Il est mort le 28 juillet au soir, à Barcelone, à 92 ans. Raoul Vaneigem laisse derrière lui une cinquantaine d’ouvrages, une réputation d’insurgé permanent et un paradoxe : celui d’un révolutionnaire dont les positions les plus radicales sur la liberté d’expression sont aujourd’hui devenues indéfendables dans le camp politique dont il était issu. Son décès a été annoncé par son éditeur Nicolas Norrito, cofondateur des éditions Libertalia.
Né le 21 mars 1934 à Lessines, petite ville ouvrière du Hainaut belge connue pour ses carrières de porphyre, il grandit dans un milieu modeste, anticlérical et picardophone. Son père, cheminot et syndicaliste, l’encourage à poursuivre les études qu’il n’avait pu mener lui-même. Vaneigem s’inscrit en philologie romane à l’Université libre de Bruxelles, où son mémoire consacré à Lautréamont est d’abord refusé, puis accepté après coupes. Il enseigne ensuite à l’École normale de Nivelles.
Dix ans aux côtés de Guy Debord
C’est par l’entremise du sociologue Henri Lefebvre qu’il rencontre Guy Debord à l’été 1961 et rejoint l’Internationale situationniste. Suivent dix années d’une aventure intellectuelle qui laissera des traces durables : détournement d’images publicitaires, critique de l’aliénation par le travail salarié, refus simultané du stalinisme et du maoïsme, projet de révolution appuyée sur des conseils ouvriers.
Deux livres paraissent en 1967 et se répondent. La Société du spectacle de Debord, sec et théorique. Et le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de Vaneigem, publié chez Gallimard avec le soutien de Raymond Queneau, plus lyrique, plus hédoniste, tourné vers l’émancipation individuelle contre la société de consommation. Les deux textes, lus dans les universités de Strasbourg et de Nanterre, préparent le terrain de Mai 1968.
Vaneigem participe alors à l’occupation de l’Institut pédagogique national et écrit les paroles d’une chanson, La vie s’écoule, la vie s’enfuit, mise en musique par Francis Lemonnier. Le texte connaîtra une longue postérité : il sera repris notamment par le chanteur breton Gilles Servat, puis par Renaud en 2022.
L’aventure situationniste s’achève mal. Exclusions, scissions, procès en pureté idéologique : Vaneigem démissionne en novembre 1970 et ne reverra plus Debord. Il s’interrogera longtemps sur la façon dont l’enthousiasme d’un projet commun avait pu se muer en malaise collectif.
Médiéviste des hérésies, adversaire de l’école
La suite de son parcours surprend. Vaneigem devient médiéviste, spécialiste du mouvement du Libre-Esprit et des hérésies, auxquelles il consacre plusieurs ouvrages dont un Que sais-je ? aux Presses universitaires de France en 1994. Il rédige des dizaines de notices pour l’Encyclopædia Universalis. Dans ces courants dissidents du Moyen Âge, il voit l’annonce d’une civilisation qui ne reposerait plus sur le travail contraint et le profit.
Il retrouve un large public en 1995 avec l’Avertissement aux écoliers et lycéens, réquisitoire contre un système éducatif qui, selon lui, transforme en corvée l’émerveillement spontané de l’enfant. Un enfant qui demande pourquoi la mer est bleue se retrouve quelques années plus tard à étudier la même question en bâillant d’ennui : le raisonnement fera mouche bien au-delà des milieux libertaires.
Une liberté d’expression sans réserve
C’est sur ce terrain que Vaneigem se singularise le plus. En 2003, il publie Rien n’est sacré, tout peut se dire, où il défend l’abolition du délit d’opinion et critique la loi Gayssot ainsi que la répression judiciaire des thèses négationnistes. Sa position est celle d’un maximalisme assumé : tolérer une idée n’est pas y souscrire, et ce sont les actes qui doivent tomber sous le coup de la loi, pas les propos.
Détail qui en dit long sur l’époque : la préface de l’ouvrage était signée Robert Ménard, alors secrétaire général de Reporters sans frontières. Dans une réédition ultérieure, Vaneigem prendra ses distances avec un préfacier passé entre-temps du côté de la droite nationale.
Cette position ferait aujourd’hui de lui, dans une grande partie de la gauche française, un infréquentable. Elle n’a jamais varié.
Le refus du magistère
Vaneigem a soutenu à peu près toutes les expériences d’autogestion de son temps : les zapatistes du Chiapas, le communalisme kurde du Rojava, la zone à défendre de Notre-Dame-des-Landes en Loire-Atlantique, le mouvement des gilets jaunes. Il défendait ce qu’il appelait un pacifisme insurrectionnel, à égale distance du gauchisme paramilitaire et de la police.
Il vivait entre la Belgique, l’Yonne et un appartement de la côte catalane. Il donnait peu d’entretiens, répondait par écrit quand il en accordait, se tenait à l’écart du milieu intellectuel parisien et refusait obstinément le rôle de maître à penser — position rare dans une profession qui en vit. Il aimait rappeler cette formule du poète Louis Scutenaire, son compatriote de Lessines : le prolétariat n’a pas de conseil à recevoir de lui.
Son dernier livre, Grimoire. Journal d’une alchimie du moi, est paru cette année aux éditions Grévis. Il avait 92 ans.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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