La police des larmes et des élégies

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La plage de Lehan, à Lechiagat, ce matin de dimanche, avait retrouvé son soleil. Un astre honnête, presque méridional, que je recevais sous la protection un peu ridicule d’un parasol planté de travers dans le sable. Je n’étais pas venu là pour lire la presse anglaise. Les pieds nus, les mollets grignotés par les puces de sable, l’odeur forte du varech roulant depuis les rochers, tout invitait plutôt à cette paresse attentive qui regarde la mer sans prétendre la comprendre. Pourtant, il y a des moments où le monde frappe à la vitre, même lorsque cette vitre est une tablette posée sur une serviette.

J’y découvris un long article du Daily Mail, journal populaire anglais, peu porté sur les pudeurs de chaisière dont se parent les gazettes de gauche lorsqu’il s’agit d’évoquer les effets concrets du multiculturalisme. Sous la plume de Glen Owen, le quotidien décrit l’existence d’une unité discrète du ministère de l’Intérieur britannique, la Research, Information and Communications Unit, RICU, chargée, selon le journal, de contenir les réactions populaires après certains crimes susceptibles d’enflammer les tensions ethniques ou religieuses.

L’unité aurait été créée en 2007 par Charles Farr, ancien du MI6, dans le cadre de la stratégie antiterroriste Prevent, et modelée sur l’ancienne Information Research Department, machine de propagande anticommuniste née sous le gouvernement Attlee en 1948. Tout cela pourrait n’être qu’une de ces curiosités administratives dont l’Angleterre a le secret, un bureau terne, un acronyme de plus, un petit mécanisme enfoui dans la graisse de l’État. L’affaire devient plus grave lorsque l’on comprend les méthodes.

Selon le Daily Mail, RICU ne se contenterait pas de fournir des éléments d’analyse. Elle interviendrait pour « contrôler le récit », orienter les mots de la police, influencer les médias, repérer les appels à manifester, et, dans certains cas, peser jusque sur les déclarations publiques des familles de victimes. Le journal écrit ainsi que, dans l’affaire Stephen Ogilvie, poignardé à Belfast, RICU aurait conseillé la police nord-irlandaise afin que les manifestants soient présentés comme des voyous antipathiques plutôt que comme des citoyens en colère.

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Le mot décisif est là : récit. Nos temps ne disputent plus seulement les faits, ils disputent le droit de les nommer. Un homme est tué. Une jeune fille est violée. Un adolescent est poignardé. Une famille se retrouve devant le corps de son enfant. Et l’État, avant même que les larmes aient séché, se demande quelle phrase il faudra poser sur cette mort pour éviter que le peuple n’en tire de mauvaises conclusions. La police n’arrive plus seulement avec des rubans jaunes, des experts et des procès-verbaux. Elle arrive avec une syntaxe.

L’article du Daily Mail donne plusieurs exemples de cet art de la mise en scène morale. Après les attaques du London Bridge en 2017, des agents sous couverture auraient distribué des fleurs afin d’entretenir une atmosphère de deuil plutôt que de colère antimusulmane. Des affiches portant des slogans comme « Turn to Love » ou « Love Will Win » auraient été placardées. Après la décapitation d’Alan Henning par l’État islamique, une opération-écran aurait permis de placer dans les médias l’image d’une femme portant un hidjab aux couleurs de l’Union Jack. On apprend même qu’un groupe de pop aurait été discrètement financé pour chanter dans des écoles de quartiers musulmans des chansons à thèmes antiradicalisation. La propagande anglaise, autrefois impériale, maritime et biblique, chante désormais au micro-cravate dans les salles polyvalentes.

La technique est toujours la même : substituer à l’événement réel un événement verbal. À la mort violente, on superpose le vocabulaire du vivre-ensemble. À la colère populaire, on oppose les mots de l’apaisement obligatoire. Aux familles, on offre des phrases qu’elles n’auraient peut-être jamais prononcées seules. À l’opinion, on sert une émotion préfabriquée, dûment validée par les services compétents. On n’éteint pas le feu, on repeint la fumée.

