Ceuta : et si le vrai objectif était le détroit de Gibraltar ?

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Il y a 14 kilomètres entre l’Europe et l’Afrique. C’est la largeur du détroit de Gibraltar à son point le plus étroit, et c’est par là que transite une part considérable du commerce mondial — pétroliers, porte-conteneurs, bâtiments militaires. Qui tient les deux rives de cette entrée tient les portes de la Méditerranée.

L’Espagne les tient. Sur la rive nord par le territoire métropolitain, sur la rive sud par Ceuta — 18,5 km², 82 800 habitants, une enclave espagnole plantée à l’entrée orientale du détroit, à une vingtaine de kilomètres du rocher britannique de Gibraltar. Rabat la revendique depuis 1956.

Le 30 juillet, cette frontière a cédé en une nuit. Une rumeur d’ouverture s’est répandue à Fnideq, plusieurs dizaines de milliers de personnes ont franchi la ligne, et l’Espagne s’est retrouvée en état d’urgence, isolée diplomatiquement, sommée par une partie de ses partenaires européens de rendre des comptes.

C’est cette séquence que plusieurs analystes, en France comme en Espagne, refusent de lire comme un simple accident migratoire.

Six mois plus tôt : l’Espagne dit non à Washington

Pour comprendre, il faut remonter au 28 février 2026, jour du déclenchement de l’offensive américano-israélienne contre l’Iran, baptisée Epic Fury.

Dès le 1er mars, le ministre espagnol des Affaires étrangères José Manuel Albares annonce que les bases de Rota et de Morón de la Frontera ne seront pas mises à disposition pour ces opérations. Le motif est juridique et il est frontal : ces missions ne relèvent ni de l’accord bilatéral de 1953 avec Washington, ni de la Charte des Nations unies. Une douzaine d’avions ravitailleurs américains quittent le sol espagnol pour d’autres bases européennes, dont Ramstein.

La riposte est immédiate. Le 3 mars, Donald Trump qualifie publiquement l’Espagne d’allié terrible, annonce vouloir couper tout commerce avec elle, et rappelle qu’elle est le seul membre de l’OTAN à ne pas s’être engagé sur l’objectif de 5 % de dépenses de défense. Son secrétaire au Trésor Scott Bessent précise que la Cour suprême a confirmé la possibilité d’un embargo par voie exécutive.

Madrid ne recule pas. Le 11 mars, l’Espagne rappelle son ambassadeur en Israël. Le 30 mars, la ministre de la Défense Margarita Robles ferme l’espace aérien espagnol aux appareils américains engagés dans la guerre contre l’Iran. Pedro Sánchez déclare qu’on ne joue pas à la roulette russe avec la stabilité mondiale.

Aucun autre gouvernement européen n’est allé aussi loin. L’Allemagne a soutenu Washington et Tel-Aviv, la France et le Royaume-Uni ont condamné l’Iran en appelant à la négociation, l’Irlande et la Belgique ont plaidé la désescalade sans bloquer quoi que ce soit. L’Espagne, seule, a fermé la porte.

Quatre mois plus tard, sa frontière africaine s’effondrait.

La thèse : ce n’est pas l’immigration, c’est le corridor

L’essayiste Laurent Ozon a formulé sur X la lecture la plus explicite de cet enchaînement. Selon lui, le plan des États-Unis, du Maroc et d’Israël sur Ceuta vise le détroit de Gibraltar.

Son raisonnement : Washington et Tel-Aviv chercheraient à disposer d’un second corridor d’accès à la Méditerranée, marocain celui-là, afin de ne plus dépendre de Madrid — ni, à travers Madrid, d’une éventuelle coalition européenne capable de dire non. La ruée sur Ceuta ne serait alors pas une fin mais un moyen : une phase de fragilisation destinée à contester à terme la souveraineté espagnole sur l’enclave, puis sur Melilla.

