Cambridge. Jason Arday, ou les cobayes noirs de l’Université progressiste

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Après une journée de travail, je quitte tranquillement la maison pour gagner le bar des Brisants, à la pointe de Léchiagat. Ce petit trajet appartient désormais à l’ordonnance de mes journées : quelques rues, l’odeur du port, les goélands qui disputent aux pêcheurs leurs reliefs de poisson, puis la mer qui s’ouvre au-delà du Guilvinec avec cette gravité grise que je ne me lasse point de regarder. Ce soir-là pourtant, j’ai sous le bras un objet devenu presque exotique. Je suis passé, cas exceptionnel, par la maison de la presse du Guilvinec et j’y ai acheté l’édition papier du Times de Londres. La une promettait une histoire de plagiat mettant en cause Jason Arday, professeur à Cambridge. J’ai payé, emporté mon journal et gagné ma table habituelle avec cette impression délicieuse que procure encore un quotidien imprimé lorsqu’il contient quelque chose que l’on ne trouvera probablement pas dans Libération.

L’affaire mérite en effet mieux qu’un sourire entendu sur les turpitudes du monde universitaire. Jason Arday est noir. Il est autiste. Il dit avoir parlé très tard et appris à lire et à écrire à un âge où d’autres entrent à l’université. Il a travaillé sur la race, les inégalités et l’éducation. Surtout, sa carrière a connu une vélocité qui ferait pâlir un officier de cavalerie : doctorat en 2016, premiers travaux publiés peu après, professorat à Glasgow en 2021, puis Cambridge en 2023, où il devient, à trente-sept ans, le plus jeune professeur noir de l’histoire de l’université. Ce dernier détail n’est pas une interprétation malveillante de quelque chroniqueur réactionnaire : Cambridge elle-même en fit un argument de communication. L’université avait trouvé son prodige et entendait bien le montrer.

L’on comprend dès lors pourquoi l’affaire est si embarrassante. Si Jason Arday avait été un professeur quelconque, son dossier aurait intéressé quelques universitaires, deux revues spécialisées et peut-être un folliculaire en quête de scandale. Cambridge en avait fait tout autre chose : une preuve vivante de sa vertu. Il était devenu l’un de ces personnages dont nos institutions modernes raffolent parce que leur personne permet de dire quelque chose de flatteur sur ceux qui les recrutent. Il n’était plus seulement Jason Arday. Il était « le plus jeune professeur noir de Cambridge », comme d’autres furent naguère « la première femme », « le premier issu de », « le premier représentant de ». Nos sociétés qui prétendent avoir aboli les appartenances passent désormais leur temps à les comptabiliser.

Le professeur qu’il était interdit de regarder de trop près

Les premières alertes furent pourtant précoces. En mai 2023, David Harris et Martyn Hammersley signalèrent à Hilary Cremin, qui dirigeait la faculté d’éducation, plusieurs ressemblances inquiétantes entre un article d’Arday et des travaux antérieurs. Deux mois auparavant, la même Hilary Cremin avait accueilli le nouveau venu devant les caméras de la BBC par une formule qui mérite d’être conservée pour les anthologies : « Vous êtes le meilleur au monde pour les recherches que vous faites. » Dans les vieilles universités, on attendait généralement quelques décennies, quelques livres et l’avis des pairs avant de distribuer pareille couronne de laurier. Cambridge, institution octoséculaire, avait décidé de hâter le cérémonial.

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Lorsque Harris et Hammersley apportèrent des éléments moins mirifiques, la réponse fut révélatrice. Arday avait parlé du racisme subi, de ses problèmes de santé, des conditions difficiles dans lesquelles il avait préparé l’article contesté. Hilary Cremin lui renouvela son entier soutien. Le texte fut néanmoins retiré afin d’être remanié. Hammersley observa alors, avec une naïveté d’un autre siècle, que le retrait semblait précisément justifier l’examen des autres publications du professeur. Il ne reçut plus de réponse.

Toute l’affaire tient peut-être dans cette scène. Des universitaires posent une question sur un texte ; l’institution leur répond par la souffrance et l’identité de son auteur. La critique scientifique s’efface derrière le statut victimaire. Il ne s’agit plus de savoir si une phrase a été empruntée, si une source a été correctement citée ou si une donnée est solide. Il s’agit de savoir qui pose la question, à qui elle est posée et quelle catégorie morale chacun occupe dans le grand organigramme contemporain des dominants et des dominés.

