Je revenais de Flandre avec, dans les yeux, ces vestiges de la monarchie espagnole que les villes du Nord conservent avec une discrétion presque malicieuse. À Lille, il suffit de lever un peu la tête et de savoir regarder. Sur la façade de la Vieille Bourse, du côté de la place du Théâtre, un œil exercé reconnaît encore les armes de Philippe IV, roi d’Espagne et souverain des Pays-Bas. Les passants vont et viennent sous ces emblèmes avec cette indifférence tranquille des peuples auxquels on a désappris à voir. Ils ont oublié que Lille fut espagnole, que Cambrai le fut également, que les clochers flamands vécurent durant plusieurs générations sous l’autorité des Habsbourg de Madrid et que l’Espagne ne fut pas seulement une puissance méridionale confinée derrière les Pyrénées. Elle fut aussi une monarchie flamande, bourguignonne, italienne, germanique et américaine, l’une de ces vastes constructions politiques dont notre époque, enfermée dans ses découpages administratifs et ses petites susceptibilités provinciales, peine à se faire une idée.
À peine revenu en Bretagne, je retrouvai le creux de ma bibliothèque, mes livres, mes cartes et mes habitudes. Comme chaque matin, j’ouvris Breizh-Info. J’y découvris un entretien avec Jorge Luis García Ruiz consacré au rôle de l’Espagne dans la guerre d’indépendance américaine, sous ce titre fracassant : « L’indépendance américaine a été en grande partie financée par des fonds espagnols ». Je lus d’abord avec intérêt, car le rôle de l’Espagne dans cette guerre demeure méconnu et le sujet m’est depuis longtemps familier. Puis je poursuivis avec une surprise croissante. Enfin, parvenu au terme de l’entretien, je demeurai interdit devant ce mélange de vérités partielles, de chiffres avancés sans méthode, de chronologies bouleversées et de fanfaronnades nationales. Le propos ne se contentait pas de rendre à l’Espagne une place injustement oubliée ; il lui attribuait presque toute la scène, transformant la France en escroc, les Américains en débiteurs ingrats et Charles III en financier universel d’une guerre qu’il aurait, paraît-il, payée « jusqu’au dernier centime ».
Je ne viens pourtant pas à cette question avec les préventions ordinaires d’un Français ombrageux, jaloux de défendre son petit drapeau contre les prétentions d’un voisin méridional. Né à Buenos Aires, vivant désormais en Bretagne, formé par plusieurs mémoires, je n’ai jamais éprouvé pour l’histoire de France cette piété chatouilleuse qui transforme la moindre querelle de dates en atteinte à la patrie. L’histoire espagnole en Amérique m’est en outre familière. Dans une autre vie, j’ai conçu, mis en page et parfois imaginé les couvertures d’ouvrages consacrés à la monarchie hispanique, à son empire et aux guerres qu’elle livra contre les Anglais. J’ai moi-même écrit sur Bernardo de Gálvez, gouverneur de Louisiane, dont les campagnes du Mississippi et du golfe du Mexique forment l’une des plus belles épopées périphériques de la guerre d’indépendance américaine. Je ne suis donc nullement de ceux qui diminuent le rôle espagnol ; je serais même assez disposé à l’exagérer par sympathie, si la vérité n’était une maîtresse plus exigeante que les inclinations.
Il est incontestable que l’historiographie anglophone a longtemps tenu les Espagnols dans la pénombre. Les Anglo-Saxons racontent volontiers leurs victoires, parfois leurs défaites lorsqu’elles leur furent infligées par un adversaire qu’ils jugent digne d’eux, mais ils éprouvent une gêne particulière lorsque le vainqueur est espagnol. Une défaite contre la France peut encore entrer dans leur mythologie nationale : la France est un ennemi ancien, presque un égal de théâtre, avec lequel on échange depuis des siècles les rôles de vainqueur et de vaincu. Une défaite contre l’Espagne dérange davantage, car l’Hispanique demeure dans une partie de l’imaginaire anglais un être pittoresque, pompeux, inefficace et finalement destiné à perdre. Reconnaître qu’il a gagné oblige à déplacer le mobilier.
