Cet été, pendant que les joueurs bronzent et que le mercato s’agite, Breizh-Info part sur les routes celtes. Notre série vous fait visiter, un par un, les clubs d’Écosse, d’Irlande, du Pays de Galles et d’Irlande du Nord qualifiés en Coupe d’Europe cette saison — les trois coupes confondues, de la prestigieuse Ligue des champions à la modeste mais attachante Ligue Europa Conférence. Au menu : grande histoire, petites légendes et fierté populaire. Premier arrêt, Edimbourg, chez les Hearts, qui évolueront en Ligue des Champions au deuxième tour préliminaire, contre le Sturm Graz.
Il y a des clubs qu’on aime pour leurs titres. Et il y a les Hearts. Heart of Midlothian, de son nom complet, n’a plus gagné le championnat écossais depuis 1960 et pointe pour l’éternité derrière le mur infranchissable de l’Old Firm — ce duopole Celtic-Rangers qui étouffe le foot écossais depuis un siècle. Pourtant, ce club d’Édimbourg au maillot grenat est peut-être le plus romanesque des îles britanniques. Un club qui tire son nom d’un roman de Walter Scott, dont le blason reproduit une mosaïque pavée sur laquelle les passants crachent encore aujourd’hui, et qui envoya un jour son équipe entière mourir sur le front. Accessoirement, c’est aussi là qu’un gardien français passé par Rennes est devenu une idole. On y arrive.
Un cœur, une prison, un crachat
Commençons par le nom, parce qu’il annonce la couleur. En 1874, une bande de copains du Heart of Midlothian Quadrille Assembly Club — un club de danse, oui — décide de troquer le quadrille contre le ballon. Ils baptisent leur équipe d’après le comté historique du Midlothian et surtout d’après The Heart of Midlothian, mosaïque en forme de cœur incrustée dans les pavés du Royal Mile, en plein centre d’Édimbourg.
Sauf que ce cœur pavé marque l’emplacement de l’ancienne prison de la ville, la Old Tolbooth, démolie en 1817. Et la tradition locale veut qu’on crache dessus en passant, en souvenir des pendaisons publiques qu’on y organisait jadis. Résultat : le club de foot le plus poétiquement nommé d’Écosse porte sur la poitrine le symbole d’une geôle sur laquelle des générations d’Édimbourgeois viennent postillonner. Il fallait le faire. On surnomme les joueurs les Jam Tarts — les tartelettes à la confiture, en rimant argotique avec « Hearts » — ou plus simplement les Jambos. Un club qui s’appelle « Cœur » et qu’on surnomme « tartelette », voilà qui pose une identité.
McCrae’s Battalion : quand une équipe part au front
C’est ici que l’histoire des Hearts bascule du folklore à la tragédie. Novembre 1914. Le club domine outrageusement le championnat, huit victoires d’affilée en ouverture de saison, dont un succès face au Celtic champion en titre. Les Jam Tarts filent vers le titre.
Mais la Grande Guerre vient de commencer, et en Grande-Bretagne un débat moral enfle : est-il décent de taper dans un ballon quand les jeunes meurent dans les Flandres ? Une campagne publique, menée par le philanthrope Frederick Charrington, entreprend de faire honte aux footballeurs professionnels. Le 25 novembre 1914, seize joueurs des Hearts répondent en s’engageant en bloc dans le nouveau bataillon de volontaires de Sir George McCrae. Ce sera le 16e Royal Scots, le premier à mériter le surnom de « bataillon des footballeurs ». Dans leur sillage, quelque 500 supporters des Hearts et détenteurs d’abonnement, 150 fans de Hibernian et des pros de Raith Rovers, Falkirk et Dunfermline s’engagent aussi.
McCrae avait résumé l’affaire d’une formule restée célèbre : « Ne demandez pas où jouent les Hearts en me regardant de travers. Si c’est du football que vous voulez, venez avec nous en France ! »
Les joueurs cumulent alors entraînement de foot et entraînement militaire. L’équipe enchaîne vingt matchs sans défaite — malgré, deux fois, des marches nocturnes de dix heures la veille d’un match de championnat. Épuisés, plusieurs titulaires manquent des rencontres décisives, les défaites tombent, et le Celtic finit par rafler le titre pour quatre points. Le titre volé par la guerre.
