Il faut parfois rendre justice à ses adversaires. Libération publie ce samedi un remarquable reportage de quatre pages sur la disparition des cafés ruraux. J’écris « remarquable » sans ironie. On peut se quereller avec ce journal sur à peu près tout, lever les yeux au ciel devant certaines de ses obsessions, et continuer néanmoins à le lire avec intérêt. J’y trouve même un plaisir devenu assez rare dans la presse française : celui d’un secrétariat de rédaction qui sait encore confectionner un titre, glisser un calembour dans une manchette, ménager un second degré sans avoir l’air d’y toucher.
Il existe surtout chez Libération une curiosité pour la vie des gens que je rencontre moins souvent dans un journal bourgeois comme Le Figaro. Le paradoxe est plaisant puisque les journalistes des deux maisons sortent désormais à peu près des mêmes écoles, ont reçu le même enseignement et fréquenté les mêmes quartiers. La différence se fait peut-être avec l’âge. Au Figaro, quelques plumes blanchies sous le harnais ont cheminé vers la droite. À Libération, les vétérans conservent avec une touchante fidélité quelques braises de leurs enthousiasmes trotskisants. Fermons cette parenthèse : il serait dommage que la politique nous fasse manquer les hommes.
L’enquête d’Amandine Cailhol et Julien Gester commence par un chiffre saisissant. La France comptait quelque 200 000 cafés en 1960 ; l’Insee n’en recensait plus que 38 800 en 2023. Quatre débits de boissons sur cinq se sont donc évanouis en deux générations. Le journal sillonne la Bretagne, la Beauce, la Touraine, la Normandie, la Picardie et le Gard pour regarder ce qu’il advient lorsque le dernier zinc baisse définitivement son rideau. Ce qui disparaît n’est pas seulement un endroit où l’on boit. C’est un endroit où l’on traîne. La nuance est capitale.
On sourira toutefois du motif qui a éveillé l’attention de Libération. Une étude d’Hugo Subtil, chercheur à l’université de Zurich, a établi un rapport entre la fermeture des bars-tabacs et la progression ultérieure du vote Rassemblement national. Connaissant les réflexes pavloviens de la maison, on imagine déjà quelque conseiller ministériel rêver d’un vaste plan national de réouverture des PMU pour faire reculer Marine Le Pen. La chose aurait son sel : hier encore, le petit canon de rouge, le tabac, les plaisanteries grasses et les tablées exclusivement masculines auraient aisément figuré au tableau des toxicités françaises ; voici soudain le mastroquet promu auxiliaire de la démocratie et défenseur du vivre-ensemble.
La recherche mérite pourtant mieux que cette plaisanterie. Hugo Subtil a étudié près de 18 000 fermetures entre 2002 et 2022. L’effet électoral n’apparaît pas comme un choc immédiat. Il se construit lentement, jusqu’à devenir nettement mesurable au fil des scrutins ; il est environ trois fois plus marqué dans les communes rurales. L’auteur lui-même décrit moins la fermeture du café comme une cause magique du vote RN que comme un accélérateur de la désagrégation des réseaux locaux. Lorsqu’un débit de boissons ouvre à nouveau, le phénomène évolue dans l’autre sens.
C’est en cela que le reportage devient intéressant bien au-delà de la politique. Une boulangerie est un commerce : on entre, on achète sa baguette et l’on ressort. Au café, on peut ne rien avoir à faire. On commande un petit noir qui durera une heure, un demi que l’on fera durer davantage encore. Quelqu’un entre que l’on connaît vaguement. On apprend que son fils a trouvé du travail, que le patron du garage est malade, que la route sera coupée lundi, que l’équipe de football a encore perdu. On contredit un voisin. On se brouille dix minutes. On se réconcilie devant la tournée suivante.
Cette conversation sans objet constitue précisément l’utilité sociale du bistrot. Elle ne figure sur aucune facture et ne rentre dans aucune comptabilité. Elle est pourtant son principal produit.
Je me souviens encore des petits cafés que je fréquentais adolescent et d’avoir moi-même servi quelques verres derrière le comptoir d’un établissement à Quiberon appartenant à ma famille. Il ne faudrait pas idéaliser ces endroits. Le chiffre d’affaires était souvent dérisoire pour des journées interminables. Un certain nombre étaient tenus par des veuves, des retraités, ou des personnes pour lesquelles le débit de boissons constituait un appoint plutôt qu’un métier susceptible de faire vivre convenablement une famille.
À Lechiagat, comme dans des milliers de villages français, on trouvait encore ces endroits où un homme s’arrêtait boire son verre de rouge avant de regagner la maison. Il n’aurait sans doute pas l’idée de le faire aujourd’hui. Les mœurs ont changé, les contrôles d’alcoolémie aussi, les habitudes alimentaires davantage encore. Qui accepterait désormais d’ouvrir à sept heures, de fermer tard, de travailler le dimanche et de demeurer lié à son comptoir pour quelques centaines d’euros de bénéfice ?
