Buenos Aires : dans les coulisses d’une guerre de l’information à bas bruit

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En ce samedi matin, je m’étais fait une joie à l’idée de me promener dans la réserve écologique de Buenos Aires, mais la pluie avait clos les grilles du parc, comme on referme un livre ancien dont les pages menacent de se déchirer sous des doigts trop pressés. À Buenos Aires, la Réserve écologique, ce vaste ruban vert qui longe le Río de la Plata, ne s’offre pas aux promeneurs lorsque la terre se fait boue, afin d’épargner aux sentiers une usure accélérée sous les pas des promeneurs.

Je dus rebrousser chemin, non sans quelque contrariété, et pris le parti de rentrer à pied, en longeant les docks de Puerto Madero, ce quartier de verre et d’acier arraché au fleuve, sorte de mirage urbanistique où la ville joue à se rêver un Manhattan de l’Atlantique sud.

C’est là, entre deux façades lisses et des reflets d’eau couleur d’étain, que mon regard fut happé par une scène d’un autre âge. Assis sur un banc, un vieil homme, coiffé d’un panama d’une élégance surannée, tenait entre ses mains un exemplaire de La Nación. Le papier, déjà rare en ces contrées livrées à l’immédiateté numérique, avait cette dignité silencieuse des objets qui résistent. En une, un titre saillant, presque brutal, évoquait un scandale où se mêlaient espionnage, presse et influences étrangères.

Comme il est pratiquement impossible d’acheter un exemplaire papier de la Nacion, je dus patienter et, plus tard, chez moi, découvrir la véritable nature de ce titre aperçu à la hâte entre les mains du vieil homme au panama. J’ouvris La Nación+, et laissai défiler les images jusqu’à ce que le sujet s’impose avec une netteté singulière. Il ne s’agissait plus d’un simple scandale médiatique, mais d’un système patient, presque méthodique, d’influence étrangère à bas bruit.

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L’enquête, menée notamment par la journaliste Diana Cariboni en lien avec le consortium Forbidden Stories, reposait sur une fuite de soixante-seize documents internes. Ceux-ci décrivaient les opérations d’une structure baptisée « La Compañía », présentée comme une excroissance informationnelle de l’ancien dispositif Groupe Wagner, désormais placée sous l’orbite des services russes, notamment le SVR dirigé par Sergei Naryshkin.

Les noms propres, soudain, surgissaient. Un certain Alexey Evgenievich Shilov, coordinateur des opérations en Amérique latine, chargé d’orchestrer cette campagne d’influence entre 2024 et 2025. Des relais locaux, identifiés par les services argentins, comme Lev Konstantinovich ou Irina Iakovenko, soupçonnés d’assurer le financement et la mise en réseau des intermédiaires. Derrière ces figures, une mécanique bien huilée, faite de tableaux Excel, de budgets détaillés et de stratégies éditoriales soigneusement calibrées.

Plus de deux cent cinquante articles furent ainsi disséminés entre juin et octobre 2024 dans une constellation de médias aux lignes éditoriales pourtant disparates. Parmi eux, des titres comme El Destape, C5N, Ámbito ou encore Tiempo Argentino. Tous ont nié avoir sciemment participé à une telle entreprise, évoquant des contenus reçus via des circuits habituels, souvent gratuits, parfois anonymes.

Le procédé, en lui-même, n’avait rien d’extraordinaire. Il exploitait au contraire les failles les plus ordinaires du système médiatique contemporain. Des articles proposés par des agences, des signatures inconnues, des contenus prêts à publier pour des rédactions en flux tendu. Là réside peut-être la véritable subtilité de l’opération, elle ne s’impose pas, elle s’insinue.

Certains exemples confinent pourtant à l’absurde. Ainsi de ce récit, publié durant l’été 2024, évoquant l’arrestation de prétendus terroristes argentins au Chili, accusés de vouloir saboter un gazoduc dans une opération attribuée au gouvernement de Javier Milei. L’histoire était entièrement fictive. Aucun terroriste, aucun sabotage, aucune réunion secrète avec Gabriel Boric. Pourtant, le texte avait circulé, commenté, relayé.

Les signatures elles-mêmes relevaient parfois de la pure fabrication. Un certain «Gabriel di Taranto», présenté comme spécialiste en communication politique, n’existait pas. Ni trace universitaire, ni activité réelle. Son visage avait été généré artificiellement. D’autres noms, comme «Fernanda Velásquez», n’apparaissaient nulle part ailleurs que dans ces publications. Une galerie d’auteurs fantômes, convoqués pour donner au faux les apparences du vrai.

À l’écran, les journalistes de La Nación+ insistaient sur un point essentiel, peut-être le plus troublant. Rien ne permettait d’affirmer que les rédactions elles-mêmes avaient conscience de participer à une opération d’influence étrangère. La chaîne d’intermédiation, complexe et fragmentée, permettait à chacun de se défausser sur un échelon antérieur. Au bout du compte, l’origine se perdait.