Le désastre britannique de Carthagène des Indes, en 1741, fournit à cet égard un exemple presque parfait. L’amiral Vernon arriva devant la ville avec une flotte et une armée dont les proportions eussent dû suffire à emporter un continent. Il trouva devant lui Blas de Lezo, marin borgne, manchot et boiteux, auquel il restait pourtant assez de membres et d’intelligence pour infliger à l’Angleterre l’une des plus considérables raclées de son histoire impériale. L’événement fut ensuite enveloppé d’un silence épais et aucun livre anglais de lui a été consacré. Même embarras devant les invasions britanniques du Río de la Plata en 1806 et 1807. À deux reprises, les Anglais tentèrent de s’emparer de Buenos Aires et de Montevideo. À deux reprises, ils furent battus par les forces espagnoles et par les milices créoles qui découvrirent dans le combat leur propre capacité politique et militaire. Il fallut fort longtemps avant que l’historiographie britannique ne daignât regarder sérieusement ces échecs. L’oubli du rôle espagnol dans la guerre d’indépendance américaine procède de la même morgue, et sa réparation était donc nécessaire. Encore fallait-il ne pas remplacer l’injustice par la rodomontade.
Le récit américain aime présenter la France comme une sorte de marraine généreuse venue au secours d’une jeune république naturellement amie. La réalité fut moins sentimentale. Les insurgents américains avaient été, quelques années plus tôt, les ennemis les plus opiniâtres des Français en Amérique. Ils convoitaient leurs terres, leurs forts, leurs voies fluviales et leurs alliances avec les nations indiennes. George Washington lui-même commença sa carrière militaire par l’affaire de Jumonville, en 1754. À la tête de miliciens de Virginie et accompagné d’auxiliaires autochtones, il surprit dans leur sommeil un petit détachement français dirigé par Joseph Coulon de Villiers, sieur de Jumonville, porteur d’une sommation diplomatique. Jumonville et ses hommes furent tués dans des circonstances odieuses assez peu conformes aux civilités diplomatiques, et les Français parlèrent à juste titre d’assassinat. L’affaire contribua à mettre le feu à l’Amérique du Nord et au monde. Washington ne fut donc pas seulement un ancien adversaire de la France ; il fut l’un de ceux par qui débuta une guerre qui devait chasser les Français du Canada et de la vallée de l’Ohio.
Lorsque Louis XVI décida d’aider les insurgés, il secourut ainsi des hommes qui, quinze ans plus tôt, avaient contribué à ruiner la puissance française en Amérique. Cela ne retire rien au mérite ni à l’efficacité de la décision. Cela rappelle seulement que les États ne sont point des sociétés de bienfaisance. La France voulait affaiblir l’Angleterre, prendre sa revanche sur la guerre de Sept Ans, restaurer sa marine et retrouver dans le monde le rang qu’elle avait perdu. L’indépendance américaine servait ces desseins. Elle ne fut pas entreprise par amour de la démocratie, pas davantage que l’intervention espagnole ne fut menée pour établir une république anglo-saxonne sur les frontières de la Nouvelle-Espagne.
C’est sur les chiffres que l’entretien publié par Breizh-Info atteint le plus haut degré de fantaisie. Le coût total de la guerre d’Amérique pour la monarchie française est généralement évalué à environ 1,2 ou 1,3 milliard de livres tournois. Cette somme immense ne correspond évidemment pas à un versement fait aux insurgés. Elle englobe l’ensemble de l’effort militaire français : armement des escadres, solde des équipages, entretien des troupes, campagnes aux Antilles et dans les autres mers, convois, transports, hôpitaux, emprunts et opérations conduites pour les intérêts propres de la monarchie. La nuance est capitale, car le coût de la guerre pour la France ne se confond pas avec l’aide directe accordée au Congrès continental, pas plus que le coût espagnol du siège de Gibraltar ne peut être transformé en dette américaine envers Madrid.
