« Notre meilleur ennemi » : Éléments consacre un hors-série de 132 pages aux États-Unis

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132 pages, 14,90 €, une couverture entièrement rouge et bleu et un titre sans ambiguïté : « Notre meilleur ennemi ». La revue Éléments publie ce mois-ci son quatrième hors-série, entièrement consacré aux États-Unis, sous-titré « de l’Oncle Sam au phénomène Trump ». Le principe est celui déjà éprouvé lors des livraisons précédentes : puiser dans plus de 50 ans d’archives pour reconstituer, article après article, le regard porté par la revue sur un sujet.

Le résultat est plus intéressant qu’une simple anthologie. En alignant 22 textes publiés entre mars 1975 et avril 2026, le hors-série produit malgré lui un document sur l’évolution d’un courant de pensée — et sur ce qu’il avait vu venir.

L’éditorial : « une révolution »

Xavier Eman, rédacteur en chef, ouvre le numéro sur un constat qu’il pose d’emblée à distance des passions du moment. Que l’on déplore la vulgarité de Donald Trump ou que l’on salue son volontarisme, qu’on le tienne pour un croisement du roi Ubu et du capitaine Fracasse ou pour le sauveur d’un Occident qui, écrit-il, n’existe pas, son second mandat marque selon lui une rupture capitale.

Il reprend à son compte l’énumération d’Alain de Benoist : découplage de l’Europe et de l’Amérique, explosion de l’Alliance atlantique, fin probable de l’OTAN, remise en cause du libre-échange, effondrement d’un ordre international fondé sur la démocratie libérale, le droit international et l’idéologie des droits de l’homme.

Le passage le plus mordant vise moins Washington que ses admirateurs européens : Eman s’inquiète d’une nouvelle génération fascinée par les rodomontades virilistes et le prométhéisme technologique d’outre-Atlantique, et du retour d’un occidentalisme qu’il juge aussi arrogant que bancal. C’est le fil directeur du numéro : la critique de l’Amérique n’y est pas l’exclusivité de la gauche, et l’alignement enthousiaste sur Trump n’y est pas davantage tenu pour une position de droite.

Ce que la revue écrivait en 1975

Le plus ancien texte du recueil date de mars 1975. Signé Robert de Herte — nom de plume d’Alain de Benoist — il rend compte d’un débat d’Apostrophes où s’affrontaient partisans et adversaires de l’Amérique. Dans le camp des adversaires, deux hommes de droite : Jean Cau et Jean Dutourd. En face, un homme de gauche : Jean-François Revel. L’article constate un basculement qui, 50 ans plus tard, structure encore le débat français : l’antiaméricanisme a changé de bord.

Suit le texte de Guillaume Faye, « Pour en finir avec la civilisation occidentale », qui s’ouvre sur une citation de Heidegger décrivant une Europe prise en étau entre la Russie et l’Amérique. Faye y opère la distinction entre l’« occidental » et l’« hespérial », et conclut que l’avènement du second suppose la mort du premier. On peut trouver la construction conceptuelle datée ; elle éclaire en tout cas d’où vient le refus, constant dans cette famille de pensée, d’identifier l’Europe à l’Occident.

Pierre Vial signe un texte de septembre 1990 sur la guerre du Golfe, « Mourir pour des pétrodollars ? », qui dénonce l’engagement français aux côtés de Washington au nom de droits de l’homme que ni le Koweït ni l’Arabie saoudite ne respectent. Alain de Benoist, en avril 1991, analyse le maintien de la puissance américaine après l’effondrement soviétique et formule une thèse que l’on peut relire aujourd’hui avec profit : si les États-Unis peuvent jouer les gendarmes du monde, c’est moins parce qu’ils en ont les moyens que parce que personne ne leur dispute ce rôle.

L’Amérique qu’ils aiment

Le numéro évite le piège du réquisitoire uniforme, et c’est sa meilleure trouvaille. Un bloc entier, tiré d’un dossier d’avril 2005, s’intitule « Quand l’Amérique était belle ». Michel Marmin y traite de Charles Ives, premier compositeur authentiquement américain, Paul Masquelier de Hemingway, Robert de Herte de Jack London.

Marc Hocine livre une déambulation new-yorkaise parue en avril 2018, qui commence dans l’avion entre Roissy et JFK avec Simenon et Paul Morand pour bagages. Christian Brosio revient sur Washington contre de Gaulle. François-Xavier Consoli consacre un texte à Yellowstone, la série de Taylor Sheridan à ne pas manquer.

Cette part-là compte. Une revue qui ne saurait qu’accuser produirait un numéro illisible ; celle-ci assume une admiration pour une certaine Amérique — celle des grands espaces, du roman et du jazz — tout en refusant la tutelle politique de l’autre.

Le cœur du dossier : dépossession, droit, dollar

Les textes les plus récents forment un ensemble cohérent sur les instruments concrets de la puissance américaine.

L’entretien avec Matthew Crawford, recueilli par Ethan Rundell en décembre 2018, est le morceau de bravoure du numéro. L’auteur d’Éloge du carburateur y développe une thèse qu’il juge plus grave que le déclassement économique : l’appropriation méthodique de notre attention par l’économie moderne. Ce à quoi vous prêtez attention détermine ce qui est vrai pour vous, résume-t-il. Le philosophe qui répare les motos y dresse par ailleurs une typologie sévère de la classe supérieure mondialisée.

