Ce matin, j’ai pris à Quimper le train de 5 h 34 pour Rennes. La rame était presque vide. Quelques âmes ensommeillées profitaient en silence de cette heure indécise où la nuit, quoique déjà condamnée, n’a pas encore consenti à céder la place au jour. J’avais emporté de quoi rattraper mon retard, notamment celui qui s’était accumulé dans ma fréquentation de X, l’ancien Twitter, où je n’avais pas mis le nez depuis un bail.
L’algorithme, ce nouveau cicérone de nos existences numériques, me conduisit vers une publication d’Arthur Josso, l’une des têtes pensantes des Braves. J’avais eu le plaisir de le croiser quelques mois auparavant, alors que j’accompagnais Jared Taylor dans sa tournée le long de la Loire. Son texte répondait aux récentes déclarations de Guillaume Trichard, revenu à la grande maîtrise du Grand Orient de France.
À mesure que le train perçait la nuit bretonne en direction de l’est, je songeais au Transperceneige, la bande dessinée de Jacques Lob et Jean-Marc Rochette, portée plus tard à l’écran par Bong Joon-ho. Dans cet univers glacé, un train lancé à toute allure tourne sans fin autour d’une Terre dévastée. Les derniers hommes y vivent enfermés dans des wagons étroitement hiérarchisés, tandis que la machine poursuit sa course comme si le mouvement pouvait encore tenir lieu de destination.
La comparaison est excessive, j’en conviens, quoique les analogies n’aient pas vocation à être des actes notariés. Notre convoi matinal roulait fort paisiblement et le contrôleur n’avait rien d’un commissaire politique. La lecture du programme que le nouveau grand maître assigne à son obédience donnait pourtant l’impression d’un équipage lancé vers une catastrophe probable, dont les officiers, loin de considérer les signaux d’alarme, demanderaient au mécanicien de forcer encore la vapeur.
Le retour des guetteurs
Guillaume Trichard, qui avait déjà exercé cette charge en 2023-2024, a été élu le 28 août au cours du 161e convent du Grand Orient, réuni à Bordeaux. Le retour d’un ancien grand maître ne s’était pas produit depuis trente-sept ans. Pour marquer l’événement, il a multiplié les déclarations, les entretiens et les effets de tribune. « L’heure du combat est revenue », proclame-t-il dans La Tribune Dimanche. Au Figaro, il assure que, « face à la montée des populismes », son obédience a de nouveau « un rôle historique à jouer ».
Le vocabulaire est martial. Les « guetteurs » sont rappelés aux avant-postes, la République vacille, les extrémismes progressent, le mensonge étouffe la vérité, les démocraties menacent de mourir à petit feu. Le Grand Orient entend donc mobiliser ses 1 400 loges. Chacune devra accomplir avant le prochain convent un acte public : conférence, exposition, concert, intervention universitaire ou opération de solidarité. « Une loge, un acte », ordonne le mot d’ordre. Viendront encore les Utopia Masonica, consacrées à la fraternité, et les « Chantiers de la République » organisés dans les territoires.
Quatre grands combats ont été désignés : la santé globale, la dignité du grand âge, l’éducation populaire et le droit d’asile pour les réfugiés climatiques. L’obédience promet en outre de se placer « à l’avant-garde d’un combat déterminé contre les idéologies identitaires ». Guillaume Trichard se montre plus explicite encore dans son entretien au Figaro : il nomme parmi ses adversaires « les identitaristes », accusés de promouvoir, fût-ce sous des dehors discrets, le racisme et le racialisme.
Une telle mobilisation ne pouvait laisser les intéressés indifférents.
Mes amis de la loge
Je compte parmi mes amis quelques francs-maçons du Grand Orient appartenant à la loge d’une petite ville du Centre-Bretagne. Je ne reconnais guère dans les fulminations de leur grand maître les hommes que je fréquente : leur urbanité, leur amitié, leur goût de la conversation et, quelquefois, leur scepticisme à l’endroit des modes politiques. D’autres rencontres faites au cours de ma vie, notamment en Bretagne, m’ont laissé la même impression. L’homme de loge est souvent plus nuancé que le communiqué de son obédience.
Il n’en demeure pas moins qu’une institution possède une histoire, une doctrine et une inclination générale qui ne se réduisent pas aux qualités privées de ses membres. Mon propos n’est donc pas de condamner la franc-maçonnerie en bloc. J’ai lu certains de ses textes fondateurs et connais assez ses constitutions pour comprendre ce qu’une démarche initiatique, symbolique et spiritualiste peut offrir à des hommes que les religions établies ne satisfont plus. Ce chemin n’est pas le mien, mais je puis le respecter.