Cette manière de procéder me paraît infiniment plus méprisante envers les Noirs que bien des grossièretés du racisme ancien. Le raciste d’autrefois leur fermait brutalement la porte. Le progressiste d’aujourd’hui l’ouvre avec empressement, pourvu que l’arrivant puisse servir de faire-valoir à l’institution. Le premier disait : « Vous n’êtes pas des nôtres. » Le second murmure : « Entrez vite, nous avons besoin de votre photographie sur la brochure. » Dans les deux cas, l’homme disparaît derrière sa couleur.

Sonia Sodha, dans la chronique publiée par le Times, emploie une expression américaine particulièrement juste : the soft bigotry of low expectations, la condescendance raciale des exigences réduites. Elle cite John McWhorter, universitaire américain noir qui ne manque ni de talent ni d’indépendance d’esprit. Selon lui, la manière dont Arday fut traité revient au fond à supposer que l’on ne saurait attendre d’un universitaire noir les mêmes garanties que d’un autre. Voilà une forme de racisme qui ne porte ni capuchon ni matraque. Elle arbore un badge « diversité », préside des commissions, parle d’inclusion et vous félicite d’exister avant de s’être donné la peine de lire ce que vous écrivez.

Quand le journaliste devient suspect

Jack Grove, journaliste à Times Higher Education, eut le mauvais goût de poursuivre l’enquête. Il affirme avoir rassemblé quatre-vingt-dix-sept pages d’éléments portant notamment sur la thèse d’Arday et plusieurs de ses publications. Des rapprochements furent établis avec un travail de Paula Zwozdiak-Myers et avec d’autres recherches. Liverpool John Moores University examina le dossier et ne retint pas l’accusation de plagiat ; cela doit être dit sans barguigner. L’accumulation ultérieure d’interrogations conduisit cependant Cambridge à annoncer une nouvelle enquête.

L’épisode le plus extraordinaire est ailleurs. En février, Jack Grove reçut un appel de la Metropolitan Police. Jason Arday avait déposé une plainte à son sujet. Le journaliste explique qu’il avait simplement adressé quelques demandes de réponse portant sur les accusations académiques et sur diverses affirmations biographiques. La police londonienne consacra quatre mois à cette affaire avant que son propre commissaire, Sir Mark Rowley, ne reconnaisse que ses services avaient « dropped the ball ». Quatre mois de police pour les questions trop insistantes d’un journaliste : le détail a quelque chose d’ubuesque.

Il serait excessif d’en faire à lui seul la preuve du fameux two-tier policing dont parlent depuis quelques années les Britanniques. L’expression désigne l’accusation selon laquelle la police montrerait une célérité fort différente suivant la nature des plaintes, consacrant une énergie remarquable aux affaires de propos racistes, de sentiments blessés ou d’offenses politiques, tandis que le cambriolage, le vol ou l’agression ordinaire reçoivent parfois une attention plus distraite. L’accusation est discutée et l’on ne saurait transformer une anecdote en statistique. L’affaire Grove lui donne néanmoins un relief assez piquant : le citoyen londonien qui attend en vain des nouvelles de son vélo volé appréciera peut-être d’apprendre que Scotland Yard trouva quatre mois à consacrer à un journaliste enquêtant sur un professeur de Cambridge.

David Harris avait d’ailleurs subi une aventure analogue. Après avoir demandé à Arday des explications sur certains de ses travaux, il fut lui aussi dénoncé à la police pour harcèlement. L’affaire fut classée. Ainsi se constituait autour du professeur une manière de glacis protecteur : l’interrogation académique devenait hostilité, l’insistance pouvait prendre la couleur du harcèlement, et la critique risquait toujours d’être rejetée dans les ténèbres du racisme. Un monde universitaire qui avait fait profession de déconstruire tous les tabous venait d’en fabriquer un nouveau : certains personnages devenaient presque intouchables parce qu’ils incarnaient la vertu institutionnelle.

Pendant ce temps, les fils dépassaient de la tapisserie. Arday avait revendiqué la publication d’un ouvrage qui n’était jamais paru. Il avait parlé de six cents miles parcourus en six jours avant de reconnaître que l’épreuve en avait pris douze. Il avait évoqué des millions de livres collectés pour des dizaines d’associations, chiffre replacé ensuite dans le cadre d’un effort collectif mené pendant vingt ans par une centaine de personnes. Son autobiographie doit malgré tout paraître chez Simon & Schuster ; il avait affirmé avoir obtenu pour celle-ci une avance de « 1,4 million », ce qui est une somme sans rapport avec les ventes attendues. Pris séparément, chacun de ces épisodes peut prêter à discussion ou s’expliquer. Réunis, ils donnent au dossier une allure que Cambridge aurait dû examiner avant de présenter son nouveau professeur comme une merveille du siècle.

