Agnès Walch : « Ce qui caractérise l’Ancien Régime sur le plan politique est l’amour des Français pour le roi » [Interview]

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Agrégée et docteur en histoire, professeur d’université, Agnès Walch est spécialiste de l’histoire du couple, du mariage et des mentalités des XVIIe et XVIIIe siècles.

Elle a publié de nombreux livres sur ces sujets, ainsi que des biographies de femmes : La Marquise de Brinvilliers, grande criminelle qui sévit peu avant l’Affaire des Poisons sous le règne de Louis XIV, ou encore Duel pour un roi qui évoque la rivalité entre deux maîtresses royales, Madame de Maintenon et Madame de Montespan.

Ce mois-ci, elle vient de publier La vie sous l’Ancien Régime, aux éditions Perrin, sur « ces deux siècles qui ont fondé l’art de vivre à la française ». Sous le règne des Bourbons, l’existence était rude : climat éprouvant, alimentation déficiente, spectacle permanent de la mort et des maladies incurables. À ces conditions s’ajoutait le cadre rigide d’une société figée dans des hiérarchies immuables, révérant un souverain lointain et courbant sous le poids d’une religion traditionnelle.

Pourtant, les hommes étaient heureux. Ils le disent, l’écrivent, le chantent. Leurs témoignages, mémoires, journaux intimes, récits, louent un art de vivre à la française, le goût d’une culture singulière, d’un patrimoine, d’une gastronomie enviée, de codes comportementaux élégants. Dès lors, comment expliquer que la Révolution française ait pu s’élever contre une telle conception de la société et des rapports humains ?

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L’historienne Agnès Walch répond à cette question en explorant la vie quotidienne des Français sous l’Ancien Régime. Dans un grand récit nourri aux meilleures sources et écrit d’une plume enlevée, elle donne à voir et à entendre les voix d’un passé oublié qui sut conjuguer la rudesse et la « douceur de vivre », selon la formule de Talleyrand.

Nous l’avons interrogée au sujet de cet ouvrage.

La vie sous l’Ancien Régime – Agnès Walch – Perrin – 24 €

Breizh-info.com : Comment êtes-vous parvenue à reconstituer ce qu’était la vie sous l’Ancien Régime ?

Agnès Walch : C’est une longue familiarité avec les sources de l’époque qui m’a conduit à écrire ce livre. J’ai beaucoup lu : correspondances conservées dans des fonds d’archives privées et publiques, mémoires écrits par les contemporains, journaux intimes. Les comportements des gens les plus humbles, qui n’étaient pas familiers de l’écrit, peuvent être appréhendés au travers des archives judiciaires, qui ne reflètent cependant que le discours des autorités et ne concernent que les comportements déviants. Rares sont les personnes issues des couches sociales les plus faibles qui ont laissé des traces, comme ce fils de paysan, Jamerey-Duval, qui sort de sa condition, apprend à lire et à écrire au point de terminer sa vie à Vienne, en Autriche, comme bibliothécaire de la Cour. Et j’ai aussi consulté les nombreux mémoires, conservés parfois dans des archives privées, parfois édités. La marquise de Sévigné écrit des lettres de ses Rochers, dans lesquelles elle évoque régulièrement les Bretons pour lesquels elle manifeste une grande tendresse. C’est une source de premier plan.

Breizh-info.com : Quelles sont les principales découvertes que vous avez faites ? Qu’est-ce qui caractérise l’Ancien Régime ?

Agnès Walch : Beaucoup d’historiens nous ont expliqué, depuis Michelet jusqu’à Goubert et Ariès, que la société d’Ancien Régime était violente, inégalitaire, pesante, entravant les libertés et terriblement moralisante. Bien sûr l’espérance de vie est faible, bien sûr les impôts pèsent de manière intolérable sur les pauvres, bien sûr les calamités s’abattent sur le pays et sur les hommes. Mais l’espérance de vie à la naissance ne préjuge pas de l’âge au décès puisque la moitié des bébés meurt avant l’âge de un an. La fiscalité, pour injuste qu’elle apparaisse, pèse bien plus légèrement que de nos jours. En l’absence d’avancées médicales, la mort frappe indifféremment les riches et les pauvres.