Ce que ces révélations dessinent, au-delà des noms et des faits, c’est une transformation silencieuse de la vie publique elle-même. Elle ne se joue plus seulement dans les institutions visibles, mais dans les interstices de l’information. Elle ne détruit pas, elle altère. Elle ne convainc pas, elle trouble. À mesure que les flux s’accélèrent et que les médiations s’effacent, l’esprit public devient un terrain meuble, livré aux influences les plus discrètes.

Il faut ajouter à cela un élément plus troublant encore. Ces opérations d’influence ne se déploient pas dans un espace neutre. Elles viennent se greffer sur un paysage médiatique déjà fragilisé, où l’information n’est plus donnée pour elle-même, mais ordonnée selon des grilles de lecture préétablies. Plusieurs travaux, notamment ceux de Observatoire du journalisme (OJIM), ont ainsi mis en lumière l’homogénéité sociologique et idéologique d’une large part du corps journalistique, marqué par des sensibilités majoritairement situées à gauche.

Non point nécessairement par malveillance, mais par conformisme, par adhésion implicite à un certain horizon intellectuel, l’information tend alors à se structurer selon des catégories préexistantes, privilégiant certains récits, en négligeant d’autres, et orientant le regard sans toujours s’en apercevoir. Dès lors, la déformation ne vient plus seulement de l’extérieur.

Elle trouve, à l’intérieur même du système, des points d’appui, des zones de résonance. Ce qui rend l’influence étrangère d’autant plus difficile à discerner qu’elle épouse des formes déjà familières, qu’elle prolonge des biais existants, qu’elle accentue des inclinations préalables sans jamais apparaître comme une rupture.

Il n’est même plus nécessaire de mentir frontalement. Il suffit d’insister, de répéter, de déplacer imperceptiblement l’accent. Une rumeur bien orientée, une information légèrement infléchie, un doute savamment entretenu, et c’est l’ensemble du paysage qui se déforme. Le citoyen, croyant s’informer, participe à son insu à sa propre désorientation. La vérité ne disparaît pas, elle se dissout.

Je repensais alors à ce parc fermé, à ces sentiers que l’on protège de la pluie pour éviter qu’ils ne se défassent sous les pas. Dans le monde physique, l’on sait encore prévenir l’usure. On ferme les grilles, on attend que la terre se resserre, que le sol retrouve sa tenue. Rien de tel dans l’ordre de l’esprit. Aucun gardien n’en interdit l’accès, aucune saison n’en suspend l’usage.

Et je repensais, en éteignant l’écran, à ce vieil homme et à son journal de papier. Il croyait tenir entre ses mains un fragment du réel. Peut-être n’en tenait-il déjà plus que l’ombre.
La pluie avait cessé sur Buenos Aires, et les silhouettes des gratte-ciels de Puerto Madero se reflétaient dans les eaux lourdes du fleuve. Mais une autre humidité, plus insidieuse, s’était installée. Elle ne détrempe pas les sols, elle gagne les esprits. Elle les assouplit, les rend perméables, jusqu’à ce que plus rien n’y laisse d’empreinte durable, sinon le passage confus des influences qui les traversent.

Balbino Katz
Envoyé spécial de Breizh info en Argentine
[email protected]

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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3 réponses à “Buenos Aires : dans les coulisses d’une guerre de l’information à bas bruit”

  1. Ronan dit :

    Demat : Un grand merci à vous Balbino et je comprends combien vous êtes très attaché à votre beau pays nommé « Argentina » et je suis content à chaque fois que grâce à vous, nous connaissons mieux ce pays d’Amérique du Sud. C’est un pays qui m’intéresserait à visiter mais bon on verra l’avenir. Peut être que dans l’autre monde en buvant un thé vert, je le survolerai mais hélas nous n’avons qu’une vie. Donc, cet article est très intéressant car je me méfie depuis cinq ans de ce que traite les « médias de grand chemin » car je suis Imédia sur TVL et les chroniques en fin d’émission de l’Observatoire du journalisme « le portrait piquant de Claude Chollet » car il faut faire attention car tout mensonge répété en boucle devient une vérité ; on l’a constaté lors du Covid et maintenant encore avec la crise au Proche Orient. « Le Jardin » d’Etenne DAHO est aujourd’hui la chanson proposée : https://www.youtube.com/watch?v=hDuBlQNA9Wg. Kenavo.

  2. RAYMOND NEVEU dit :

    Il faut demander à Jean Raspail la faveur de visiter la Patagonie avec Jean Tounens.

  3. Torr'Pen dit :

    Il me souvient d’une vieille technique de désinformation du KGB dans les années guerre froide: un article dans une obscure publication dans le « Tiers-Monde » (par exemple en Inde), repris par quelques autres (bien entendu avec des complicités) qui brusquement devenait vérité révélée par une agence de presse internationale se basant sur ces publications et faisant les délices de nos médias. J’ai personnellement été l’objet de cette technique avec une première dans un torchon confidentiel reprise par une publication syndicale puis à la une d’un hebdo parisien très connu… »Tout mensonge répété en boucle devient vérité ». Dix ans plus tard on m’en faisait toujours référence.

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