelles réalités géopolitiques (comme l’importance de la Chine, la disparition du nationalisme arabe, la tendance forte aux regroupements continentaux, la puissance des GAFAM), technologique (intelligences artificielles, robotique), scientifiques (progrès de la génétique, découvertes sur le QI), environnementales (pollution des mers, des océans, des terres agricoles, des cours d’eau, des sols, de l’air, enlaidissement des paysages, …), sont peu prises en compte.

Très peu de pragmatisme et de stratégie de conquête et beaucoup d’entêtement dans des impasses politique. Cette tendance idéologisante, ce « doctrinisme » qui s’impose et résume tout aux idées pures et nous éloigne du « réel », de sa complexité et donc de ce qui fait l’ADN politique de la droite, n’est pas sans rappeler les tendances qui ont court à l’extrême-gauche avec des divisions de sous-division pour des points de doctrine. Ce sont beaucoup de méthodes et de positionnement issus de l’ultra-gauche qui ont progressivement contaminés la droite et quant on parle de « victoire des idées » et de « gramcisme » on se demande bien quelles idées classées à droite ont vraiment progressé à gauche.

La gauche a-t-elle par exemple abandonnée sa tendance égalitariste qui fait partie de son histoire ? Non. Par contre le discours égalitariste s’impose de plus en plus à droite, avec son corollaire, le discours victimaire.

La gauche a-t-elle abandonnée le « constructivisme  social » au profit d’un certain déterminisme ? Non. Par contre à droite le « constructivisme social » a progressé. A cela il faut ajouter qu’une ambiance délétère règne de plus en plus et une mentalité de commissaire politique s’impose peu à peu. Il faut alors boycotter des essayistes ou des universitaires qui sont suspects d’être trop « systémo-compatibles ».

Apporter des réponses concrètes aux enjeux du XXIème siècle

Au point que des gens à droite pensent sérieusement et de plus en plus que la lutte contre l’islam radical ou les préoccupations écologiques font finalement le « jeu du système » des « mondialistes ». On parle de l’absence de débat à gauche, mais je n’en vois pas plus à « droite » et les réseaux sociaux ne font qu’accentuer la tendance à la confrontation, à l’impératif de « choisir son camp » et à publier quotidiennement des commentaires ironiques et sarcastiques en lieu et place des échanges fermes mais courtois que devraient conserver des hommes de droite. Plutôt que de débattre sur les faits, donc sur le « réel » en avançant des chiffres ou des études récentes on est dans la posture du « plus révolutionnaire que toi », « plus anti-système que toi » comme ces souverainistes qui passent leur temps à clamer qu’ils sont « plus pour le Frexit que le FN » comme si ce sujet avait par ailleurs une quelconque importance.

Au final, la droite ne devient qu’une « autre gauche ». Mais le temps file et je pense qu’il serait temps que les gens se concentrent sur le réel en privilégiant les faits, la sociologie réelle et l’action locale plutôt que de perdre leur temps à contrecarrer les initiatives qui leurs semblent trop « systèmo-compatibles », car entre les nouveaux enjeux liés par exemple à la démographie, à la génétique, aux IA, à la Chine ou aux GAFAM (le réel) et le Grand Soir s’appuyant sur l’exégèse d’auteurs du XIXeme siècle (les idées), j’ai quelques certitudes sur ce qui est en train de faire l’histoire.

Attention je ne dis pas qu’il ne faut pas lire les auteurs du XIXeme siècle et en retirer des analyses, je dis qu’il faut apporter des réponses concrètes, ici et maintenant, aux enjeux du XXIeme siècle.

Jean Terroir

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