La France accorda néanmoins aux insurgés des prêts officiels, des subsides, des armes, des uniformes, de la poudre et des fournitures en quantité considérable. Avant même l’entrée ouverte dans la guerre, la société Roderigue Hortalez et Compagnie, animée par Beaumarchais, servit de paravent aux premières livraisons clandestines. Une part importante de l’armement employé dans les premières campagnes américaines provenait de ces réseaux. Puis vinrent les soldats et les navires. Le corps expéditionnaire de Rochambeau comptait environ cinq mille cinq cents hommes qu’il fallut recruter, vêtir, nourrir, transporter et payer. Il fallut également entretenir les escadres françaises, fournir les équipages et armer les vaisseaux qui disputèrent à la Royal Navy la maîtrise de l’Atlantique et des Antilles. À Yorktown, la flotte de de Grasse ferma la baie de Chesapeake et empêcha l’armée britannique d’être secourue ou évacuée, tandis que les troupes de Washington et de Rochambeau resserraient l’étau autour de Cornwallis. On peut tourner les chiffres dans tous les sens : ce furent une armée et une flotte françaises qui intervinrent directement sur le théâtre décisif.
L’Espagne ne les paya pas « jusqu’au dernier centime ». Il n’existe aucune disposition secrète ou publique du traité d’Aranjuez transformant Charles III en argentier de Louis XVI. Les deux monarchies coordonnèrent leurs opérations, s’accordèrent des facilités, mirent parfois des fonds à la disposition l’une de l’autre et combattirent le même ennemi, mais la France finança sa guerre et l’Espagne la sienne. Le reste est billevesée.
L’aide directe de l’Espagne aux insurgés fut pourtant réelle et appréciable. Selon les estimations, elle paraît avoir atteint environ deux millions et demi à un peu plus de trois millions de pesos, en espèces, crédits et fournitures monétisées. Les fonds transitèrent notamment par la maison Gardoqui, par Bilbao, La Nouvelle-Orléans et Cuba, tandis que des secours étaient acheminés en secret avant même l’entrée officielle de Madrid dans la guerre. Une telle somme n’était nullement dérisoire. L’armée continentale vivait dans une précarité telle que quelques milliers de fusils, une cargaison de poudre ou plusieurs centaines de milliers de pesos pouvaient sauver une campagne. L’Espagne participa en outre aux premiers financements clandestins conduits de concert avec la France.
L’entretien commet cependant un tour de bonneteau assez grossier. Il mêle l’argent remis directement aux insurgés, les crédits commerciaux accordés à leurs agents, les dépenses militaires de la monarchie espagnole contre l’Angleterre et le coût total de la guerre pour l’Empire, puis transforme l’ensemble en créance américaine. À ce compte, les États-Unis devraient rembourser les canons employés devant Gibraltar, les mules ayant transporté les bagages de Gálvez et jusqu’aux cierges brûlés dans les églises de Madrid pour obtenir la victoire. Les chiffres atteignent bientôt quinze ou vingt millions de pesos ; puis, par un mystère d’alchimie financière, cette somme devient l’équivalent de deux produits intérieurs bruts de l’Espagne actuelle. Un historien prudent répugne déjà à convertir une monnaie du XVIIIe siècle en euros contemporains, car il faut choisir entre la valeur du métal, le prix du travail, la part des recettes publiques ou le pouvoir d’achat. Chaque méthode donne un résultat différent. Comparer une créance supposée à un PIB moderne constitue une sottise supplémentaire, puisque le PIB est un flux annuel et la dette un stock. Le rapprochement produit une impression, non une connaissance.
Pour comprendre le rôle réel de l’Espagne, il faut d’abord se demander ce qu’elle voulait. Charles III régnait sur un immense empire américain et n’avait aucune raison de se passionner pour le droit des colons à se révolter contre leur souverain. Le principe pouvait même lui paraître d’une contagion fâcheuse. Ses ministres comprenaient en outre qu’une république américaine indépendante, peuplée de colons entreprenants et avide de terres, deviendrait tôt ou tard une menace pour la Louisiane, les Florides, le Texas, la Nouvelle-Espagne et la navigation du Mississippi. Madrid ne reconnut donc pas les États-Unis pendant la guerre et ne conclut aucune alliance avec eux. L’Espagne entra dans le conflit en 1779 comme alliée de la France contre la Grande-Bretagne, avec des objectifs précis : reprendre Gibraltar, Minorque et les Florides, écarter les Britanniques du golfe du Mexique, garantir la sécurité de la Louisiane et raffermir son empire.