La disparition de ces cafés n’est donc pas uniquement l’histoire d’une France abandonnée par de méchants technocrates. C’est aussi celle d’une société qui ne veut plus vivre comme vivaient ses grands-parents.
Libération le montre d’ailleurs fort bien malgré le ton parfois nostalgique de son reportage. Les établissements qui survivent ou renaissent ne sont presque jamais de simples débits de boissons. Ils font épicerie, restauration, point colis, retrait d’espèces, dépôt de pain, salle de concert, lieu associatif. Ailleurs la commune possède les murs, des bénévoles tiennent le comptoir ou un camion-bar fait sa tournée hebdomadaire. Le bistrot devient un couteau suisse rural.
L’arithmétique demeure cependant impitoyable. Certains de ces lieux accumulent les déficits. D’autres tiennent grâce aux subventions ou au travail gratuit. Sur les quelque deux cents cafés accompagnés par l’association 1 000 Cafés, une cinquantaine avaient déjà fermé lorsque les journalistes ont mené leur enquête. Une municipalité peut acheter des murs, abaisser un loyer et faciliter l’obtention d’une licence IV ; elle ne peut contraindre les habitants à venir boire un verre.
C’est probablement la leçon la plus importante de ce reportage : la sociabilité ne se décrète pas.
J’avais découvert cette question bien loin de Bretagne, au cours d’un voyage aux États-Unis. Quelque part en Pennsylvanie, si ma mémoire ne me trahit pas, des amis m’avaient entraîné presque de force à un match entre lycéens américains. Je m’y ennuyais comme un rat mort. Je finis par remarquer un père de famille, médecin de son état, dont l’enthousiasme sportif paraissait aussi modéré que le mien. Deux hommes qui s’ennuient ensemble trouvent rapidement matière à sympathiser. Nous allâmes boire une bière et il me parla d’un livre dont le titre m’est resté : Bowling Alone.
Robert Putnam y décrivait une Amérique où les gens continuaient à jouer au bowling, parfois davantage qu’autrefois, tandis que les ligues de bowling s’effondraient. On lançait toujours la boule, seulement on ne le faisait plus ensemble. Derrière cette petite métaphore se trouvait un phénomène immense : le dépérissement du « capital social », c’est-à-dire de ces réseaux de confiance, de réciprocité et d’habitudes communes qui permettent à des inconnus de faire société.
La télévision avait déjà enfermé les familles dans leur salon. La périurbanisation avait allongé les trajets quotidiens. Le travail absorbait davantage de temps disponible. Les générations façonnées par les grandes associations, les églises, les syndicats, les clubs civiques et l’expérience commune de la guerre disparaissaient peu à peu. Le confort augmentait tandis que les occasions de rencontrer les autres diminuaient. C’était le paradoxe américain : chacun disposait de davantage de moyens pour vivre seul.
Quelques années plus tard, Putnam prolongea sa réflexion sur un terrain beaucoup plus délicat : celui de la diversité ethnique. Ses enquêtes américaines lui firent observer que, dans les quartiers très hétérogènes, les habitants avaient tendance, à court et moyen terme, à se replier. Il employait l’image de la tortue rentrant dans sa carapace. La confiance envers les voisins diminuait, le bénévolat également, les relations amicales se raréfiaient. Fait plus intéressant encore, ce retrait ne se réduisait pas à l’hostilité d’un groupe contre un autre : la confiance diminuait même à l’intérieur des groupes. Putnam ajoutait que les sociétés pouvaient surmonter cette difficulté en construisant progressivement des appartenances communes plus larges.
Cette observation mérite d’être entendue sans cris ni anathèmes. Les hommes ont toujours plus facilement noué des liens lorsqu’ils partageaient des codes. Cela ne signifie nullement qu’ils soient incapables d’amitié avec celui qui leur ressemble peu. Notre vie serait bien pauvre si tel était le cas. Cela signifie simplement que la conversation vient plus aisément lorsque certaines choses n’ont pas besoin d’être expliquées.
La vieille cité européenne connaissait cela à sa manière. Elle était maillée de paroisses, de confréries, de corporations, de sociétés de secours, de métiers organisés, de fêtes et de cabarets. La ville médiévale n’était certainement pas l’aimable village de carte postale que certains imaginent ; les querelles y étaient fréquentes et la violence nullement exceptionnelle. Elle possédait toutefois une prodigieuse densité d’institutions intermédiaires. L’homme appartenait à plusieurs cercles qui se recoupaient et l’empêchaient d’être entièrement seul.
Les remparts ont depuis longtemps disparu. Ce n’est évidemment pas leur démolition qui a détruit la sociabilité ; elle symbolise seulement l’agrandissement progressif du monde dans lequel chacun de nous peut vivre. Nos grands-parents devaient sortir pour chercher ce que nous faisons aujourd’hui sans quitter notre fauteuil.