J’ai découvert une société « d’ordre », une société ordonnée en une cascade de déférences, où les rapports entre les individus sont fluides, chacun étant à une place déterminée, sans que des barrières rigides soient élevées entre les personnes. Régnait alors « une mixité sociale » : toutes les catégories de population se côtoyant au quotidien, vivant sous le même toit, en ville comme à la campagne. Cette proximité entraîna l’élaboration de règles de sociabilité qui marquent « l’art de vivre à la française » dont j’explique la genèse dans ce livre. Ce qui caractérise cette période sur le plan politique est l’amour des Français pour le roi. Avant 1789, il n’est pas question de remettre en cause l’autorité royale, l’obéissance due au souverain est largement partagée et tous pensent que les Bourbons les protègent.

Enfin, la vie quotidienne est pétrie d’une foi chrétienne et structurée par une pratique religieuse régulière, profonde et routinière, ce qui n’interdit pas des réflexions spirituelles de haut niveau. Je perçois cette société comme recherchant l’harmonie et regardant vers le bonheur. Alors malgré la rudesse des existences et une organisation sociale inégalitaire, on peut affirmer que nos ancêtres de tous milieux ont pu goûter à une douceur de vivre, qui fut regrettée lorsque arriva la Révolution.

Breizh-info.com : Pourquoi avoir choisi cette approche thématique ? Quel regard les gens portaient-ils sur leur époque ?

Agnès Walch : La période que je traite, du règne de Louis XIII à la fin du XVIIIe siècle, a une cohérence du point de vue des mentalités et c’est cette cohérence qu’il fallait restituer par un plan thématique. Certains hommes témoignent d’une époque heureuse : ils l’écrivent, le chantent, malgré la rigidité du cadre, un climat éprouvant, une alimentation déficiente, le spectacle permanent de la mort, une société figée dans des hiérarchies immuables.

Mon livre est divisé en trois grandes parties : le socle des croyances, les habitudes du quotidien et les plaisirs de la vie. L’approche thématique permet de montrer comment fonctionnait la société, d’explorer les mentalités et les comportements largement partagés par les populations et qui semblent, à nous qui vivons au XXIe siècles, exotiques. Il en est ainsi de la fascination pour les armes et le port de l’épée qui a disparu de notre société démilitarisée. La manière dont les individus se présentaient aux autres et s’inséraient dans le tissu social était marquée par des usages désormais abolis.

Le chapitre sur les Cinq Sens me tient particulièrement à cœur. Il passe en revue la vue, l’odorat, l’ouïe, le toucher et le goût. Je l’ai voulu original, s’appuyant sur de multiples sources, tels les tableaux et les dessins de l’époque ou les ouvrages de morale écrit par le clergé, pour tenter de restituer de l’intérieur l’ambiance de l’époque.

Breizh-info.com : Y a-t-il des filmes récents (ou moins récents) qui décrivent bien ce qu’était la vie à l’époque ? Et d’autres qui s’égarent ?

Agnès Walch : Des films de Sacha Guitry, vieillots et anachroniques mais qui restituent assez bien les rapports entre les courtisans, à Ridicule, de Patrice Lecomte, qui exagère les travers du XVIIIe siècle, en passant par le film de Sofia Coppola sur Marie-Antoinette, aucun n’est satisfaisant. Mais chacun délivre une part de la vérité. Le film de Coppola, qui est bourré d’erreurs factuelles, restitue pourtant avec un brio l’ambiance festive et juvénile de la cour de Louis XVI.

L’Allée du roi de Nina Companeez, Que la fête commence de Bertrand Tavernier ou L’échange des princesses de Marc Dugain sont sans conteste très élaborés et documentés. Ma préférence va à deux films épurés et élégants, comme l’était cette société que je décris, deux films d’Éric Rohmer, qui séduisent autant par leur brio cinématographique que par la finesse des analyses psychologiques. L’Anglaise et le Duc, et Les amours d’Astrée et Céladon ont une grâce qui me séduit particulièrement.

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR
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