Le racialisme des antiracistes

Je regarde cette affaire avec l’œil d’un Européen identitaire, donc avec une certaine méfiance à l’égard de l’obsession américaine pour la race, qu’elle soit racialiste ou prétendument antiraciste. Je ne crois nullement que les hommes soient des abstractions interchangeables. Les peuples existent, les héritages comptent, les appartenances façonnent les individus. Le droit à la différence me paraît infiniment plus humain que le vieux rêve d’un monde composé d’atomes sans histoire. Ce qui me frappe précisément dans le progressisme universitaire contemporain est qu’il prétend nier les différences au nom de l’universalisme, puis les réintroduit sous la forme la plus comptable, bureaucratique et obsessionnelle qui soit.

Les Noirs deviennent ainsi les premières victimes de l’antiracisme institutionnel. On les compte, on les cherche, on les promeut, on les exhibe. Toute nomination noire doit devenir un anniversaire historique. Tout succès individuel est immédiatement transformé en victoire collective et en certificat de bonne conduite pour l’établissement qui l’accueille. Il faut des « premiers », des « plus jeunes », des « premières femmes noires », des « premiers professeurs noirs ». Cette manie possède quelque chose du jardin zoologique vertueux : on admire le spécimen tout en prétendant célébrer l’homme.

Le plus fâcheux est que la logique finit par contaminer le jugement lui-même. Si une institution s’est fixé pour objectif d’augmenter rapidement le nombre de professeurs appartenant à certaines minorités, elle crée nécessairement une pression sur les procédures de recrutement. Je ne prétends pas que Jason Arday ait obtenu sa chaire uniquement parce qu’il était noir ; les informations dont nous disposons ne permettent pas de l’affirmer avec certitude. Il est en revanche impossible d’ignorer que Cambridge fit immédiatement de sa couleur de peau un titre de gloire et que ceux qui l’avaient recruté paraissent avoir accueilli avec une singulière désinvolture les premières interrogations sur ses travaux. Une institution qui racialise bruyamment ses promotions ne peut ensuite s’offusquer qu’on lui demande quelle place la race occupa dans sa décision.

La série américaine n’est d’ailleurs pas inconnue. Claudine Gay, première présidente noire de Harvard, dut quitter la présidence en 2024 tandis que s’accumulaient les accusations concernant sa manie d’emprunter des textes sans citer les vrais auteurs. Kimberly McLeod connut une mésaventure différente autour d’inexactitudes de curriculum. D’autres affaires ont surgi depuis, avec des degrés de gravité très variables. Leur point commun intéressant n’est pas la couleur des personnes mises en cause : il est dans le zèle des institutions à faire de cette couleur une dimension essentielle de leur promotion.

Le grand précédent historique reste Martin Luther King. Sa thèse de doctorat contenait de nombreux emprunts non attribués, ce que la Boston University reconnut explicitement en 1991. L’université choisit de ne pas retirer le doctorat, estimant que le travail comportait néanmoins une contribution intellectuelle propre. Cela ne diminue en rien l’importance politique de King, et c’est précisément pourquoi l’exemple est instructif. On peut être un personnage historique considérable et un universitaire imparfait. Il n’existe aucune nécessité métaphysique à ce que les héros civiques soient également de grands chercheurs. L’hagiographie moderne a du mal avec cette banalité.

Des étudiants transformés eux aussi en emblèmes

La même logique s’exerce en amont, sur les étudiants, et ses effets sont peut-être plus cruels encore. Aux États-Unis, les politiques d’admission préférentielles ont longtemps cherché à faire entrer davantage d’étudiants noirs dans les universités les plus prestigieuses. L’intention paraît généreuse. Elle repose cependant sur une confusion devenue habituelle entre égalité des chances et égalité statistique des résultats. Si la proportion d’étudiants noirs à Harvard, Yale ou Princeton ne correspond pas à celle observée dans l’ensemble de la population, le progressiste contemporain soupçonne aussitôt une injustice qu’il faut corriger.