Le prix humain, lui, fut abominable : sept joueurs de l’équipe première y laissèrent la vie — Duncan Currie, John Allan, James Boyd, Tom Gracie, Ernest Ellis, James Speedie et Harry Wattie — ainsi qu’un ancien, David Philip. Aujourd’hui encore, deux mémoriaux honorent ces hommes : l’un à Contalmaison, dans la Somme, l’autre à Haymarket, à Édimbourg, offert par le club à sa ville en 1922. Chaque année, un pèlerinage de supporters se rend à Contalmaison. Et en 2014, pour le centenaire, les Hearts jouèrent en maillot grenat commémoratif, short blanc, chaussettes noires — et refusèrent d’afficher le moindre sponsor sur la tunique, par respect pour les engagés. Un club qui renonce à du fric par mémoire des morts : rare, dans le foot moderne.

Le Terrible Trio et l’âge d’or Tommy Walker
Pour l’unique période dorée du club, il faut attendre les années 1950. À la baguette, Tommy Walker, ancien joueur élégant devenu manager, qui va bâtir la plus belle équipe de l’histoire des Hearts. Devant, un trio d’attaquants entré dans la légende : Jimmy Wardhaugh, Willie Bauld et Alfie Conn Sr., le Terrible Trio. À eux trois, plus de 900 buts sous le maillot grenat. Wardhaugh le dribbleur infatigable, Bauld le cérébral au jeu de tête prodigieux, Conn le teigneux à la frappe surpuissante.
La saison 1957-58 reste le sommet absolu : champions avec 132 buts marqués — record toujours en vigueur dans l’élite écossaise — et une différence de buts de +103, la seule fois qu’une équipe a dépassé les +100 sur une saison en Écosse. Sept trophées en neuf ans entre 1954 et 1963. Et un homme, le milieu John Cumming, surnommé Iron Man, seul joueur à avoir remporté les sept. Cumming, c’est aussi la scène qui définit l’âme du club : lors de la finale de Coupe 1956, le crâne ouvert après un choc, le sang dégoulinant, il refuse de sortir et lâche : « Le sang ne se voit pas sur un maillot grenat. » Il revient, gagne le match, est élu homme de la rencontre. Sa phrase est aujourd’hui gravée au-dessus du tunnel des joueurs à Tynecastle. On ne fait pas plus grenat que ça.
Le maudit gardien breton qui devint dieu à Édimbourg
Et Rennes, dans tout ça ? Voici la belle histoire, celle qui parlera au public breton. En 1994, le Stade Rennais tout juste remonté en D1 recrute un gardien international français : Gilles Rousset, 1,96 m, passé par Sochaux, Lyon et Marseille (où il fut la doublure d’un certain Fabien Barthez). Sur le papier, un joli coup. Dans les faits, un fiasco. Titulaire en début de saison au détriment de Pascal Rousseau, Rousset livre des performances si mitigées qu’il finit sur le banc pour le dernier tiers du championnat. Grosse déception du recrutement rennais, il plie bagage après une seule saison. Contrat résilié le 3 août 1995. Direction l’Écosse, un peu comme on part se refaire une santé loin des regards.
Et là, miracle. À Tynecastle, le grand échalas hyérois se métamorphose. Six saisons chez les Jam Tarts, l’un des chouchous absolus du public d’Édimbourg, et surtout la consécration : le 16 mai 1998, Rousset garde les buts de la finale de Coupe d’Écosse remportée 2-1 face aux Rangers. Colin Cameron sur penalty dès la première minute, Stéphane Adam — un autre Français — pour le break, et Rousset pour tenir la baraque. C’était le premier trophée majeur des Hearts depuis 1962, trente-six ans de disette. Le seul titre de toute la carrière de Rousset, aussi. Un gardien breton d’adoption, jugé insuffisant au Roazhon Park, devenu héros d’un des plus vieux clubs d’Europe. Le foot a ce sens de l’ironie que la littérature lui envie.
La suite de l’histoire de Rousset ajoute une couche à la connexion bretonne : après un adénovirus aux poumons qui a failli l’emporter et l’a contraint à raccrocher à 38 ans, il est devenu entraîneur des gardiens à Lyon, puis — retour à la case départ — adjoint au Stade Rennais, jusqu’en novembre 2023. La Bretagne l’aura donc eu deux fois. Une comme joueur maudit, une comme homme de banc. Édimbourg, elle, ne garde de lui que le souvenir d’un roi.
Romanov, la faillite et la résurrection par le peuple
Impossible de raconter les Hearts sans évoquer leur descente aux enfers. En 2004, le magnat russo-lituanien Vladimir Romanov débarque, promet la lune — sauver le stade de Tynecastle, gagner la Ligue des champions, rien que ça — et sombre le club dans un gouffre de dettes : 36 millions de livres dès 2007. Neuf entraîneurs en sept ans. Des salaires payés en retard, quand ils l’étaient. En 2013, c’est le placement en redressement (administration), 25 millions de dettes, et la relégation sanction l’année suivante après un retrait de points historique (−15).
