Depuis le 21 novembre 2025, Anna Novikova, Vincent Perfetti et Vyacheslav P. ont été mis en examen puis placés en détention provisoire dans le cadre d’une affaire présentée comme touchant à l’espionnage, à l’ingérence et, pour l’un d’eux, à une opération d’affichage prorusse sur l’Arc de Triomphe. Les qualifications sont lourdes. Elles touchent à l’« intelligence avec une puissance étrangère », à l’« exercice d’activité pour s’informer sur les intérêts de la nation pour une puissance étrangère » et à la « participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime ».
Sur le papier, le dossier est grave. Il mérite donc mieux que les réflexes pavloviens d’une partie de la presse française, qui s’est empressée de reprendre la version des autorités, parfois mot pour mot, sans s’interroger sérieusement sur un point pourtant essentiel : au nom de quoi, sur la base de quels éléments publics, et pour quelle durée ces personnes restent-elles enfermées avant même d’être jugées ?
C’est là que commence le malaise.
Une affaire politico-judiciaire hautement sensible
Les textes disponibles permettent de cerner la trame générale. Les autorités soupçonnent l’association SOS Donbass, fondée par Anna Novikova à Pau, d’avoir servi non seulement à acheminer de l’aide humanitaire vers le Donbass, mais aussi de couverture à des activités d’influence ou de collecte d’informations au profit de la Russie. Le parquet a confirmé l’existence de soupçons portant notamment sur des prises de contact avec des cadres d’entreprises françaises. Reuters, de son côté, a documenté l’existence de réseaux, de connexions militantes et de contacts pro-russes, tout en reconnaissant explicitement n’avoir pas été en mesure d’établir, à partir des documents consultés, une implication directe dans des activités criminelles.
Autrement dit, il existe des soupçons, des fréquentations, des engagements politiques, des déplacements, des prises de position publiques, des réseaux. Cela peut nourrir une instruction. Cela ne suffit pas, en soi, à clore le débat public.
Or c’est précisément ce qui s’est produit. Dès l’origine, l’affaire a été installée dans un récit quasiment verrouillé : des militants prorusses, des liens avec des cercles du Kremlin, des affiches, des voyages, des contacts, donc une affaire d’espionnage. Le schéma est simple, efficace, médiatiquement rentable. Mais il laisse de côté une question capitale : où commence la preuve pénale, et où s’arrête la seule suspicion politique ?
L’angle mort médiatique : la détention provisoire
Ce qui frappe, dans le traitement de cette affaire, ce n’est pas seulement la reprise des accusations. C’est le peu d’intérêt manifesté pour la détention provisoire elle-même.
Dans une démocratie digne de ce nom, placer en prison des personnes présumées innocentes avant leur procès devrait toujours susciter des questions. Pas uniquement quand il s’agit de figures médiatiquement sympathiques, de militants de causes à la mode ou de profils idéologiquement compatibles avec les rédactions parisiennes. Toujours.
La détention provisoire n’est pas une formalité. C’est une mesure extrêmement grave. Elle prive de liberté des hommes et des femmes qui n’ont pas encore été condamnés. Elle est censée répondre à des critères précis : risque de fuite, risque de pression sur les témoins, risque de concertation frauduleuse, risque de réitération, nécessité de préserver l’enquête ou de mettre fin à un trouble exceptionnel à l’ordre public. Encore faut-il que le débat public ose poser la question : dans cette affaire, sur quoi repose exactement cette nécessité au long cours ?
Très peu de médias semblent l’avoir fait. On a beaucoup lu des portraits à charge, des rappels de réseaux, des allusions au climat de guerre hybride et aux manœuvres russes en Europe. On a beaucoup moins lu de papiers fouillés sur la justification concrète de l’incarcération préventive de ces trois personnes pendant des mois.
Des profils militants, certes, mais cela suffit-il ?
Que sait-on publiquement ? Anna Novikova est décrite comme une militante prorusse assumée, fondatrice de SOS Donbass, engagée dans des convois humanitaires, des manifestations et des campagnes d’affichage. Vincent Perfetti, devenu président de l’association, est présenté comme un soutien de longue date de la cause du Donbass, avec un parcours politique et militant ancien. Vyacheslav P. apparaît comme lié à l’épisode des affiches posées sur l’Arc de Triomphe.