L’indépendance américaine n’était pas sa fin ; elle en fut un sous-produit. Le mot pourra chagriner les nouveaux dévots du rôle espagnol, mais il correspond aux faits. L’essentiel de l’effort de Madrid fut consacré à Gibraltar, à Minorque, aux Florides, au Mississippi, aux Bahamas et aux Antilles. Assiéger Gibraltar affaiblissait assurément l’Angleterre et aidait indirectement les insurgés, mais ce n’était pas une contribution versée au trésor de Washington.
Bernardo de Gálvez n’a nul besoin de ces jongleries pour être un grand homme. Gouverneur de la Louisiane espagnole, il comprit très tôt l’importance du Mississippi et favorisa, avant même l’entrée officielle de son pays dans la guerre, l’acheminement de poudre, d’armes et de fournitures vers les insurgés. Lorsque la guerre fut déclarée, il passa à l’offensive avec une armée bigarrée composée de soldats espagnols, de Créoles, de Français, d’Acadiens, d’hommes libres de couleur et d’auxiliaires autochtones. Il s’empara de Manchac, Baton Rouge et Natchez, prit Mobile en 1780, puis attaqua Pensacola, capitale de la Floride occidentale britannique.
Le siège fut difficile. La marine hésitait à franchir la passe sous le feu ennemi. Gálvez entra seul dans la baie à bord de son bâtiment et obligea les autres à le suivre, donnant naissance à son fameux « Yo solo ». Pensacola tomba le 8 mai 1781. Ce fut une victoire superbe acquise avec le concours d’un contingent français, qui enleva aux Britanniques une base majeure du golfe du Mexique et rendit la Floride occidentale à l’Espagne. Elle contribua également à disperser les forces anglaises et servit ainsi la cause américaine. Ces deux vérités ne se contredisent point : Gálvez combattait pour Charles III, et les insurgés bénéficièrent de ses victoires. Le transformer en général américain qui se serait ignoré ne le grandit pas ; cela lui retire au contraire sa véritable stature, celle d’un serviteur remarquable de la monarchie espagnole menant une guerre espagnole avec intelligence et audace.
La défense de Saint-Louis mérite la même estime. En mai 1780, cette petite ville de Louisiane espagnole fut attaquée par une force britannique venue du Canada avec ses alliés autochtones. Le lieutenant-gouverneur Fernando de Leyba organisa la résistance autour du fort San Carlos, et la garnison, les miliciens ainsi que les habitants repoussèrent l’assaut. Quelques mois plus tard, une expédition espagnole partie de Saint-Louis traversa le pays à pied en plein hiver pour capturer le fort Saint-Joseph, près du lac Michigan. L’opération eut une portée militaire limitée, mais son audace suffit à la rendre mémorable : le pavillon espagnol fut hissé au milieu des neiges du pays d’en haut, loin de la Floride et de la Louisiane, comme un défi lancé aux immensités.
La marine espagnole remporta elle aussi une victoire d’une ampleur singulière. Le 9 août 1780, au large du cap Sainte-Marie, l’amiral Luis de Córdova intercepta un immense convoi britannique. Plus de cinquante navires marchands furent capturés avec leurs cargaisons d’armes, d’uniformes, de matériel, de vivres et d’argent. Des milliers de soldats, de marins et de passagers tombèrent aux mains des Espagnols. La perte fut immense et provoqua à Londres une véritable commotion. Elle compte parmi les plus graves catastrophes logistiques de l’histoire de la Royal Navy. Les Anglais en parlent peu, et l’on ne saurait leur en vouloir. Cet exploit n’établit pourtant pas que l’Espagne finança la guerre d’indépendance américaine ; il prouve quelque chose de plus simple et de plus honorable : la marine espagnole était encore capable d’infliger un revers majeur à la première puissance navale du temps.
Reste l’épisode le plus sérieux invoqué en faveur du financement espagnol, celui de l’argent de La Havane. En 1781, l’armée franco-américaine manquait cruellement de numéraire. Il fallait payer les soldats et assurer le mouvement vers la Virginie. L’amiral de Grasse chercha des fonds dans les Antilles, mais les négociants français de Saint-Domingue ne répondirent pas à son attente. Francisco de Saavedra y Sangronis, représentant de la monarchie espagnole à Cuba, organisa alors une levée rapide à La Havane. En quelques heures, environ cinq cent mille pesos furent réunis auprès des autorités et des négociants. La tradition veut que les dames de La Havane aient donné leurs bijoux ; le détail est charmant, peut-être enjolivé, mais l’essentiel demeure : l’argent fut trouvé.
