Un avant-goût de 2020 ? La présidentielle américaine chaotique de 1876

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La présidentielle de novembre 2020 aux États-Unis a de grandes chances d’être arbitrée par les tribunaux tant les prétextes à fraude semblent nombreux : votes par courrier qui n’arriveront peut-être pas à temps, possibilité de double vote dans les urnes et par correspondance. La bataille risque d’être juridiquement épique surtout si les résultats sont serrés et si le perdant refuse de s’incliner.

Les USA ont déjà connu le scrutin Bush-Gore où le président Bush ne l’a emporté que grâce aux délégués de la Floride, eux-mêmes désignés par une majorité qui à mesure du recomptage manuel des bulletins s’effilochait. La Cour suprême a néanmoins jugé qu’il fallait s’arrêter à un moment donné, car le recomptage était lui-même sujet à caution : comment déterminer si un bulletin est valable ou pas ?

Mais rien n’a été pire que la présidentielle de 1876 où l’Amérique a touché le fond

Après leur victoire en 1865 à l’issue de la guerre de Sécession, les nordistes ont entrepris de réintégrer les Sudistes dans l’union tout en protégeant par la loi et par l’armée les Afro-Américains. En 1868, Ulysse S. Grant, le général qui a conduit l’armée nordiste à la victoire, a accédé à la Maison blanche sous les couleurs républicaines. Les États sécessionnistes ont été progressivement réintégrés dans l’union, les quatre derniers en 1870. Il suffisait pour cela que 10 % des électeurs jurent fidélité à la constitution nordiste. Quand un ancien État sécessionniste était réintégré, l’administration militaire finissait par s’effacer au profit d’institutions élues toujours choisies parmi les démocrates du sud, ceux qui étaient à l’origine de la sécession de 1861. Le président Grant s’efforça néanmoins de protéger les Afro-Américains du désir de revanche sudiste, mais il fut discrédité par la corruption de son entourage et celle-ci rejaillit par ricochet sur le parti républicain.

Grant ne pouvant plus se présenter en 1876 (il refit néanmoins une tentative en 1880), le parti républicain choisit comme candidat le gouverneur républicain de l’Ohio, Rutherford Hayes, tandis que les démocrates investissaient Samuel Tident qui était réputé pour sa probité. La campagne électorale fut tendue : des électeurs noirs furent l’objet d’intimidation dans tout le sud pour les dissuader de voter ; les bulletins de votre furent falsifiés en grand nombre en Oregon, en Caroline du Sud, en Floride en Louisiane et en Géorgie. En Floride, la compagnie de chemin de fer Central Railroad remit à ses employés des bulletins numérotés en les avertissant qu’on licencierait tous ceux dont le numéro n’était pas réapparu ! Des trains transportant des urnes vers des localités perçues comme favorables à la partie adverse furent attaqués et les urnes volées, cela tant par les démocrates que par les républicains.

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À Washington, des républicains montèrent un réseau qui détourna de fortes sommes au détriment de la poste, l’argent servant ensuite à financer la campagne de Hayes et à acheter des voix. Une autre arnaque du même genre eut lieu à New-York.

Les résultats de l’élection furent serrés et tendus. Les républicains, profitant du fait que le président Grant avait fait déployer 33 régiments dans le sud pour rétablir l’ordre, firent annuler de nombreux bulletins en faveur des démocrates et purent ainsi inverser les résultats dans les 3 États sudistes encore sous administration militaire, la Louisiane, la Floride et la Caroline du Sud.

Le candidat démocrate Tiden avait remporté le vote populaire et réunissait 185 délégués, un de moins que la majorité absolue. Hayes avait 166 voix, les 19 voix de la Louisiane, Floride et Caroline du Sud étant considérées comme incertaines. Un des 3 délégués de l’Oregon (favorable à Hayes) fut disqualifié, si bien que le candidat républicain était crédité de 165 voix avec 20 douteux.

Le débat fut intense pour savoir qui du Sénat ou de la Chambre des représentants pouvait être amené à trancher. En janvier 1877, comme le blocage persistait, les deux parties s’accordèrent pour mettre sur pied une commission bipartisane pour régler le litige. Formée de 5 représentants, de 5 sénateurs et de 5 juges suprêmes, elle comportait 7 républicains, 7 démocrates et un indépendant respecté par les 2 camps, le juge Davis. Mais ce dernier fut élu au Sénat par les démocrates et par honnêteté il démissionna de la commission. Il fut remplacé par un juge républicain, ce qui fit pencher la balance du côté de ce parti : la commission accorda les 20 délégués contestés à Hayes. Furieux, les démocrates empêchèrent le Congrès de reconnaître ce résultat. Comme le jour de l’investiture approchait, les républicains proposèrent un compromis aux démocrates qui l’acceptèrent : en échange de son élection, Hayes autoriserait des gouvernements civils dans les États encore sous administration militaire, tandis que les troupes fédérales seraient retirées du territoire de l’ancienne confédération. Les sudistes s’empressèrent de mettre en place des législations retirant leurs droits civiques aux Afro-Américains. Un délégué démocrate s’abstenant, Hayes fut élu le 2 mars par 185 voix contre 184.

Cette crise démocratique fut la plus grave connue par les USA jusqu’à présent. Chaque camp ayant bourré les urnes, il est très difficile de connaître le résultat effectif de cette présidentielle. En sera-t-il de même en 2020 ?

Christian de Moliner

Crédit photo : DR
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