Ozon relève un second point, plus embarrassant pour le camp auquel s’adresse habituellement ce genre d’analyse : les partis européens de droite anti-immigration, censés défendre les intérêts européens, ont réagi en réclamant l’isolement de l’Espagne — participant ainsi, selon lui, à une opération dirigée contre un pays européen. Il note l’embarras symétrique de la gauche, coincée entre son réflexe décolonial et sa conscience qu’une perte de Ceuta profiterait précisément aux puissances qu’elle dénonce.

Deux éléments de contexte, parfaitement documentés ceux-là, expliquent pourquoi la Méditerranée occidentale est redevenue un objet de convoitise stratégique.

Le premier est la mer Rouge. Les attaques houthies contre le trafic commercial ont durablement dégradé la route de Suez, reportant une part du fret sur les routes atlantiques et méditerranéennes. Mécaniquement, la valeur du verrou de Gibraltar a augmenté.

Le second est l’architecture diplomatique nord-africaine. Depuis décembre 2020, un axe lie Washington, Rabat et Tel-Aviv : reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental contre normalisation des relations entre le Maroc et Israël, dans le cadre des accords d’Abraham. Cet axe est public, assumé, et s’est traduit par une coopération militaire croissante.

Ajoutons un précédent. En mai 2021, le Maroc avait déjà relâché ses contrôles frontaliers à Ceuta pour faire pression sur Madrid dans le dossier du Sahara occidental. L’usage du levier migratoire comme instrument diplomatique n’est donc pas une hypothèse : c’est une méthode éprouvée, et l’Espagne en a déjà fait les frais.

La même lecture, portée par la gauche espagnole

Fait notable, cette grille d’analyse n’est pas l’apanage de Laurent Ozon. Elle circule à Madrid et à Barcelone, portée par des acteurs qui n’ont politiquement rien à voir avec lui.

La commentatrice politique Carolina Alonso a affirmé que l’opération était menée par l’intermédiaire du Maroc avec le soutien d’Israël, et accusé les États-Unis de vouloir affaiblir le gouvernement espagnol pour accroître leur influence sur le détroit. Le député catalan Gabriel Rufián (ERC) a relayé ces accusations en appelant à un consensus national. Le journaliste José Vizner a exhumé une publication de 2019 de Yair Netanyahu, fils du Premier ministre israélien, évoquant un soutien israélien à des mouvements séparatistes à Ceuta et Melilla.

Le sujet est même devenu une querelle diplomatique ouverte : l’ambassadeur d’Israël à l’ONU Danny Danon a reproché publiquement à l’Espagne de critiquer son pays tout en décrétant l’état d’urgence à Ceuta, ce à quoi le ministre espagnol des Transports Óscar Puente a répondu sans ménagement.

Ce que disent les contradicteurs

La thèse a trouvé une contradictrice immédiate en la personne de Zineb Riboua, chercheuse au Hudson Institute — think tank américain où elle dirige le programme China in MENA — et par ailleurs marocaine, spécialiste des accords d’Abraham et auteur d’un rapport réclamant le classement du Polisario parmi les organisations terroristes. Le lecteur pondérera en conséquence, mais son objection mérite d’être entendue : on discute de Gibraltar et d’Israël, écrit-elle en réponse directe à Ozon, comme si l’Espagne n’était pas déjà membre de l’OTAN. Elle rappelle que Ceuta n’est de toute façon pas couverte par l’article 5, que Gibraltar est britannique, et que l’Alliance atlantique ne pèse rien sans les États-Unis — ce que les Européens savent, ajoute-t-elle, et qui explique leur inquiétude actuelle.

Reste que l’argument ne clôt pas le débat : dire que Washington dispose déjà de leviers sur le détroit n’établit pas qu’il n’ait aucun intérêt à en acquérir un second, moins dépendant du bon vouloir de Madrid.