C’est ici que l’article de Turbulent Times, signé Richard North, apporte une lumière plus crue encore. North relève que l’on voit dans certaines déclarations de familles une tonalité trop construite, trop administrative, trop étrangère à la stupeur d’un deuil. Il évoque le cas du père d’Henry Nowak, dont les mots, appelant à ne pas laisser le meurtre créer davantage de haine, de division ou de tension, auraient servi, selon lui, à fermer politiquement la discussion. Sa formule est rude : il ne s’agirait pas seulement de « crisis-management speak », mais d’une stratégie gouvernementale exploitant la vulnérabilité des familles endeuillées pour insérer des messages destinés à manipuler le comportement public.

Voilà peut-être l’abjection ultime : faire parler les morts par la bouche des vivants, et faire parler les vivants par la plume de l’État. Une famille frappée par le malheur devient un support de communication. Sa douleur est authentique, le communiqué ne l’est plus tout à fait. Sa tristesse est réelle, mais l’administration la dirige vers la bonne signification. L’enfant assassiné ne doit pas devenir symbole de ce que le peuple voit. Il doit devenir symbole de ce que l’État autorise à voir.

La chose est d’autant plus scandaleuse que les faits eux-mêmes sont de moins en moins cachables. Le Daily Mailrappelle l’affaire Henry Nowak, tué à Southampton par Vickrum Digwa, lequel avait tenté de faire croire qu’il avait agi en état de légitime défense après des insultes racistes. Le journal évoque également le meurtre de Stephen Ogilvie, à Belfast, attribué à un demandeur d’asile soudanais. Ces affaires, par leur brutalité et par leur circulation sur les réseaux sociaux, touchent directement l’opinion. L’ancien système médiatique pouvait ralentir, minorer, refroidir. Le réseau d’Elon Musk a changé la donne. Les images, les noms, les colères passent désormais par-dessus les digues.

C’est pourquoi le pouvoir britannique ne cherche plus seulement à informer, ni même à censurer. Il cherche à préformer l’émotion. Le vieux mensonge d’État disait : « cela n’a pas eu lieu ». Le mensonge progressiste contemporain dit plutôt : « cela a eu lieu, mais vous devez le ressentir correctement ». Il ne nie pas toujours le crime. Il surveille la conséquence morale du crime.

On comprend mieux, dès lors, l’intérêt obsessionnel porté aux « non-crime hate incidents ». Selon le Daily Mail, RICU aurait été associée à une recommandation du Home Office visant à encourager la police à enregistrer davantage de ces incidents non criminels, dispositifs controversés permettant d’inscrire dans les fichiers des propos ou comportements ne relevant pas d’une infraction. Là encore, la logique apparaît clairement : si le crime réel embarrasse, on fabrique autour de lui une police du commentaire. L’assassinat a eu lieu, certes, mais attention à la manière dont vous en parlerez.

Il faut expliquer ce que recouvre cette étrange catégorie britannique. Un « non-crime hate incident » n’est pas un crime. Ce n’est même pas nécessairement une infraction. C’est un fait, une parole, un message, un voisinage désagréable, une dispute de palier, parfois une plaisanterie idiote, que quelqu’un dit percevoir comme animé par de l’hostilité envers une race, une religion, une orientation sexuelle, un handicap ou une identité de genre. La police peut alors l’enregistrer, non comme délit, mais comme incident, avec toutes les ombres administratives que ce mot transporte.

La caricature est presque inutile, tant le réel s’en charge. On a vu des querelles d’écolières sur Snapchat, du linge jugé offensant sur un fil à laver, des chansons de Bob Marley diffusées par un voisin, des propos domestiques sur un prénom de transition, des drapeaux nationaux ou des expressions mal reçues entrer dans cette zone grise où rien n’est illégal, mais où tout peut devenir suspect. C’est l’invention d’un purgatoire policier : vous n’êtes pas coupable, toutefois vous êtes noté.

L’idée première pouvait sembler préventive : détecter des signaux faibles avant qu’ils ne deviennent violence. En pratique, elle a surtout créé une police de la sensibilité, où l’État ne constate plus seulement les faits, mais enregistre les blessures subjectives. On ne poursuit plus seulement ce que l’homme a fait. On archive ce que quelqu’un croit avoir ressenti de ce qu’il aurait voulu dire.