La maçonnerie dite régulière, dont la Grande Loge unie d’Angleterre constitue la principale autorité de reconnaissance, maintient la croyance en un Être suprême et interdit en principe les controverses politiques ou religieuses dans ses temples. Le Grand Orient a pris une autre voie. En supprimant en 1877 de sa constitution l’obligation de croire en Dieu et en l’immortalité de l’âme, il consomma sa rupture avec la maçonnerie anglo-saxonne. Il ne s’agissait plus seulement de chercher la lumière dans le secret du temple, mais de la transporter dans la cité, au besoin sous la forme d’un projet législatif.
Cette mutation fit du Grand Orient une puissance politique particulièrement agissante sous la IIIe République. Les loges servirent alors de laboratoires d’idées. On y débattait de l’école, de la laïcité, du divorce, des funérailles civiles, de la législation sociale ou de l’impôt progressif. Les propositions, synthétisées lors des convents, trouvaient ensuite au Parlement des défenseurs parmi les nombreux élus francs-maçons, en particulier chez les radicaux.
Il serait puéril d’imaginer un mystérieux cabinet noir commandant à des députés mécaniquement obéissants. Les maçons n’étaient pas tous d’accord entre eux et les réformes de la IIIe République participaient d’un mouvement beaucoup plus large. L’influence du Grand Orient n’en fut pas moins considérable. Les lois scolaires de Jules Ferry, la séparation des Églises et de l’État, le rétablissement du divorce, la liberté des funérailles, le développement des mutuelles et plusieurs progrès du droit du travail portent, à des degrés divers, l’empreinte de travaux conduits dans les loges.
Le revers de cette activité fut un anticléricalisme de combat, dont l’affaire des fiches demeure l’épisode le plus vilain. Au début du XXe siècle, le Grand Orient participa à la collecte clandestine de renseignements sur les convictions religieuses des officiers afin d’entraver la carrière des catholiques pratiquants. L’obédience qui prétendait émanciper les consciences contribuait ainsi à surveiller celles qui lui déplaisaient.
Un parti politique avec des tabliers
Le Grand Orient fut la cristallisation d’une époque : celle du scientisme fin-de-siècle, de la foi ingénue dans le progrès indéfini et de cette bourgeoisie républicaine persuadée que l’instituteur, le médecin hygiéniste et le député radical allaient délivrer l’humanité de ses vieilles superstitions. Elle croyait pouvoir congédier l’Église, remplacer les appartenances héritées par des solidarités choisies et dissoudre peu à peu la nationalité dans la citoyenneté abstraite.
Cet univers eut sa grandeur, ses hommes de caractère et ses conquêtes véritables. Il eut aussi son aveuglement. Le Grand Orient ne fit pas disparaître le besoin religieux ; il contribua seulement à transférer vers la politique des espérances autrefois placées dans le ciel. La République devint une foi, l’universalisme un dogme, le progrès une providence et la laïcité militante une manière d’Inquisition sans Dieu.
Le Grand Orient assure recevoir davantage de candidatures spontanées, notamment de jeunes gens en quête de calme, de débat et d’intériorité : 580 en 2023, 954 en 2024, 1 544 en 2025, puis 990 au cours des huit premiers mois de 2026. Ces chiffres, communiqués par l’obédience elle-même, gagneraient toutefois à être confrontés au nombre des initiations effectives, à celui des départs et, surtout, à l’âge moyen des membres. Une candidature déposée sur Internet ne fait pas encore un apprenti assidu.
Ce prétendu rajeunissement ne correspond guère, en tout cas, à ce que j’observe en Bretagne. Les loges que je connais vieillissent avec leurs membres et peinent visiblement à renouveler leurs colonnes. L’image d’une jeunesse accourant en nombre vers les temples de la rue Cadet ressemble davantage à un argument de communication qu’à une réalité démographique. Si la tendance se poursuit, certaines loges finiront moins par ouvrir leurs travaux dans le temple que par les délocaliser dans la salle commune d’un EHPAD. Les frères y conserveront sans doute leurs décors ; il leur faudra seulement interrompre la tenue pour le goûter.
La leçon d’Arthur Josso et des Braves
Arthur Josso, une des têtes pensantes des Braves, a eu raison de ne pas répondre à Guillaume Trichard par une bordée d’injures promise à l’oubli dès le lendemain. Il a retenu du Grand Orient la seule leçon qui mérite de l’être : une idée ne devient une force historique que lorsqu’elle se dote d’institutions, de cadres, de lieux, de rites, d’une mémoire et d’un maillage territorial.