Il fut embarqué sur la frégate française Aigrette, remis à de Grasse et transporté vers la côte américaine. Cette somme permit de payer les soldats français et américains à un moment critique. Le concours espagnol fut donc précieux et même, localement, décisif. L’honnêteté oblige à le reconnaître. Elle oblige également à ne pas en tirer des conclusions absurdes. Les cinq cent mille pesos de La Havane ne payèrent pas les années d’aide française, ne financèrent pas la construction et l’armement de la flotte de de Grasse, ne réglèrent ni la solde du corps de Rochambeau ni le coût des campagnes françaises. Ils apportèrent une liquidité indispensable au moment voulu. Une clef peut ouvrir une porte ; elle n’a pas bâti la maison.
La phrase la plus prodigieuse de l’entretien mérite d’être conservée dans les anthologies. Le journaliste résume : « C’est l’Espagne qui a financé ce dont on attribue le mérite à la France. » Réponse : « Exactement, jusqu’au dernier centime. » Il faut une robuste confiance en soi pour prononcer pareille sottise sans sourciller. La France fournit des prêts, des subsides, des armes, des navires et une armée. Elle engagea dans la guerre une somme voisine de 1,3 milliard de livres et ses finances, déjà mal en point, en furent lourdement aggravées. L’Espagne ne remboursa pas ces dépenses, ne paya pas le corps de Rochambeau, ne solda pas les équipages français et ne construisit pas les vaisseaux de de Grasse. Elle prêta localement de l’argent à certaines opérations communes et contribua à l’effort clandestin des premières années. Ce fut utile, honorable et parfois décisif. Ce ne fut pas « jusqu’au dernier centime ».
L’entretien atteint ensuite une confusion chronologique assez divertissante. John Jay aurait quitté l’Espagne pour négocier directement avec les Britanniques, et cette décision aurait conduit à des attaques anglaises contre des positions espagnoles du Sud, notamment Pensacola. Or Pensacola était alors britannique et Gálvez la conquit en mai 1781, tandis que les négociations séparées des Américains avec Londres se déroulèrent surtout en 1782. Autrement dit, Pensacola aurait été attaquée comme position espagnole avant de devenir espagnole, à la suite de négociations qui n’avaient pas encore eu lieu. L’effet précède sa cause, la ville change de souverain avant la bataille et l’année 1782 commande l’année 1781. Il y a là une manière de chronologie rétrospective dont les prodiges dépassent ceux de la physique moderne.
Les Américains auraient également trahi leur allié espagnol. Il se trouve que l’Espagne n’était pas leur alliée. Elle était l’alliée de la France et combattait le même ennemi que les insurgés, mais elle ne reconnut pas les États-Unis et refusa de conclure avec eux une alliance formelle. Madrid redoutait leurs ambitions sur le Mississippi et leur expansion vers l’Ouest ; les Américains, de leur côté, considéraient déjà les territoires espagnols comme une promesse faite à leur avenir. John Jay, envoyé à Madrid, tenta d’obtenir reconnaissance, subsides et alliance, mais Floridablanca temporisa. Lors des négociations de paix, les Américains traitèrent directement avec les Britanniques malgré les engagements pris envers la France. Il est possible de parler de déloyauté envers Versailles ; il est difficile de trahir une alliance espagnole qui n’avait jamais existé. Les Espagnols voulaient Gibraltar, les Américains voulaient le Mississippi, et aucun des deux ne souhaitait payer le prix des ambitions de l’autre.
Le traitement de Lafayette appelle, lui aussi, davantage de finesse. Le jeune marquis joua d’abord le rôle d’un paravent fort commode. Son départ pour l’Amérique permettait à la monarchie française de laisser agir un aristocrate enthousiaste tout en maintenant officiellement ses distances avec les insurgés. Il fut ensuite un véritable combattant. Blessé à Brandywine, proche de Washington, chargé de plusieurs commandements, il servit de trait d’union entre l’armée américaine et la cour de Versailles et joua un rôle réel en Virginie face à Cornwallis. Sa postérité fut néanmoins gonflée à l’hélium.