La question du mismatch, du mauvais appariement entre le niveau de préparation d’un étudiant et celui de l’établissement où il est admis, fait l’objet d’un véritable débat scientifique. Il serait imprudent d’affirmer qu’il est définitivement tranché. Ce que montrent certaines études est néanmoins assez intuitif : un étudiant placé dans une promotion où le niveau scolaire moyen (et souvent le QI) est très supérieur au sien peut éprouver des difficultés qu’il n’aurait pas rencontrées dans un établissement mieux accordé à son niveau réel. Ce mécanisme n’a évidemment rien de racial en lui-même. Un jeune Blanc, Noir ou Asiatique placé dans cette situation connaîtra la même difficulté.

L’effet devient cependant politiquement sensible lorsque des admissions préférentielles fondées sur la race créent précisément ce genre d’écart. Des travaux menés notamment à Duke ont observé que nombre d’étudiants noirs entrés avec l’intention de suivre des disciplines scientifiques, économiques ou techniques les abandonnaient ensuite plus fréquemment. Les auteurs soulignent que la différence s’explique officiellement par le niveau de préparation académique. Voilà justement le point que les dévots de la diversité ne veulent pas entendre : une politique fondée sur la race peut fort bien créer une situation défavorable à ceux qu’elle prétend secourir.

Il y a là une cruauté cachée. Imaginez un jeune Noir doué pour les mathématiques, excellent dans son lycée à majorité noire, convaincu qu’il pourra devenir ingénieur. On l’admet pour des raisons de diversité dans une université où la plupart de ses camarades blancs de son âge possèdent au moins deux années d’avance en mathématiques. À vingt ans, il découvre qu’il se situe au bas de sa promotion et conclut que les sciences ne sont pas faites pour lui. Il change de filière, rejoint la sociologie, l’éducation ou quelque discipline moins sélective. L’université conserve son étudiant noir et peut continuer d’en faire état dans ses statistiques ; la société a peut-être perdu un ingénieur ou un technicien.

La chose devient encore plus absurde lorsque l’étudiant finit par étudier les discriminations dont le système qui l’a placé là lui explique qu’elles constituent la clef de son échec. Ainsi se referme le cercle. On choisit le jeune homme pour sa race, on l’installe dans un milieu qui ne correspond pas nécessairement à son niveau, puis on lui apprend à interpréter les difficultés qui en résultent par cette même race. L’université progressiste ressemble parfois à ces médecins de Molière qui guérissaient les effets du remède qu’ils venaient eux-mêmes d’administrer.

Ce que les universités noires avaient compris

L’Amérique possède pourtant une institution dont l’existence devrait intéresser les Européens : les Historically Black Colleges and Universities, les HBCU. Howard, Morehouse, Spelman, Tuskegee et bien d’autres sont nés de l’histoire particulière des Noirs américains, à une époque où la ségrégation leur interdisait largement l’accès aux universités blanches. Ces établissements furent longtemps regardés par les progressistes comme les vestiges d’un monde qu’il faudrait dépasser. Je suis beaucoup moins sûr qu’eux de leur inutilité.

Un jeune Noir étudiant à Morehouse ou à Howard n’a pas besoin d’être le Noir de la photographie. Il n’est pas chargé d’incarner la diversité. Il n’est pas sommé de représenter sa race chaque fois qu’il ouvre la bouche. Il peut être un excellent étudiant, un cancre, un mathématicien, un médecin, un poète ou un joueur de football sans porter sur ses épaules le faix de l’exemplarité. Une communauté universitaire enracinée dans sa propre histoire peut parfois offrir davantage de liberté individuelle qu’une institution obsédée par l’intégration.

C’est un paradoxe que les universalistes ont du mal à comprendre et que les identitaires comprennent fort bien. L’appartenance n’est pas nécessairement une prison. Elle peut être un milieu, un langage commun, une confiance. On est plus libre au milieu des siens parce qu’on n’a plus à expliquer sans cesse qui l’on est. Les HBCU ont d’ailleurs produit une quantité remarquable de diplômés noirs ayant poursuivi ensuite des carrières scientifiques, universitaires et professionnelles de premier rang. Il serait donc assez sot de les considérer comme des voies de garage destinées à ceux qui n’auraient pas leur place ailleurs.

L’obsession de faire entrer chaque groupe partout dans les mêmes proportions suppose au fond que toute différence de répartition constitue une injustice. Cette idée est devenue l’un des dogmes les plus puissants de notre temps. Il faut absolument que le Parlement, les conseils d’administration, les facultés, les écoles d’ingénieurs, les orchestres et les équipes dirigeantes ressemblent statistiquement à la population générale. Peu importe que les histoires collectives, les goûts, les traditions familiales, les choix professionnels ou les aptitudes produisent spontanément des distributions différentes. La divergence devient immédiatement suspecte.

