C’est une affaire qui bouleverse la Belgique et pose, crûment, une question que beaucoup de parents préfèrent ne pas affronter : jusqu’où irait-on pour protéger son enfant ? Devant le tribunal correctionnel de Namur, Grégory Lenoci, 49 ans, a comparu pour avoir roué de coups, jusqu’à le laisser dans un état semi-végétatif, son voisin Marc P., un pédocriminel déjà condamné qu’il accuse d’avoir abusé son beau-fils de six ans. Le parquet a requis dix-sept ans de prison. Mais derrière la sévérité du réquisitoire affleure un malaise : celui d’une justice soupçonnée d’avoir laissé un prédateur en liberté, jusqu’au drame.
Un « jeu secret » et un père qui bascule
Les faits remontent au 22 juillet 2025. Le beau-fils de Grégory Lenoci se rend chez Marc P. « pour jouer à Minecraft » avec d’autres enfants du quartier. En venant le chercher, le père retrouve l’enfant seul avec le voisin et juge la situation suspecte. Interrogé, le garçon évoque d’abord des « caresses », puis un « jeu secret » : les yeux bandés, il devait « goûter » et « deviner » des choses — des aliments, mais aussi « un truc bizarre ».
Le lendemain, Lenoci se rend à la police pour dénoncer les faits. Une audition de l’enfant est programmée. Mais, estimant que les choses n’avancent pas assez vite, le père prend les devants : il « invite » son voisin chez lui pour « discuter ». Selon son propre récit à l’audience, Marc P. lui aurait alors décrit le « jeu secret » sans détour. « C’est à ce moment que j’ai perdu le contrôle », a reconnu Lenoci. Il le passe à tabac, filme la scène et la diffuse sur les réseaux sociaux. Onze mois plus tard, Marc P. demeure dans un état semi-végétatif, incapable de se déplacer, de se nourrir ou de communiquer, et vit aujourd’hui en institution.
Un prédateur que la justice avait laissé libre
C’est là que l’affaire dépasse le simple fait divers. Car la veille de son geste, en allant porter plainte, Grégory Lenoci apprend de la bouche même des policiers que son voisin est un pédocriminel connu : Marc P. avait été condamné en 2020 à trois ans de prison avec sursis pour tentative de viol sur mineur, et était soumis à un contrôle judiciaire lui interdisant de fréquenter des enfants. Le père ne comprend pas pourquoi la police ne l’arrête pas sur-le-champ.
Pire : un mois plus tôt, un autre père du quartier, celui d’une fillette de sept ans, avait déjà déposé plainte contre Marc P. pour abus sexuels. L’enquête établira que les enfants du quartier se retrouvaient régulièrement, depuis au moins un an, dans le garage de ce célibataire de cinquante ans. Pour la défense, le constat est accablant. « Le système judiciaire a failli », a martelé l’avocat Étienne Gras, soulignant que si la police s’était rendue chez Marc P. au moment de la plainte, elle aurait pu découvrir aussitôt les photos compromettantes retrouvées plus tard dans son téléphone — mais cela ne fut fait que des semaines après.
Signe que ces interrogations ne sont pas vaines : le parquet de Liège a ouvert une instruction pour « non-assistance à personne en danger » visant le parquet de Namur, et la police des polices belge a été saisie.
L’amour d’un père contre la loi
Ce qui frappe, dans cette affaire, c’est la détermination froide d’un homme prêt à tout sacrifier. Selon le témoignage de sa psychologue, qu’il avait appelée quelques heures avant les faits, Lenoci avait annoncé son geste : il allait « régler cela en homme », savait qu’il risquait vingt à vingt-cinq ans de prison, mais devait défendre son enfant. « Il ne ressortira pas vivant de chez moi », aurait-il prévenu.
Voilà le cœur du drame. Un père qui, convaincu que son fils a été souillé et que la justice traîne, décide d’assumer une peine de réclusion plutôt que de laisser le mal impuni. C’est cette logique implacable — celle de l’instinct parental poussé à son terme — qui explique l’immense vague de soutien populaire dont il bénéficie. Dans une Belgique encore hantée par l’affaire Dutroux, les internautes qui assistaient en direct à la scène ont multiplié les encouragements. De nombreux amis sont venus le soutenir à l’audience. Le phénomène n’est pas isolé : en Belgique comme en France, des « chasseurs de pédophiles » se multiplient en ligne, comblant un vide que l’État ne remplit plus.
Le réquisitoire : « Nul ne peut se faire justice à soi-même »
Face à cette émotion, le parquet a tenu une ligne ferme. Pour la substitute du procureur, il ne s’agit pas d’un simple emportement mais d’une tentative d’assassinat préméditée : les coups étaient destinés à tuer, et Lenoci aurait annoncé son plan à l’avance. D’où la réquisition de dix-sept ans de prison, assortie de dix ans de mise à disposition du tribunal d’application des peines, au regard d’une personnalité décrite par les experts comme antisociale et psychopathique.
« Nul ne peut se faire justice à soi-même », a rappelé la magistrate. En diffusant la vidéo de l’agression, Lenoci aurait pris la société à témoin, suscitant une émotion certes légitime dans un contexte de pédocriminalité, mais ouvrant une brèche dangereuse : « Tout le monde est en danger dans une société où chacun rend la justice lui-même. » L’argument est juridiquement acceptable. Il se heurte pourtant à une évidence morale que des millions de parents partagent en silence.
Les avocats de Lenoci ont plaidé l’acquittement, invoquant la « contrainte irrésistible » prévue par le code pénal — la menace d’un mal grave et imminent qui supprime le libre arbitre, pesant ici non sur le prévenu mais sur son enfant. Un second conseil a contesté la préméditation : si son client avait voulu tuer, pourquoi s’être arrêté, pourquoi avoir lui-même appelé les secours en lâchant « je crois qu’il est en train de mourir » ? Tous les rapports, plaide-t-il, décrivent un impulsif, non un assassin méthodique.
Le jugement du tribunal correctionnel de Namur est attendu le 20 août. Quelle que soit l’issue, l’affaire laissera une question ouverte, brûlante : que reste-t-il du monopole de la violence légitime quand l’État échoue à protéger les plus vulnérables ? Tant que la justice tardera à mettre les prédateurs hors d’état de nuire, d’autres pères, sans doute, seront tentés de franchir la ligne et le feront. Et l’on aura beau leur rappeler la loi, ils répondront, comme Grégory Lenoci, qu’un parent ne négocie pas la protection de son enfant, des siens, et qu’il peut sacrifier sa vie et son avenir pour cela.
La présomption d’innocence demeure, tant à l’égard de Grégory Lenoci, dont le sort est désormais entre les mains du tribunal, que des accusations pédocriminelles visant Marc P., que son état n’a jamais permis de juger.
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