Le plus révélateur est peut-être la dissymétrie du soupçon. Le rapport Shawcross sur Prevent, publié en 2023, cité par le Daily Mail, estimait que RICU plaçait la barre relativement haut lorsqu’il s’agissait d’islamisme, et beaucoup plus bas lorsqu’il s’agissait de droite radicale. Dans les documents évoqués, des œuvres de Shakespeare, Chaucer et Milton auraient même été signalées comme textes susceptibles d’intéresser des suprémacistes blancs. Michael Portillo, Yes Minister, The Thick of It, tout cela pouvait devenir matière à inquiétude. L’Angleterre qui ne sait plus empêcher certains crimes se méfie de ses classiques.

On sourirait si l’affaire n’était pas si noire. Shakespeare, qui a donné à l’Angleterre sa langue la plus haute, devient un objet de vigilance. Milton, qui fit parler les anges rebelles avec la majesté du tonnerre, se retrouve dans les marges d’un rapport administratif. Chaucer, le vieux conteur de pèlerins, est convoqué dans le mauvais greffe du soupçon. Une civilisation qui commence à regarder ses propres auteurs comme des complices possibles de dissidence n’est déjà plus très sûre d’être une civilisation.

Il faut lire ici le Daily Mail et Turbulent Times ensemble. Le premier révèle le mécanisme. Le second en tire la conclusion politique. North ne se contente pas de dénoncer la manipulation. Il constate que lorsque l’État joue de telles méthodes, il détruit la confiance qui rend l’ordre possible. Plus le gouvernement maquille, plus les citoyens soupçonnent. Plus il moralise, plus il radicalise. Plus il confisque la parole des victimes, plus il donne au peuple l’impression que ses morts lui sont volés une seconde fois.

North semble regarder avec une curiosité presque tactique les formes plus habiles de contestation. La colère d’un peuple trahi peut se comprendre. Les émeutes, les listes anonymes, les violences contre des personnes ou des maisons risquent de devenir la réponse populaire à la manipulation d’Etat. Pourtant, on ne sauve pas un pays en l’offrant à la nuit. On le sauve en rendant à la parole publique le droit de nommer les choses.

Car tout commence là. Nommer. Dire qui a tué. Dire qui est mort. Dire pourquoi l’affaire trouble. Dire ce que l’immigration massive, le droit d’asile dévoyé, l’impuissance judiciaire, la police du langage et l’idéologie multiculturelle ont produit. Dire que certaines victimes n’intéressent l’État qu’à condition de devenir des instruments d’apaisement. Dire que la compassion officielle est parfois moins une charité qu’une technique de gouvernement.

La France aurait tort de regarder cette affaire comme une étrangeté insulaire. Nous ne savons pas s’il existe chez nous une unité comparable à RICU, mêlant anciens espions, communicants et spécialistes des opérations d’influence au service du ministère de l’Intérieur. Si elle existait, elle aurait sans doute son bureau non loin d’une autre fabrique à coups tordus dont nous connaissons, elle, l’existence : le bureau des entraves administratives. Ce nom seul semble sortir d’un roman de Kafka revu par Courteline. Il dit tout. Entraver, non juger. Harasser, non convaincre. Pourrir la vie, non débattre.

Ce bureau n’est pas une rumeur de café du commerce. Il a même publié des offres d’emploi. Sa finalité est claire : trouver, organiser, perfectionner les moyens administratifs de gêner ceux qui contestent la société diversitaire que l’on prétend nous imposer. TV Libertés, parmi d’autres, sait de quoi il retourne. Dans l’ancien monde, on poursuivait les délits. Dans le nouveau, on entrave les adversaires. Et les moyens sont connus : contrôles fiscaux à répétition, pressions réglementaires, surveillance administrative, soupçons bancaires, clôtures de comptes. La censure moderne n’a plus toujours besoin de bâillon. Elle a des formulaires, des normes, des correspondants conformité et des guichets qui se ferment.

Nous n’avons donc peut-être pas encore notre RICU française. Ou peut-être l’avons-nous sans le savoir. En revanche, nous avons déjà l’esprit qui la rend possible : celui d’un État qui ne veut plus seulement administrer le pays, mais corriger les pensées du pays ; celui d’un pouvoir qui ne cherche plus seulement à empêcher les désordres, mais à empêcher les conclusions ; celui d’une technocratie qui a remplacé la discussion politique par l’entrave, la surveillance et la moraline obligatoire.