Tout cela dessine un environnement idéologique clair. Mais depuis quand l’adhésion à une cause étrangère, aussi contestable soit-elle aux yeux du pouvoir, vaut-elle démonstration automatique d’espionnage ? Depuis quand des voyages, des discours, des liens militants ou des actions de communication constituent-ils, à eux seuls, la preuve d’une activité clandestine au service d’une puissance étrangère ?
La question mérite d’être posée d’autant plus fermement que les textes cités eux-mêmes laissent apparaître une zone grise. Reuters évoque des connexions, des proximités, des rencontres, mais précise aussi ne pas disposer d’éléments démontrant directement une activité criminelle. L’avocat de Vincent Perfetti parle, lui, de qualifications « absurdes » et d’une dérive inquiétante vers la pénalisation des opinions prorusses. Le mari d’Anna Novikova juge les accusations « invraisemblables ». Ces éléments ne disculpent personne. Mais ils justifient pleinement qu’on regarde le dossier avec autre chose qu’un réflexe de meute.
Le soupçon d’un délit d’opinion aggravé par le contexte
Le fond du problème est peut-être là. Depuis le début de la guerre en Ukraine, tout ce qui relève de la russophilie militante, du soutien au Donbass ou simplement d’une lecture dissidente du conflit est traité en France sous un angle de plus en plus sécuritaire. Le contexte international est réel. Les opérations d’influence russes existent. Les services français ont évidemment raison de s’y intéresser. Mais ce contexte ne dispense ni de preuves, ni de nuances, ni de garanties procédurales.
Car enfin, dans cette affaire, les médias dominants ont-ils vraiment cherché à distinguer entre militantisme radical, propagande, humanitaire partisan, influence politique et espionnage au sens pénal du terme ? Ont-ils sérieusement exploré ce qui relève de l’opinion, de l’activisme, de la provocation politique ou d’une éventuelle infraction caractérisée ? La réponse, à lire la plupart des papiers parus, est non.
Tout se passe comme si le climat idéologique du moment suffisait à rendre certaines questions inutiles. Pro-russe ? Donc suspect. Donbass ? Donc opaque. Convois humanitaires ? Donc probablement façade. Relations avec des réseaux proches de Moscou ? Donc culpabilité à venir. Une telle logique est précisément celle qu’une presse libre devrait combattre.
Pourquoi si peu d’enquêtes à décharge ?
L’autre question gênante concerne le travail journalistique lui-même. Où sont les investigations à décharge ? Où sont les entretiens approfondis avec les proches, les avocats, les soutiens, les contradicteurs du parquet ? Où sont les enquêtes sur les motivations exactes du placement en détention, sur les demandes de remise en liberté éventuelles, sur les éléments concrets retenus par les juges ?
La machine médiatique a, semble-t-il, préféré le récit commode de l’« espion russe au coin de la rue » à un examen rigoureux de la procédure. Pourtant, un journaliste n’est pas là pour applaudir des mises en examen. Il est là pour éclairer, vérifier, confronter, gratter là où l’institution voudrait que personne ne regarde.
Dans cette affaire, il ne s’agit pas de proclamer l’innocence des intéressés. Il s’agit de rappeler une évidence que beaucoup semblent oublier : la justice d’un pays libre ne se mesure pas à sa capacité à enfermer des suspects mal vus, mais à sa capacité à garantir leurs droits malgré l’impopularité de leur cause.
Une démocratie se juge aussi à la manière dont elle traite ses dissidents
Il est possible que l’instruction mette au jour des faits lourds. Il est possible aussi qu’elle révèle un dossier plus fragile qu’annoncé. À ce stade, personne de sérieux ne peut trancher publiquement sur le fond. En revanche, il est parfaitement légitime de s’interroger sur le recours durable à la détention provisoire et sur l’étrange absence de curiosité médiatique à ce sujet.