Les identitaires possèdent déjà quelques éléments de cet écosystème. L’Institut Iliade forme des hommes et des femmes à la connaissance et à la transmission de l’héritage européen. Polémia, la revue éléments, des maisons d’édition, des médias et plusieurs observatoires accomplissent un travail intellectuel soutenu. Des groupes locaux, des cercles culturels et des lieux de sociabilité apparaissent à Paris, à Angers, en Vendée ou en Provence. Tout cela demeure toutefois bien frêle au regard des 1 400 loges que le Grand Orient peut mettre en mouvement.
Le retard le plus grave est culturel. Une civilisation ne se défend pas seulement par des programmes électoraux, des indignations quotidiennes ou de bons résultats sur X. Elle vit par ses romans, ses chansons, ses films, ses écoles, ses paysages, ses fêtes, ses jeux, ses images et les manières qu’elle invente pour rendre désirable sa propre continuation. Guillaume Faye avait compris, parfois avec une exubérance qui lui joua des tours, que l’imaginaire précède souvent le politique. Celui qui ne produit plus de formes finit par emprunter celles de ses adversaires.
L’enracinement municipal constitue à cet égard une voie féconde. Arthur Josso cite l’exemple de Jean-Eudes Gannat, dont la liste a obtenu 21,72 % des suffrages et sept élus à Segré-en-Anjou Bleu lors des municipales de 2026. La politique locale oblige à sortir du commentaire perpétuel. Elle met les convictions à l’épreuve des égouts, des écoles, des associations sportives, du budget communal et des relations avec des voisins qui ne pensent pas tous de la même manière. Elle apprend à convaincre sans se renier et à servir avant de prétendre gouverner.
Les Corses avec les Palatins ont depuis longtemps compris cette dialectique du proche et du politique. Une idée enracinée dans un territoire, portée par des visages connus et éprouvée dans la vie quotidienne possède une consistance que n’auront jamais cent mille abonnés dispersés sur un réseau social. Il ne suffit pas d’être juste dans l’abstrait ; il faut encore être reconnu comme utile dans le réel.
Tartarin rue Cadet
Les déclarations du nouveau grand maître ressemblent pourtant à une vox clamantis in deserto, une voix criant dans le désert, selon la formule de la Vulgate reprise par le Nouveau Testament. Guillaume Trichard parle fort, frappe du poing sur la table et sonne le rassemblement des guetteurs. Tel Tartarin de Tarascon quittant sa bonne ville pour chasser le lion de l’Atlas, le voilà parti en guerre contre la lionne du Rassemblement national et les tribus identitaires qui rôdent, paraît-il, aux confins de la République.
Je crains qu’il ne rentre bredouille de cette chasse. Rarement l’accession du Rassemblement national au pouvoir n’a paru aussi vraisemblable. Dans ce moment de bascule, le Grand Orient mobilise ses dernières prestiges au service des formules qui ont précisément cessé de convaincre : l’universalisme désincarné, la République incantatoire et la fraternité administrative. Il persiste à présenter toute appartenance héritée comme une menace, au moment même où les peuples européens découvrent ce qu’il en coûte de n’avoir plus voulu se définir.
Le XXIe siècle tend ainsi au Grand Orient le miroir de son inutilité politique. L’institution qui prétendait délivrer les hommes de leurs appartenances voit revenir les identités, les religions, les frontières et le tragique de l’histoire. Le monde ne s’est pas aplati sous l’effet du progrès. Il s’est hérissé de nouveau. Les anciennes fidélités que l’on croyait abolies n’avaient fait que sommeiller.
Une autre maçonnerie peut sans doute survivre à cette déconvenue. Les obédiences traditionnelles et spiritualistes répondent encore, à leur manière, au besoin de silence, de symbole et de transcendance de ceux qui ne se reconnaissent ni dans le christianisme ni dans un paganisme identitaire. Elles offrent un chemin initiatique plutôt qu’un programme électoral. Leur discrétion pourrait finalement se révéler plus moderne que les proclamations tonitruantes de la rue Cadet.
Le Grand Orient, lui, regarde vers 1905 pour affronter 2027. Son grand maître croit remettre sa locomotive en marche alors qu’il ne fait qu’actionner un levier relié à une machine ancienne. Le train continue certes de rouler, avec ses 1 400 compartiments, ses dignitaires, ses décors et ses contrôleurs. Seulement, il n’est plus certain que le pays se trouve encore à bord.
Le jour s’était enfin levé lorsque nous approchâmes de Rennes. Les silhouettes des arbres, les clochers et les maisons réapparaissaient derrière la vitre. Le monde réel, obstiné, reprenait ses droits. Peut-être les bravades du Grand Orient auront-elles au moins une utilité : rappeler aux identitaires qu’ils ne gagneront rien en demeurant des passagers mécontents. Il leur faudra apprendre à bâtir leurs propres voies, à former leurs mécaniciens et, surtout, à choisir eux-mêmes leur destination.
Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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