Et c’est là que le club a écrit sa plus belle page moderne. Menacés de liquidation, les Jam Tarts ont été sauvés par leurs propres supporters. La Foundation of Hearts, financée par les dons mensuels de milliers de fans par prélèvement automatique, a repris le club, l’a sorti de l’ornière et l’a ramené en Premiership. Depuis 2021, Heart of Midlothian est officiellement le plus grand club détenu par ses supporters du Royaume-Uni. Un club de danseurs de quadrille, nommé d’après une prison, décimé par la guerre, ruiné par un oligarque, et finalement racheté par son peuple. Si ce n’est pas romanesque, rien ne l’est.
Le derby le plus civilisé du monde
Le rival, c’est Hibernian, l’autre club d’Édimbourg, et leur derby est l’un des plus anciens de la planète : première confrontation le jour de Noël 1875. Mais attention, rien à voir avec la haine sectaire qui empoisonne le derby de Glasgow entre Celtic et Rangers. À Édimbourg, la fracture est géographique plus que religieuse même si les Hibs sont les catholiques, les Hearts les Protestants, majoritairement : Hibs recrute ses fans à Leith et dans le nord-est de la ville, les Hearts dans le reste. Le derby est féroce sur le terrain mais globalement good-natured, bon enfant, dans les tribunes. Les Hearts y ont le meilleur bilan (152 victoires en compétition officielle contre 90), et se sont notamment offert le luxe de coller un 5-1 aux Hibs en finale de Coupe 2012.
Anecdote pour finir, parce qu’elle est trop belle : dans la série Succession, le personnage de Roman Roy rachète les Hearts pour impressionner son milliardaire de père écossais… avant de découvrir que le paternel supporte les Hibs. Même la fiction s’est emparée du derby d’Édimbourg. Quant à la vraie vie, le club a bouclé la saison 2025-26 vice-champion d’Écosse — dauphin du Celtic, forcément – non sans scandale sportif — de retour en Coupe d’Europe, et sous les ordres d’un nouveau coach belge, Wouter Vrancken, arrivé fin juin après le départ de Derek McInnes chez… les Rangers.
En Écosse, tout finit toujours par ramener à l’Old Firm. Mais à Tynecastle, on préfère cracher sur le pavé et chanter The Hearts Song. C’est plus digne.
YV
En pratique — se rendre à Tynecastle et boire un coup en grenat
Le stade. Tynecastle Park, surnommé « Tynie » par les locaux. Adresse : McLeod Street, Édimbourg, EH11 2NL, dans le quartier populaire de Gorgie, à l’ouest de la ville. Capacité 19 852 places. La gare la plus proche est Haymarket, à une petite quinzaine de minutes à pied ; nombreux bus depuis le centre (Lothian 1, 2, 3, 21, 25, 33 notamment). Attention, pas de parking dédié et les contractuelles veillent au grain dans le secteur. Les supporters visiteurs sont logés dans la Roseburn Stand, au nord du stade.
Les pubs à connaître. Gorgie est un vrai quartier de foot, avec ses bars enracinés, ce qui n’a rien d’un détail : c’est précisément pour rester au cœur de cette communauté que les fans se sont battus contre le projet de déménagement à Murrayfield. Trois adresses sortent du lot.
The Athletic Arms, universellement connu sous le nom de The Diggers (« les fossoyeurs »), coincé entre deux cimetières — d’où le sobriquet, hérité de l’époque où les vrais fossoyeurs venaient s’y désaltérer après le boulot. C’est LE pub des Hearts, à l’angle d’Angle Park Terrace et de Gorgie Road, sur le chemin du stade. Portraits de John Robertson et Willie Bauld dans l’arrière-salle, vieux comptoir victorien et culture du 80 shilling (la bière brune locale qu’on commandait jadis en levant les doigts pour indiquer le nombre de pintes). Institution absolue.
The Tynecastle Arms, à cinquante mètres des tourniquets, au coin de McLeod Street sous le pont de chemin de fer. Le pub le plus proche du terrain, murs tapissés de maillots, écharpes et photos d’équipe encadrés, table de billard grenat et fléchettes. Bondé et bouillant les jours de match — et, précision d’usage sur place, on n’y entre pas avec les couleurs d’un autre club que les Hearts.
Robertson’s Bar (désormais rebaptisé, mais toujours désigné ainsi par les anciens) et le Golden Rule, sur Gorgie Road, complètent le circuit. Le jour du dénouement du titre en mai 2026, tous ces bars — Diggers, Tynecastle Arms, Golden Rule — étaient pleins à craquer dès 10 h 01, une marée grenat et blanc chantant The Hearts Song à pleins poumons. L’ambiance de Gorgie, à défaut du titre.
Crédit photo : DR
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