Pascal Eysseric traite de l’extraterritorialité du droit américain, en s’appuyant sur les travaux parlementaires de Pierre Lellouche. Le mécanisme est connu des industriels français, moins du grand public : des entreprises européennes soumises au droit américain, lourdement mises à l’amende, faute pour les États européens d’avoir opposé quoi que ce soit. La formule qui clôt le chapeau vaut d’être retenue : le droit d’ingérence conduisait fatalement à l’ingérence du droit.

Guillaume Travers signe deux textes complémentaires : l’un sur l’érosion du dollar comme monnaie de référence — et sur ce que sa chute retirerait comme levier à l’impérialisme américain —, l’autre sur la guerre des infrastructures entre la Chine et les États-Unis, câbles sous-marins, data centers et semi-conducteurs, avec la dépendance mondiale à Taïwan comme point de bascule.

Hervé Juvin publie un texte de juin 2022 au titre resté d’actualité, « L’OTAN se battra jusqu’au dernier Ukrainien ». François Bousquet cherche les racines religieuses du wokisme dans le puritanisme américain — le père Ubu au pays de Calvin et de Walt Disney — et consacre par ailleurs un long portrait à Elon Musk.

Deux textes plus inattendus complètent l’ensemble : un entretien avec l’historien Cédric Monget sur Anton LaVey et le satanisme californien, et une étude de Pierre Saint-Servant sur Theodore Kaczynski, l’écoterroriste le plus célèbre des États-Unis, mis en regard de Bernard Charbonneau.

Lionel Rondouin, enfin, propose une lecture originale des fractures américaines : ce qui se joue outre-Atlantique ne serait pas une nouvelle guerre de Sécession, mais un séparatisme territorial pacifique que l’immensité du pays rend possible. Les Américains ne s’affrontent pas, ils déménagent — vers les États dont la couleur politique leur convient.

On retrouve aussi, en pages 120 à 124, est une analyse technique de l’entreprise spatiale d’Elon Musk — SpaceX, Starlink, Starship — qui tranche avec l’admiration ambiante. Elle y voit une réussite construite sur le vide laissé par une NASA et une industrie américaine bureaucratisées, pendant que l’Europe ronronnait avec Ariane 5. Le jugement porté sur Starship est sévère : une impasse technologique pour les vols habités.

Le second est l’article de clôture, signé Alain de Benoist en avril 2026 : « Face à Donald Trump, l’Europe au pied du mur de l’Atlantique ». Il y soutient que l’arrivée de Trump n’est ni un épisode ni un tournant, mais une révolution doctrinale dont l’Europe n’a pas pris la mesure, et que l’on ne pourra faire comme Trump qu’en le faisant aussi contre lui.

L’intérêt de ce hors-série tient à sa profondeur de champ. Lire côte à côte un texte de 1975 sur l’antiaméricanisme qui change de camp, un texte de 1991 sur une hégémonie sans concurrent, et un texte de 2026 sur le découplage atlantique, permet de mesurer ce qui relève de l’analyse durable et ce qui relève de la conjoncture. Certains textes ont mal vieilli, d’autres se lisent comme s’ils avaient été écrits la semaine dernière. Le lecteur fait le tri lui-même, ce qui est la meilleure façon de procéder.

Ceux qui ne connaissent pas la revue y trouveront une porte d’entrée commode : les signatures principales sont réunies, sur un sujet qui n’est plus abstrait depuis que la question de la vassalité européenne se pose en termes budgétaires et militaires concrets.

Éléments hors-série n° 4, « L’Amérique — Notre meilleur ennemi », 132 pages, 14,90 €.  En kiosque et sur revue-elements.com, où la revue propose également des abonnements et l’accès à ses archives.

Crédit photo : DR (photo d’illustration)

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2 réponses à “« Notre meilleur ennemi » : Éléments consacre un hors-série de 132 pages aux États-Unis”

  1. Tirpitz dit :

    L’Europe a été conquise en 1945 par les Etats-Unis et l’URSS. Quand l’URSS s’est effondrée, l’Amérique a récupéré l’Europe de l’Est. Les Etats européens sont ses vassaux et les gouvernements des collaborateurs pro-alliés bien serviles. Le volet militaire de cette domination est l’OTAN, le volet civil est l’UE. La conséquence de la conquête de 1945 est une violente acculturation (américanisation et africanisation) et une dégénérescence de grand style : effondrement des empires coloniaux, immigration de masse, révolution des mœurs. L’Amérique entraîne l’Europe dans une spirale de déclin sans fin. Dans ce contexte, la France n’existe plus, nous ployons sous le poids de son cadavre et des légions d’asticots qui se repaissent de la pourriture. Il n’y a plus de Français, il n’y a que des Blancs francophones complètement déboussolés et à qui on a tout volé.

  2. Gaï de ROPRAZ dit :

    [email protected] : Je n’ai pas peur de laisser une trace. Et je suis reconnaissant envers Tirpitz de nous rappeler le declin de l’Europe et tout autant « sa récupération » par les USA. Encore faut-il bien comprendre un point primordial : Les USA sont totalement incapables de suivre l’Europe, tout au moins au niveau linguistique. En effet, et je persiste à croire que la plus grande erreur des USA proviendra de son incapacité à s’ouvrir aux langues étrangères. Par la force des choses, cet amalgamme (Europe/USA) s’effondrera et seules deux ou trois nations europeennes, en dehors de l’URSS, emergeront de ce merdier pour, par la suite, faire face à la pesante hégémonie de l’Amerique du Nord. D’où mon sentiment que la France (et le Français) ont encore une chance de survivre.

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