8 000 entretiens en ligne menés par YouGov entre décembre 2017 et janvier 2018, 30 entretiens individuels d’une heure, 6 groupes de discussion de 8 à 10 personnes. C’est le matériau de Hidden Tribes, une étude de l’ONG More in Common publiée en 2018 qui a encore son intérêt aujourd’hui.
Son intérêt tient moins à son âge — 8 ans, soit l’avant-dernier mandat Trump — qu’à sa méthode : les répondants n’ont pas été classés selon leur vote, leur race, leur revenu ou leur sexe, mais selon 58 questions portant sur leurs croyances profondes, dont aucune ne touchait à un sujet politique d’actualité.
Le résultat, selon les auteurs, prédit mieux les positions politiques d’un Américain que ne le font les catégories démographiques classiques.
Sept segments, et non deux camps
L’étude découpe la population américaine en 7 groupes, appelés « tribus », rangés de gauche à droite :
- Progressive Activists, 8 % : jeunes, très engagés, sécularisés, cosmopolites, en colère
- Traditional Liberals, 11 % : plus âgés, souvent retraités, ouverts au compromis, prudents
- Passive Liberals, 15 % : malheureux, insécures, méfiants, désabusés
- Politically Disengaged, 26 % : jeunes, revenus modestes, méfiants, détachés, patriotes, portés au complotisme
- Moderates, 15 % : engagés dans la vie civique, centristes, pessimistes, protestants
- Traditional Conservatives, 19 % : religieux, classe moyenne, patriotes, moralistes
- Devoted Conservatives, 6 % : blancs, retraités, très engagés, intransigeants, patriotes
Les deux extrémités du spectre pèsent 14 % de la population à elles deux. Elles sont pourtant celles dont les affrontements structurent la quasi-totalité de la couverture médiatique et des controverses en ligne.
33 % qui parlent, 67 % qui se taisent
Le rapport regroupe d’un côté les « ailes » (Wings), soit 33 % des Américains — Progressive Activists, Traditional Conservatives et Devoted Conservatives —, et de l’autre les 4 segments intermédiaires qu’il baptise Exhausted Majority, la majorité épuisée : 67 % de la population.
Ces 67 % partagent 4 caractéristiques : ils sont idéologiquement souples, favorables au compromis politique, fatigués de la vie politique américaine, et ils ont le sentiment d’être oubliés du débat public.
La souplesse idéologique n’est pas une figure de style. Sur les questions raciales, 92 % des Progressive Activists estiment qu’on ne prend pas assez le racisme au sérieux et 99 % pensent que les Blancs ne reconnaissent pas leurs propres privilèges ; en face, 94 % des Devoted Conservatives jugent qu’on est trop susceptible sur le sujet et 95 % que Black Lives Matter a aggravé les tensions raciales. Les segments intermédiaires, eux, varient d’un sujet à l’autre.
Sur les réfugiés, la même population produit deux réponses en apparence contradictoires : 63 % des Américains estiment que le filtrage des demandeurs d’asile n’est pas assez strict pour écarter d’éventuels terroristes, et 64 % considèrent en même temps qu’on doit pouvoir trouver refuge dans un autre pays, y compris aux États-Unis, pour fuir la guerre ou la persécution. Chez les Devoted Conservatives, ce second principe ne recueille que 27 % d’adhésion.
Le politiquement correct : 80 %
C’est probablement le chiffre le plus commenté du rapport. 82 % des Américains estiment que les discours de haine constituent un problème dans leur pays — et 80 % que le politiquement correct en est un également. Un seul groupe fait exception : les Progressive Activists, dont 30 % seulement partagent ce dernier jugement.
Le rapport précise que la formule reste floue. Il en donne une mesure plus concrète : sur des sujets allant du genre à l’islam en passant par la race et l’immigration, au moins 50 % des Américains déclarent subir une « pression à penser d’une certaine façon ». La pression est la plus forte sur l’islam, où 66 % des Américains estiment qu’il n’est pas acceptable d’exprimer leur opinion. Plus des deux tiers disent se sentir plus libres de parler lorsqu’ils sont entre « gens comme eux ».
Le rapport aborde aussi la confiance dans les médias, sujet sur lequel les auteurs — pourtant peu suspects de sympathies conservatrices — livrent des chiffres sans ambiguïté. Environ les deux tiers des Américains jugent la presse dominante biaisée dans sa couverture : 64 % sur les immigrés, 67 % sur les zones urbaines, 65 % sur les fusillades policières, 62 % sur les agressions sexuelles, 66 % sur le sexisme, 65 % sur les musulmans. Le sujet où la perception de biais culmine est l’immigration : 97 % des Devoted Conservatives y dénoncent une couverture inexacte.
Le sondage Politico d’octobre 2025
7 ans plus tard, un sondage réalisé par l’institut londonien Public First pour Politico du 18 au 21 octobre 2025, auprès de 2 051 adultes américains, marge d’erreur de ±2,2 points, donne la mesure de ce qu’est devenu ce climat.
59 % des Américains estiment que la polarisation politique s’est aggravée en 5 ans. Les deux tiers considèrent qu’il est au moins probablement vrai que le gouvernement ment délibérément à la population — et cette défiance traverse les camps : 64 % chez les électeurs de Trump, 70 % chez ceux de Harris.
49 % pensent que les meilleures années du pays sont derrière lui, contre 41 % qui les situent devant. 46 % estiment que le rêve américain n’existe plus, contre 26 % qui contestent l’affirmation ; chez les 18-24 ans, la proportion monte à 55 %, contre 36 % chez les plus de 65 ans. 52 % jugent qu’un « changement radical » est nécessaire, et 35 % vont jusqu’à dire que le pays a besoin d’une révolution — 39 % des électeurs de Harris, 32 % de ceux de Trump.
L’homogénéité des cercles personnels ressort avec la même netteté : 61 % des Américains déclarent que la plupart de leurs amis partagent leurs opinions politiques, et 41 % n’ont aucun ami proche votant pour un autre parti que le leur.
Malgré tout, 64 % se disent fiers d’être américains.
Ce que l’étude ne dit pas
Hidden Tribes est un rapport militant : More in Common se définit comme une organisation vouée à réduire la polarisation, et l’ouvrage se conclut sur des recommandations aux responsables politiques, aux artistes, aux médias et aux entreprises technologiques. Ses catégories reposent sur une segmentation statistique — une méthode qui produit toujours le nombre de groupes que l’analyste décide de retenir. Les 7 tribus ne sont pas des faits de nature.
L’étude date par ailleurs de 2018 : les pourcentages d’appartenance aux segments n’ont pas été réactualisés depuis, et le sondage Politico de 2025 n’utilise pas la même grille. Rien ne permet d’affirmer que la « majorité épuisée » pèse encore 67 % aujourd’hui.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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