Pour boire, il fallait aller au café. Le supermarché nous offre désormais trente sortes de bières à un prix inférieur à celui du comptoir. Pour savoir ce qui s’était passé dans le canton, il fallait rencontrer quelqu’un. La radio, puis la télévision, puis le téléphone nous apportèrent le monde entier. Pour discuter avec un homme partageant nos goûts, il fallait avoir la chance qu’il habitât à proximité. Je peux aujourd’hui converser chaque matin avec quelqu’un qui vit aux Philippines et dont les curiosités intellectuelles sont plus proches des miennes que celles de mon voisin de palier.
Nous avons gagné une liberté immense. Nous en payons le prix par la raréfaction des rencontres fortuites.
Car le voisin reste le voisin. Il peut avoir une autre langue maternelle, une autre religion, d’autres habitudes, d’autres références. Celui qui ne boit pas d’alcool pour des motifs religieux n’aura évidemment pas le même rapport au café que celui pour qui « aller boire un verre » constitue depuis l’adolescence une proposition presque neutre. Celui qui ignore les codes d’un vieux bistrot de village peut s’y sentir déplacé. Réciproquement, les habitués peuvent avoir l’impression que leur monde se rétrécit à mesure que ceux qui vivent autour d’eux ne fréquentent plus les mêmes endroits.
Nul besoin de transformer cela en guerre de civilisation à chaque coin de rue. Il suffit de constater que la proximité géographique ne produit plus nécessairement la proximité humaine.
Le reportage de Libération fournit lui-même, presque à son insu, une petite démonstration de cette difficulté. À Sanilhac-Sagriès, dans le Gard, un café associatif multiplie les activités, les dîners et les ateliers. Une habituée reconnaît pourtant que le lieu ne rassemble pas tout le village : certains le perçoivent comme un café de gauche, fréquenté par les nouveaux venus et les catégories favorisées, tandis que les familles anciennement implantées restent davantage entre elles. La question posée par une participante est alors la seule qui compte vraiment : comment créer du lien ?
Voilà qui nous ramène très loin des simplifications électorales. Il ne suffit pas d’ouvrir un café pour que la population s’y mélange miraculeusement. Les hommes choisissent aussi leurs compagnies. Lorsque les anciennes appartenances communes s’affaiblissent, ils peuvent chercher plus loin ceux avec lesquels ils partagent une manière de voir le monde. Internet facilite prodigieusement cette sélection. Au lieu de discuter avec le voisin qui vote autrement, on rejoint cent personnes situées à cinq cents kilomètres qui pensent comme soi.
La réaction peut devenir politique. Elle peut aussi devenir culturelle, religieuse ou ethnique. Lorsque l’environnement immédiat paraît étranger et que les médiations ordinaires disparaissent, le bulletin de vote devient parfois l’une des dernières manières d’exprimer : je veux retrouver quelque chose qui ressemble à un chez-moi. On peut désapprouver ce réflexe ; il est plus utile de chercher à le comprendre.
Il serait également vain de vouloir ressusciter administrativement la France de 1960 avec ses 200 000 cafés. Les petits débits dont je garde le souvenir ne reviendront pas davantage que les rémouleurs ou les marchands de charbon. Leur économie appartenait à un monde révolu.
Ce qui peut subsister, ce sont des établissements plus solides, moins nombreux et plus polyvalents. Je pense naturellement aux Brisants, à Lechiagat. Le bar conserve une activité minimale même au cœur de l’hiver, lorsque les estivants ont regagné leurs métropoles et que le vent reprend possession du port. Cette continuité permet de payer un propriétaire, quelques salariés et de maintenir une porte ouverte toute l’année. Demain, beaucoup de cafés ruraux devront probablement mêler au comptoir la petite restauration, les colis, quelques produits d’épicerie, des services postaux, peut-être un distributeur d’espèces ou tout autre prétexte à entrer.
Le mot important est peut-être « prétexte ».
Nous avons besoin de prétextes pour nous rencontrer. L’homme moderne peut presque tout obtenir sans parler à personne. Il peut travailler de chez lui, commander son repas, faire venir son vin, consulter son compte bancaire, regarder un film, lire son journal et même trouver l’amour par l’intermédiaire d’un écran. Cette autonomie serait apparue comme un prodige à nos arrière-grands-parents.
Elle peut devenir une geôle capitonnée.
Un café ne sauvera ni la démocratie, ni la France rurale, ni probablement les prochaines élections de Libération. Il accomplit quelque chose de plus modeste et peut-être de plus précieux : il oblige encore des êtres qui ne se sont pas choisis à se trouver momentanément au même endroit.
La fraternité commence parfois ainsi. Pas par une grande déclaration, un plan interministériel ou un colloque sur le vivre-ensemble. Elle commence lorsqu’un homme pousse une porte et que quelqu’un, derrière le comptoir, connaît déjà son prénom.
Il commande alors son café, son demi ou son petit canon.
Et, pendant une demi-heure, il n’est plus seul.
Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
[email protected]
Crédit photo : DR (photo d’illustration)
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle. Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.