Le résultat est une société où l’on parle sans cesse de diversité et où chacun est ramené avec une brutalité croissante à son sexe, sa couleur et son origine. Ce racialisme antiraciste est peut-être l’une des grandes bizarreries du wokisme contemporain. Il prétend construire un monde indifférent à la race en organisant concours, recrutements, budgets et carrières autour d’elle.

Jason Arday, coupable commode

Jason Arday porte naturellement sa part de responsabilité. Si les accusations de plagiat sont finalement établies, personne n’a tenu sa plume à sa place. Si certaines affirmations de son curriculum sont fausses, il en est l’auteur. Je ne lui accorde aucun brevet d’innocence au motif qu’il serait noir, car ce serait tomber exactement dans le travers que je reproche à ses protecteurs. Un homme adulte répond de ses actes.

Je ne peux cependant m’empêcher d’éprouver pour Jason Arday une certaine sympathie, sans pour autant l’absoudre de rien. Il a manifestement accepté avec empressement les honneurs qu’on lui offrait et, si les accusations portées contre lui sont établies, il devra répondre de ses propres manquements. Seulement, à mesure que je lis son histoire, je vois moins en lui le grand bénéficiaire du système qu’un homme dont le système avait besoin. Cambridge voulait son professeur noir exemplaire, son histoire de résilience, son spécialiste du racisme, son vivant certificat de vertu. On l’a donc célébré avant de l’avoir suffisamment éprouvé, transformé en symbole avant même de savoir exactement ce que valait le savant. Il y a dans cette sollicitude des progressistes blancs quelque chose de profondément condescendant : ils élèvent certains Noirs sur un pavois parce qu’ils ont besoin de les contempler pour se convaincre eux-mêmes de leur bonté. Lorsque le pavois se renverse, ce sont naturellement ceux qu’ils avaient ainsi exhibés qui tombent de plus haut. Puis la statue s’est fissurée. Ceux qui l’ont sculptée expliqueront probablement qu’ils avaient été trompés.

Voilà pourquoi l’importance donnée par le Times à l’affaire m’intéresse davantage encore que la chute d’Arday. Pour une fois, le journal ne demande pas seulement ce qu’a fait le professeur. Il demande qui l’a recruté, pourquoi les vérifications n’ont pas été suffisantes, pourquoi les premiers signaux furent traités avec tant de mollesse et sur quelles bases Cambridge avait pu le qualifier avec autant d’enthousiasme. Son éditorial observe surtout que cette histoire risque de porter préjudice aux universitaires noirs qui, eux, possèdent une œuvre incontestable.

Peut-être le flot commence-t-il à se retirer. La grande vogue de l’ingénierie raciale universitaire a déjà subi quelques revers américains. L’idée selon laquelle la justice consiste à fabriquer artificiellement des proportions ethniques parfaites n’a plus tout à fait la superbe qu’elle possédait il y a dix ans. Même certains progressistes découvrent le coût humain du système qu’ils ont bâti.

La première victime de cette mécanique n’est pas l’homme blanc qu’elle écarte souvent, même s’il aurait quelques raisons de maugréer. La première victime est celui qu’elle prétend favoriser. Car l’étudiant ou le professeur noir finit par ne plus savoir si son succès est le sien ou celui d’une politique de quotas plus ou moins avouée. Le soupçon s’installe, et avec lui cette humiliation particulière qui consiste à se demander si l’on aurait obtenu la même place sans sa couleur.

J’ai toujours préféré, en bon Européen, le droit à la différence au culte de l’indifférenciation. Les hommes ne sont pas semblables parce qu’on décrète qu’ils le sont, pas davantage qu’ils ne sont ennemis parce qu’ils diffèrent. Il existe des peuples, des cultures, des histoires particulières. Rien de cela n’oblige à transformer un individu en emblème racial. Au contraire : reconnaître les appartenances permet peut-être de cesser d’en faire des arguments de carrière.

Au bar des Brisants, je replie finalement mon Times. Dehors, la lumière baisse sur le port. Les chalutiers rentrent les uns après les autres et l’on voit sur le quai des hommes qui n’ont jamais eu besoin d’un comité de diversité pour savoir si un marin tient correctement son quart. La mer possède cette brutalité salubre : elle se moque des récits, des quotas, des certificats de vertu et des représentations statistiques. Elle juge les hommes sur ce qu’ils savent faire.

Cambridge aurait gagné à conserver quelque chose de cette sagesse.

Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —

[email protected]

Photo : capture écran youtube

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