Lafayette possédait le profil idéal pour devenir le héros français des Américains et des historiens progressistes. Jeune, libéral, aristocrate rallié aux idées nouvelles, futur acteur de 1789, il pouvait être célébré sans arrière-pensée. Il avait de surcroît le talent de raconter sa propre histoire, de cultiver ses relations et de devenir son propre mémorialiste. D’autres Français jouèrent un rôle militaire au moins aussi important et disparurent presque de la mémoire commune. Le Breton Armand Tuffin de La Rouërie, le colonel Armand des Américains, leva une légion, combattit avec courage et rendit des services considérables. Sa destinée ultérieure de chef breton hostile à la Révolution le condamna à une postérité beaucoup moins aimable. Rochambeau commandait une véritable armée, de Grasse remporta la bataille navale qui rendit Yorktown possible, Duportail dirigea le génie, La Rouërie mena la guerre sur le terrain, tandis que Lafayette conserva les gravures, les statues et les rues. Il ne faut donc ni nier son mérite ni s’agenouiller devant sa légende. Il fut un acteur véritable dont la mémoire fut prodigieusement amplifiée par ses opinions, ses relations et sa capacité à se mettre en scène.
L’entretien nous apprend encore que les Français auraient inventé la propagande, avant que les Soviétiques n’en perfectionnent l’usage. Cette découverte mérite considération. Les Assyriens, les Égyptiens, les Grecs et les Romains auraient donc fait de la propagande sans savoir qu’ils attendaient les Français pour l’inventer. Les guerres de Religion, les pamphlets de la Réforme, les gravures protestantes, les libelles hollandais et la propagande anglaise contre l’Espagne n’auraient été que de timides répétitions. La légende noire espagnole fut justement diffusée avec une redoutable efficacité par les ennemis protestants de la monarchie catholique. Les Français n’en furent ni les inventeurs ni même les meilleurs praticiens. L’auteur évoque encore des cartes françaises attribuant à la France presque toute l’Amérique. Cela est possible, car les cartes de l’époque servaient aussi à formuler des prétentions territoriales. Les Anglais, les Espagnols, les Portugais et les Hollandais usaient des mêmes procédés. Il faudrait cependant citer une carte, son auteur, sa date et son contexte. À défaut, nous ne sommes plus dans l’histoire, mais au café du Commerce avec jabot.
L’entretien affirme encore que les alliances françaises conduisirent à la « ruine totale » de l’Espagne. La guerre fut coûteuse, le siège de Gibraltar engloutit des sommes énormes et se termina par un échec, tandis que les opérations navales et terrestres sollicitèrent durement les finances de Charles III. L’Espagne sortit pourtant de la guerre avec Minorque, la Floride orientale et la Floride occidentale. Elle avait repoussé l’Angleterre loin du golfe du Mexique et restauré une partie de son prestige. En 1783, elle possédait encore un empire immense. Faire de cette date le commencement automatique de son effondrement consiste à écrire l’histoire en connaissant la fin et à transformer tout événement antérieur en présage.
La perte de l’Amérique espagnole eut des causes multiples : tensions entre Créoles et Péninsulaires, réformes bourboniennes, rivalités commerciales, épuisement fiscal, diffusion des idées nouvelles, ambitions locales et, surtout, crise de la monarchie après l’invasion napoléonienne de 1808. Lorsque le roi légitime disparut et que la péninsule sombra dans la guerre, les provinces américaines durent décider au nom de qui elles gouvernaient. Ce fut l’ouverture de la grande fracture. L’auteur affirme qu’à peine trente ans après l’indépendance américaine, l’Espagne avait presque tout perdu. En 1813, elle détenait encore l’essentiel de son empire continental, bien que les insurrections fussent en cours, et Cuba, Porto Rico ainsi que les Philippines demeurèrent espagnols jusqu’en 1898. Les empires ne s’effondrent pas comme une pile d’assiettes après le passage d’un domestique maladroit.