Quand des militants islamistes, des antifas ou des activistes d’ultragauche bénéficient de prudence lexicale, de longs reportages de contexte et de rappels constants à la présomption d’innocence, pourquoi ce souci disparaît-il dès qu’il s’agit de militants prorusses ? Pourquoi certains prévenus ont-ils droit à la complexité, et d’autres seulement à l’étiquette infamante ?
La question dérange, mais elle mérite d’être posée. Et même posée de plus en plus fort.
Au-delà du cas SOS Donbass, une affaire révélatrice
L’affaire SOS Donbass dépasse désormais les seules personnes d’Anna Novikova, Vincent Perfetti et Vyacheslav P. Elle dit quelque chose du climat français. D’un pays où certaines opinions deviennent instantanément sulfureuses, où certaines proximités valent presque condamnation anticipée, et où l’incarcération préventive de profils politiquement détestés ne semble plus scandaliser grand monde.
C’est précisément pour cela qu’il faut regarder ce dossier avec sang-froid. Non pour blanchir qui que ce soit. Non pour nier les risques d’ingérence étrangère. Mais pour refuser que la raison d’État, l’alignement médiatique et la paresse intellectuelle remplacent l’exigence de preuve, le débat contradictoire et la vigilance à l’égard des libertés publiques.
Car une chose est sûre : dans cette affaire, il n’y a pas seulement trois mises en examen. Il y a aussi une question que trop peu de rédactions ont eu le courage de poser : pourquoi, en France, la détention provisoire de dissidents mal classés idéologiquement semble-t-elle susciter si peu d’émoi ?
YV
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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8 réponses à “Trois militants prorusses écroués, une presse muette : les zones d’ombre de l’affaire SOS Donbass”
Votre manière de traiter le cas est incroyablement biaisée. Réfléchissez un peu. Si des voyages, des discours, des liens militants ou des actions de communication constituaient à eux seuls la preuve d’une activité clandestine au service d’une puissance étrangère, vous seriez vous-même en détention provisoire ! Vous n’y êtes pas, donc le cas doit receler des éléments que vous ignorez.
Et précisément, vous cherchez à jeter le doute sur une enquête judiciaire en vous fondant non pas sur ce que vous sauriez mais sur CE QUE VOUS NE SAVEZ PAS. Journalistiquement parlant, c’est très moyen (vous connaissez l’adage : absence de preuve n’est pas preuve d’absence). Vous dénoncez un manque d’éléments publics. Mais la plupart des enquêtes sont dans le même cas ! La grande majorité des délits ne sont pas commis publiquement ! Pourquoi vous en inquiéter précisément dans ce cas — à moins que votre intérêt ne soit motivé « intuitu personae » ?
Une grande partie de votre article porte sur le principe de la détention provisoire ; plus de 20.000 prévenus sont détenus en France sans avoir été jugés. Votre indignation est donc, là encore, « intuitu personae » : elle n’est pas motivée par un désordre judiciaire en général mais par votre intérêt pour certains prévenus en particulier.
Vous dénoncez des carences de la presse parce que vous ne lisez rien sur cette affaire. Mais que savez-vous ce ce qu’ont pu faire vos confrères ? Etes-vous certain qu’aucun ne s’y est intéressé pour conclure finalement soit qu’elle n’était pas intéressante, soit qu’il n’en savait pas assez pour en dire quoi que ce soit. Il ne faudrait pas confondre ignorance et doute légitime. Comment y remédier ?
Tâchez d’interroger le procureur (comme d’autres l’ont probablement fait avant vous) avec des questions précises et légitimes, puis publiez ses réponses. Mais s’il préfère protéger le secret de l’enquête (ce qui est la règle), libre à lui.
Un point positif pour finir : vous n’avez pas cherché à décrire une « vérité alternative », à expliquer les tenants et les aboutissants de l’affaire sans rien en connaître, en blanchissant évidemment les mis en cause. Bravo, d’autres ne s’en seraient pas privés.
Votre article est bienvenu Monsieur Vallerie !
À travers cette détention provisoire, nul doute que nous sommes dans la démonstration, comme dans « l’affaire » qui oppose l’État finlandais à la députée du Parti démocrate-chrétien, et à l’évêque luthérien Juhana Pohjola, de l’empêchement par tous les moyens, d’exprimer nos convictions, en Europe de l’Ouest.