Il faut ici distinguer avec soin. Une famille endeuillée a parfaitement le droit de demander le silence, la dignité, la retenue. Elle a même souvent raison de le faire. Qui oserait reprocher aux parents d’une victime de vouloir enterrer leur enfant loin des caméras, des slogans et des prédateurs de tribune ? Il existe en France plusieurs exemples récents de familles qui ont rejeté l’instrumentalisation politique de leur drame : celle de Lola, celle de Thomas à Crépol, celle de Hasan à Nogent-sur-Oise, celle de Quentin Deranque à Lyon. À chaque fois reviennent les mêmes mots, calme, respect, recueillement, apaisement, refus de la haine.

Ces mots peuvent être sincères. Ils le sont même souvent. Toute la question est de savoir à quel moment la sincérité du deuil devient la langue attendue du pouvoir. Car il y a, dans cette répétition, quelque chose qui interroge. Les familles parlent-elles seules ? Parlent-elles sous la pression morale d’un environnement médiatique qui les somme d’être dignes, c’est-à-dire politiquement inoffensives ? Parlent-elles avec les mots que l’époque leur impose avant même qu’elles aient eu le temps de formuler les leurs ? La pudeur du deuil est respectable. La domestication politique du deuil ne l’est pas.

C’est là que l’exemple britannique devient précieux. Il ne prouve pas que la même mécanique existe partout. Il révèle la tentation profonde des régimes diversitaires : empêcher que les crimes les plus brutaux produisent des conclusions politiques interdites. La mort peut être pleurée, à condition de ne pas être comprise. Elle peut être commémorée, à condition de ne pas être reliée à l’immigration, au laxisme judiciaire, aux défaillances de l’État ou au mensonge multiculturel. L’émotion est autorisée tant qu’elle reste stérile.

Nous connaissons déjà ces communiqués où la victime disparaît derrière l’appel au calme, ces conférences de presse où le ministre semble moins bouleversé par le crime que préoccupé par la réaction de l’opinion, ces injonctions à ne pas « faire d’amalgame » prononcées avant même que les faits soient établis. À force de demander aux peuples de ne jamais conclure, les gouvernements les conduisent à conclure en silence, puis dans la colère.

Dans l’ancien monde, le rôle de la police était de poursuivre les criminels, de protéger les honnêtes gens, de maintenir l’ordre dans les rues. Dans le nouveau, elle reçoit de plus en plus pour mission de protéger le récit officiel contre l’expérience populaire. Elle ne se contente plus d’empêcher les coups. Elle empêche les conclusions. Elle ne garde plus seulement les carrefours. Elle garde les mots.

Je refermai la tablette. Le soleil avait tourné, le parasol ne me protégeait plus qu’à moitié, et le varec montait avec cette odeur lourde des choses venues du fond. Des enfants couraient au bord de l’eau, indifférents à RICU, au Home Office, à Belfast, à Southampton, à ces morts que les puissants voudraient transformer en affiches de réconciliation obligatoire. La mer, elle, ne connaît pas la communication de crise. Elle ramène ce qu’on lui confie. Elle finit toujours par déposer sur la plage ce que l’on croyait avoir englouti.

La Grande-Bretagne a inventé l’habeas corpus, le parlementarisme, la liberté de la presse, l’art de gouverner sans trop montrer la main de l’État. La voici réduite à envoyer des spécialistes de l’influence autour des familles endeuillées pour que leur douleur ne trouble pas les dogmes du temps. La France n’en est pas là, dira-t-on. Peut-être. Cependant elle connaît déjà cette étrange liturgie où l’on demande aux victimes, avant même de les pleurer, de rassurer le système qui n’a pas su les protéger.

Sic transit gloria mundi. Un pays qui ne protège plus ses enfants, mais protège le discours tenu sur leur mort, n’est pas seulement en crise. Il a déjà déplacé son centre moral. Il n’est plus du côté des victimes. Il est du côté de l’apaisement obligatoire.

Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
[email protected].

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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