Renouer avec le silence ? (Chronique du confinement)

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Vendredi 28 mars 2020, il est 13h00, je suis allongée au soleil dans le jardin. Je suis bien. Pas un bruit à l’exception d’un bourdonnement d’insecte qui butine un vegelia en début de floraison. L’air est doux, presque frais, juste quelques battements d’ailes, de rares piaillements furtifs d’oiseaux.

Je ferme les yeux. Je perds la notion du temps. Depuis plusieurs jours, cela devient une habitude. Souvenirs d’enfance, tout se précise. Ma maison natale dans le vignoble nantais, les coteaux, un été du début des années 1960. Je me laisse envahir et je renoue avec cette notion de temps, de lenteur, de continuité interminable, de succession implacable de jours semblables les uns aux autres. Les grandes vacances. Celles où l’on reste chez soi à tuer le temps, les adultes travaillent, les enfants trompent l’ennui en s’occupant avec des riens. Et cette sensation d’infini, d’immuable, avec la seule importance que l’on veut bien donner à la plus petite chose.

Jamais je n’aurai pensé renouer avec cette impression. Et me voilà tout à coup replongée dans l’atmosphère des années 60, j’ai une dizaine d’années, je suis seule, je m’ennuie mais je sais m’occuper, observer, détailler, apprivoiser le silence. Faire du silence un ami, identifier le moindre son. Dans le jardin, les yeux fermés, je pouvais reconnaître le pas du père Untel qui traînait les sabots. La brouette qui grince, c’est notre voisine qui rentre de l’herbe pour ses lapins. Et les voix, du fond des caves, elles étaient vraies sources d’information annonçant une vive altercation, une beuverie débridée ou plus feutrées pour les confidences importantes.

Gamine, sur mon livret scolaire, j’ai eu plusieurs fois la mention : « verbe haut » ou « bavardage ». Je ne m’en suis jamais chagrinée même si cela m’a valu quelques remontrances. Pour moi, la voix, le son, c’est la vie.

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À la qualité du silence, je sais que l’on peut opposer la qualité d’un son, sa musicalité. Tout, pourvu que cela ne soit pas dissonant, agressif. Au début de ma carrière professionnelle, j’ai été standardiste et mes oreilles souffrent encore de ces sons stridents qui m’ont abîmé les tympans. Mais je garde aussi en moi, très vivace, ces petits électrophones de la fin des années 60 qui nous mettaient à porter d’oreille les groupes et les modes de l’époque.

Paradoxe de ce confinement, du fond de la nuit des temps, ces chansons, ces artistes circulent sur Facebook et apportent réconfort et mélancolie à chaque reclus. Une amie ne décroche pas le téléphone, je m’inquiète, elle est seule : elle n’entendait pas, elle écoutait Reggiani à tue-tête. Ce matin mon mari, juste réveillé, me passe son portable : il est enchanté, il vient d’entendre une chanson du groupe ABBA. Et moi, il y a deux jours, petite insomnie, je me lève, allume la télévision, sur Arte : Madame Butterfly et cette violente envie de monter à fond le son. Je ne suis pas égoïste, je me suis retenue.

Difficile choix que de se déterminer pour un silence de plomb. Là aussi, pour moi, cela remonte à des émotions liées à l’enfance. Le silence imposé par les sœurs de l’école chrétienne, ce silence qui rimait parfois avec enfermement, impossibilité pour une enfant d’exprimer sa souffrance. Le silence du mensonge, de la négation. Ce silence qui vous amène à pousser un cri pour le rompre. Le premier cri : symbole de vie.

Même s’il m’est impossible de nier l’importance du silence, je sais que je le redoute. Cette hantise est marquée au fer rouge des peurs de mon enfance. Dans l’église, à la nuit tombée, à genoux à côté de ma marraine, la lente psalmodie des prières du Salut. La visite du couvent et cette affirmation : tu vois, elles ont fait vœux de silence pour le Seigneur. Et moi, tétanisée, cherchant désespérément la sortie.

Je me lève, me secoue pour chasser cette angoisse, toute surprise d’avoir ravivé de tels souvenirs. Pourvu qu’une fois ce confinement passé, nous soyons capables de retrouver raison et bon sens. Le bruit c’est la vie, la nature nous l’enseigne. Le silence, c’est la qualité que nous lui donnons.

Anne MESDON

N.B. Le confinement conduit à des extrémités. Si l’on m’avait dit que j’écouterai, trente-huit ans après sa création, un des plus gros succès d’ABBA, le groupe de pop suédois, « The day before you came » !!!

Un titre prémonitoire puisqu’il raconte le morne quotidien d’une fille esseulée jusqu’au jour où « il arrive ». En 1982, un prince charmant, en 2020 un gros virus…

Mais cette chanson est tout simplement sublime ou plutôt son interprète, Agnetha Faitskog. À voir, elle en solo, dans sa tenue rouge d’inspiration viking. (le mari)

Crédit photo : DR
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