Le combat idéologique mené par nos États contre nos libertés réelles est intolérable, invivable à dessein. C’est pourquoi seuls les plus courageux aujourd’hui osent s’y exposer.
Et pour la défense de ceux qui s’y livrent, nous comprenons mieux quelle est la valeur du visa idéologique que la grande Russie met à notre disposition.
Un dispositif qui vient de permettre au redoutable (d’intelligence et d’à propos) Alain Soral, de s’échapper in extremis de sa geôle à ciel ouvert, la France, puis la Suisse, avec deux paires de chaussettes… vers une nouvelle patrie d’adoption, la Russie, pour avoir le droit de continuer de s’exprimer en toute liberté.
Il manque d’ailleurs un article à ce sujet, de votre part…
Toutes ces affaires, comme celle d’Edward Snowden, pointe vers la même direction. Il y a bien une raison.
Nous réclamons notre liberté de penser et rien ne pourra nous en empêcher.
Dans le même registre il serait intéressant de regarder de plus près toutes les associations pro-palestiniennes, anti-colonialistes, anti-blancs, pro-noirs etc… qui grenouillent entre autre autour du leader maximo Mélanchon, et qui pourraient elles aussi être qualifiées d’intelligence avec l’ennemi puisque leur but est la destruction de la France
D’où Pschitt sort-il le chiffre faramineux de 20000 détenus en attente de jugement? Et sont-ils emprisonnés depuis plus de 4 mois, comme ceux-ci? De plus, nous ne sommes pas en guerre contre la Russie, semble-t-il. Yann Vallerie a raison, c’est le principe même d’une détention avant jugement, dans le cas présent abusivement prolongée, qui devrait interpeller sur notre soi-disant Etat de droit.
Très bonne mise en perspective de cette affaire qui éclaire on seulement la main lourde de l’appareil d’Etat contre les dissidents mais aussi les silences choisis des médias du système. Ne pas oublier non plus la responsabilité individuelle des journalistes, bien plus capables qu’on ne le droit de faire sortir des informations en dépit de l’inertie de la direction.Ce sont ces mêmes journalistes qui font le même type de tri entre les informations. Mise en cause de la droite ? En une. Mise en cause de la gauche ? A la trappe.
M. Vallerie, vos amis activistes prorusses ne mourront pas dans les geôles françaises. Je n’en dirais pas autant s’ils étaient incarcérées en Russie, demandez à Navalny (en espérant que cela n’arrive pas à Kara-Murza !). Je fais toute confiance au mafieux du Kremlin pour opportunément arrêter un journaliste ou un touriste-espion à échanger contre eux le jour venu…
@ Asinus : ce chiffre (21.800 prévenus en avril 2025, pour être précis) est officiel, il a été publié par le ministère de la Justice dans le document suivant : http://www.justice.gouv.fr/sites/default/files/2025-04/Infos_Rapides_Justice_n26.pdf
…document que vous auriez pu trouver en ligne grâce à une simple interrogation Google. Je vous laisse le soin, à titre éducatif, de rechercher la durée des détentions provisoires (vous devriez trouver une moyenne de 5,3 mois, ce qui suppose des durées maximales très longues puisque beaucoup ne durent que quelques jours).
Si je puis me permettre, puisque vous invoquez l’état de droit, je vous suggère de vous documenter par la même occasion sur la législation en vigueur. Les atteintes aux intérêts fondamentaux de la nation (articles 410-1 à 414-9 du code pénal — je vous évite une recherche trop fastidieuse), y compris les faits d’espionnage, n’exigent pas du tout une situation de guerre comme vous semblez le croire.
Pas de panique. Encore quelques semaines de fermeture de detroit d Ormuze et de celui de Bab El Oued et nos dirigents coureront à Moscou voir ce « grand homme »(diront les memes journaux) qu est Poutine. De courbettes en compliments ils obtiendront le trop rare pétrole à 200 DOLLARD LE BARIL. Ils diront merci et ces trois personnes seront nommés