Regardez une vareuse authentique de près : elle n’a rien sur le devant. Pas de bouton apparent, pas de poche extérieure, pas une aspérité. Le bouton qui ferme le col est cousu à l’intérieur, les poches aussi. Cette absence n’est pas un parti pris esthétique, c’est une nécessité professionnelle : sur un pont de pêche, tout ce qui dépasse s’accroche dans un cordage ou dans une maille de filet. Le même principe régit le pantalon à pont, qui se ferme par un rabat plutôt que par une braguette.
Voilà l’essentiel de ce vêtement. Tout le reste en découle.
XVIIIe siècle, du normand varer
Le mot apparaît au XVIIIe siècle. Selon le Dictionnaire de l’Académie française, il est dérivé de varer, forme normande du verbe garer, au sens de mettre à l’abri. Une vareuse, littéralement, est ce qui met à l’abri.
Le vêtement, lui, se forme progressivement dans le sillage des campagnes de pêche lointaine, et notamment de Terre-Neuve. Les premiers vêtements spécifiquement conçus pour les marins apparaissent au XVIe siècle. Au XVIIe, la protection consiste en un surtout à capuche descendant jusqu’aux cuisses, accompagné d’un cotillon de même étoffe et recouvert d’un grand tablier.
C’est l’arrivée du coton, au XVIIIe siècle, qui fait naître la vareuse proprement dite : une blouse courte, portée avec des chausses marinières pour protéger les jambes. Au XIXe siècle, le coton est huilé ou ciré, ce qui la rend imperméable. Au XXe, l’apparition des toiles enduites de vinyle puis de plastique lui retire cette fonction : le ciré jaune prend le relais à l’extérieur, et la vareuse passe en dessous, comme couche coupe-vent et chaude.
Les marins la fabriquaient eux-mêmes, dans les toiles de voile hors d’usage. Matériau gratuit, extrêmement serré, capable de couper le vent et de résister à des années d’eau salée. La coupe restait sommaire, faite de rectangles assemblés, et variait d’un lieu de fabrication à l’autre. Un empiècement renforçait le dos, à l’endroit sollicité par le portage des sacs de jute et des filets.
Cachou, bleu, rouge, écru
À l’origine, la vareuse est en toile cachou : un coton teinté à la noix d’arec, qui lui donne sa teinte tabac et rend la fibre imputrescible.
Puis les couleurs se diversifient, et selon le port d’attache. Le noir pour la Hollande, le bleu à Boulogne et à Dieppe, le rouge à Concarneau, l’écru à Arcachon.
L’explication de cette diversité varie selon les sources, et les deux versions méritent d’être connues. La première y voit une convention d’appartenance : chaque port, chaque village avait sa couleur attitrée, ce qui permettait aux équipages de se reconnaître en mer et de vérifier le respect des zones de pêche. La seconde, avancée par la maison Le Glazik, l’explique par la matière première : les voiles étaient cachoutées port par port, avec des recettes locales mêlant cachou, huile de lin ou térébenthine, écorces riches en tanins et pigments disponibles sur place. Les toiles étaient bouillies dans l’eau de mer avant imprégnation. Chaque communauté maritime obtenait ainsi sa teinte, du brun rougeâtre au jaune ocre, parfois jusqu’au bleu — et les vareuses taillées dedans en héritaient mécaniquement.
Une chose est certaine dans les deux cas : la couleur d’un homme disait d’où il venait. Et l’état de sa toile disait autre chose encore. Une vareuse se patine, se décolore au soleil et au sel, s’use aux points de frottement. Un ancien se distinguait d’un jeune embarqué à la seule usure de sa blouse. Le vêtement portait le curriculum.
L’endroit et l’envers
La vareuse traditionnelle est réversible, et cette caractéristique en dit long sur la société littorale d’avant-guerre.
Une face pour la mer, poches à l’intérieur, celle qui prend les embruns, le poisson et le cambouis. Une face pour la terre, propre, qu’on retournait au retour au port. On la portait ainsi pour aller en ville ou le dimanche, à une époque où bien se tenir en société comptait jusque dans les familles les plus modestes. L’habit du dimanche n’était pas un autre vêtement : c’était le même, retourné.
1874, la Marine nationale
À partir de 1874, la Marine nationale habille de vareuses ses matelots et quartiers-maîtres. Le vêtement change alors de matière : il est taillé dans un drap de laine bleue, et non plus dans la toile de coton.
La forme que nous connaissons aujourd’hui est fixée en 1911 : coupe plus ajustée, absence de doublure, large col en V, longueur courte.
La vareuse blanche, elle, apparaît en 1913. Elle ne se portait pas seule à l’origine, mais sous la vareuse de couleur. C’est celle que porte Maxence, interprété par Jacques Perrin, dans Les Demoiselles de Rochefort en 1967 — l’image qui a probablement fait le plus pour la notoriété du vêtement hors des ports.
1928, Quimper
Jusqu’au début du XXe siècle, la fabrication demeure largement domestique : les marins ou leurs familles cousent eux-mêmes dans la toile récupérée.
En 1928, Pierre Guichard fonde à Quimper la maison Le Glazik, spécialisée dans le vêtement destiné aux professionnels de la mer. La production de vareuses passe alors d’un artisanat familial à une confection organisée, tout en conservant les caractéristiques techniques du modèle traditionnel. La maison fabrique toujours en France, en coton biologique depuis une trentaine d’années, dans plus de 15 coloris.
Le Minor, autre maison bretonne, en propose également, notamment en drap de laine?
Du port à la ville
Le vestiaire marin gagne la bourgeoisie dès la seconde moitié du XIXe siècle, particulièrement pour les enfants : dans les années 1890, les tenues de marin s’affichent sur les photographies de famille de la noblesse européenne. La création de la marinière par Coco Chanel à partir de 1917 accélère le mouvement. La vareuse suit, mais reste longtemps dans l’ombre de la marinière et du pull marin.
Le cinéma, puis la démocratisation de la plaisance, achèvent le travail. À partir des années 1990, la mode du vêtement de bord de mer se développe et de nombreuses marques sans lien historique avec le monde maritime intègrent la vareuse à leurs collections, parfois réduite à sa silhouette : coupe ajustée, fermeture à glissière, réinterprétation en blouse.
Depuis les années 2010, c’est pourtant la vareuse authentique qui domine, portée par le goût du vintage et du vêtement de travail. Sa résistance y contribue directement : on trouve en friperie des vareuses plus âgées que ceux qui les achètent.
Reste un décalage : le vêtement tel qu’il a été conçu ne convient pas vraiment à la vie citadine et demande quelques ajustements pour se porter en ville. Ceux qui l’ont vu sur les quais le savent — elle a été taillée pour un autre usage, et c’est précisément ce qui la rend intéressante.
Un mot, enfin, pour éviter un malentendu de part et d’autre de la frontière : en Belgique francophone, une vareuse désigne le maillot numéroté des sports collectifs. Dans le parler bruxellois traditionnel, c’est un pull-over.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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