Sur le plan juridique, il faut aussi corriger quelque chose : les eaux du détroit ne sont pas exclusivement espagnoles. Le Maroc dispose des siennes sur la rive sud, le Royaume-Uni de celles de Gibraltar, et le régime de passage en transit prévu par la convention de Montego Bay limite ce qu’un État riverain peut interdire.

Enfin, plusieurs analystes régionaux le rappellent : aucun élément public n’établit à ce jour une coordination entre Rabat, Washington et Tel-Aviv dans le déclenchement de cette vague. Convergence d’intérêts, oui. Preuve d’une opération concertée, non. Pas pour l’instant en tout cas.

Ce qui reste, et qui devrait suffire

Reste un fait que nul ne conteste, et qui devrait occuper les capitales européennes cette semaine.

Un État membre de l’Union a exercé sa souveraineté en refusant l’usage de ses bases à un allié. Il a subi des menaces commerciales publiques du président américain. Quatre mois plus tard, sa frontière africaine cède sous la pression d’un pays tiers allié de ce même président. Et la réaction d’une partie de la droite européenne — italienne notamment, qui a suspendu pour un mois la libre circulation avec l’Espagne — a été de réclamer sa mise à l’écart plutôt que de s’interroger sur l’origine du levier employé.

On peut juger la politique migratoire de Pedro Sánchez scandaleuse et criminelle. C’est notre cas, et nous l’avons écrit. Cela ne répond pas à la question posée : si le levier migratoire fonctionne aujourd’hui contre Madrid, il fonctionnera demain contre Rome, Athènes ou Paris, le jour où l’une de ces capitales déplaira à un partenaire plus puissant. Ce qui se joue à Ceuta n’est pas seulement le contrôle de 18,5 km² de rochers : c’est de savoir si un pays européen peut dire non sans en payer le prix à sa frontière.

Les ministres de l’Intérieur des 27 se réunissent ce mardi en visioconférence, sous présidence irlandaise. L’ordre du jour publié porte sur la gestion des flux migratoires. Il ne mentionne pas le détroit de Gibraltar.

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.

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5 réponses à “Ceuta : et si le vrai objectif était le détroit de Gibraltar ?”

  1. Durandal dit :

    Bonjour,

    Le droitard sioniste a marqué un but contre son camp. Et les gauchistes sont coincés par leur logiciel. Quelle surprise ! Ils n’existent justement que parce que leur logiciel nous rend stériles.
    Cdt.
    M.D

  2. Kan Al Louarn dit :

    Que font les Espagnols dans deux enclaves africaines et que font les Anglais sur le rocher espagnol de Gibraltar ? D’autres bizarreries existent au bénéfice de différents pays. N’est-il pas temps de remettre de l’ordre dans ces anomalies issues de l’Histoire et de la colonisation ?

  3. M. A. dit :

    Parfois, il y a des coïncidences :
    https://www.ynetnews.com/opinions-analysis/article/bki11ns9tzx

  4. JLP dit :

    Puisque les Espagnols n’arrivent pas à endiguer les divers trafics (humains, tabacs, drogues) tout en ayant des têtes de pont côté africain, Ceuta, Melilla,sans oublier ces pittoresques « plazas de soberania », qu’ils évacuent ces reliques, et se concentrent sur la grosse ville mafieuse de Tanger. En passant, les Britiches n’ont rien à faire à Gibraltar… ni aux Malouines. Et comptons sur les Comores pour nous délivrer de Mayotte…

  5. CHRISTIAN LE PABIC dit :

    Quand les Diafoirus de la géo-politique crient à chaque événement « c’est la faute aux USA et à Israël », ce n’est pas du conspirationnisme bas de plafond, bien sûr… Ben en fait si. Moi en ce moment j’ai un peu mal au pied droit ; je suis sûr que c’est dû à une mauvaise action américano-sioniste ! Na ! C’est du raisonnement niveau classe de 4ème (d’aujourd’hui, pas celle d’il y a 40 ans).

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