Vient enfin le songe contrefactuel. Si l’Espagne s’était alliée à l’Angleterre, les insurgés auraient été écrasés, l’Empire espagnol aurait survécu, la Révolution française n’aurait peut-être pas eu lieu et Napoléon serait resté en Corse à contempler ses vignes. Pourquoi s’arrêter là ? On pourrait également supposer que Charles III aurait conquis la Lune, que George Washington serait devenu évêque et que Blas de Lezo, pourvu d’une jambe supplémentaire, aurait pris Londres. L’histoire contrefactuelle peut avoir son utilité lorsqu’elle mesure les choix possibles ; elle devient sottise lorsqu’elle transforme une hypothèse en féerie nationale. L’Espagne et l’Angleterre étaient des rivales coloniales anciennes qui s’opposaient en Floride, dans les Antilles, dans le golfe du Mexique, en Amérique centrale et sur les routes du commerce. Une alliance durable entre les deux empires n’avait rien d’évident. L’Angleterre disposait déjà de forces considérables contre les insurgés et échoua en raison des distances, de l’étendue du territoire, de l’insuffisance de ses effectifs, de la difficulté à contrôler les campagnes et de l’internationalisation du conflit. L’arrivée de soldats espagnols aux côtés des habits rouges n’aurait pas nécessairement résolu ces difficultés.
Je puis défendre la gloire espagnole sans diminuer l’effort français. Six de mes ancêtres bretons furent mobilisés dans l’armée navale pendant cette guerre. Deux ne revinrent pas. Ils appartenaient à cette foule d’hommes presque anonymes que les grandes histoires mentionnent à peine. Ils connurent les ponts encombrés, le roulis, la vermine, les biscuits moisis, les fièvres, les coups de canon et les hôpitaux de port. Ils ne savaient probablement rien de la liberté des colonies anglaises ; ils servaient leur roi. Ils participèrent néanmoins à cette guerre et en payèrent le prix.
Le coût français de l’indépendance américaine ne fut donc pas une fiction produite par Lafayette, Beaumarchais ou quelque officine de Versailles. Il fut inscrit dans la dette du royaume, dans les rôles d’équipage et dans les registres de décès. Il fut acquitté par des marins bretons, normands, basques et provençaux, par les soldats de Rochambeau et par les familles qui attendirent en vain le retour d’un fils. Lorsque l’on affirme que l’Espagne paya tout « jusqu’au dernier centime », on ne commet pas seulement une erreur d’arithmétique ; on efface les vivants et les morts. Mes ancêtres ne valent pas moins que les pesos de La Havane.
Le rôle espagnol dans la guerre d’indépendance américaine mérite d’être mieux connu. L’aide secrète, la maison Gardoqui, les campagnes de Gálvez, la défense de Saint-Louis, l’expédition de Fort Saint-Joseph, la prise de Pensacola, la capture du grand convoi britannique et les fonds de La Havane appartiennent pleinement à l’histoire de cette guerre. Ils n’en sont pas une note de bas de page. L’Espagne contribua puissamment à la défaite britannique, dispersa ses forces, attaqua ses possessions, fournit de l’argent et des armes aux insurgés, mena des campagnes brillantes et apporta, à Yorktown, un secours financier précieux.
La France, de son côté, engagea une armée, une marine, des prêts, des subsides et une somme gigantesque. Son intervention directe fut indispensable à la victoire finale. Il n’est pas nécessaire de choisir entre ces deux vérités. L’Espagne fut importante ; la France fut décisive. Le refus de les tenir ensemble conduit à fabriquer des romans. Pendant deux siècles, les historiens anglo-américains ont trop souvent minoré l’Espagne. Depuis quelques années, un mouvement inverse tend à lui attribuer la totalité de la victoire et jusqu’au financement de ses alliés. L’excès ne répare pas l’oubli ; il le remplace par une nouvelle ignorance, plus bruyante et bardée de chiffres.
En revenant de Flandre, je songeais aux armes de Philippe IV encore visibles sur les pierres lilloises. Elles témoignent d’une Espagne ancienne, immense, européenne et américaine, dont les soldats combattirent de la mer du Nord jusqu’aux confins du Mississippi. Cette Espagne-là n’a pas besoin de boniments. Sa grandeur est assez vaste pour supporter la vérité.
Balbino Katz
chroniqueur des vents et des marées
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