Comment la France en est-elle arrivée à trembler chaque hiver pour ses stocks d’amoxicilline, de paracétamol ou de corticoïdes ? Un rapport de 160 pages publié le 23 septembre 2026, dirigé par Christian Harbulot, directeur de l’École de guerre économique, et rédigé par Arnaud de Morgny, apporte une réponse dérangeante : la perte de maîtrise des « médicaments matures » — ces traitements anciens, éprouvés, sortis du brevet, qui constituent l’ordinaire des ordonnances — ne résulte pas d’une négligence, mais d’une « suite de décisions rationnelles prises séparément, dont nul n’a jamais arbitré les effets systémiques ». Baisser les prix des produits anciens, acheter au moins-disant, laisser filer la production, durcir les normes sans en compenser le coût : chaque décision se défendait isolément. Aucune autorité n’a jamais mis en regard l’économie immédiate et la capacité industrielle détruite à terme. L’étude, précisent ses auteurs, a été menée en toute indépendance, sans aucun financement extérieur.
Une catégorie de 8 268 références… sans définition légale
Premier constat, presque ubuesque : le « médicament mature », omniprésent dans le discours public depuis 2023, n’existe pas en droit. Ni définition, ni périmètre, ni mesure — le travail de définition a été délégué de fait aux acteurs privés. Le rapport en propose une, objectivable : une autorisation de mise sur le marché de plus de 10 ans et une substance active libre de tout brevet en France. Sur cette base, un dénombrement inédit, exécuté en septembre 2026 sur les bases publiques, chiffre le segment à 8 268 références commercialisées, dont 6 618 critiques. Et le résultat le plus frappant tient à la concentration industrielle : le quart du socle rattachable à des sites français repose sur 41 établissements seulement — 12 d’entre eux en portant la moitié —, et l’ensemble européen sur près de 300 sites.
63 % des certificats de substances actives critiques aux mains de l’Inde et de la Chine
La dépendance, elle, n’est pas là où le débat public la place. À l’amont chimique, elle est mesurée et massive : sur les 157 entrées chimiques du noyau critique, environ 63 % des titulaires du certificat européen de substance active sont indiens ou chinois, et 6 substances critiques sur 7 n’ont aucun site français de production de substance active. À l’aval, en revanche, c’est le brouillard : aucune source publique française n’établit où sont réellement fabriqués les médicaments finis — la mention « fabricant » des notices désigne le responsable de la libération des lots, que le droit oblige à être européen. Conséquence contre-intuitive, que le rapport tient pour son résultat le plus opérant : toute politique de relocalisation ciblant la forme finie porterait sur un segment dont la dépendance n’est pas connue, et consommerait des moyens qui manqueraient là où le risque est établi.
Un régulateur qui tarife sans connaître les coûts
Le rapport documente ensuite un « ciseau » économique. Depuis 2019, les prix de production de l’industrie française ont augmenté de 32 %, ceux de la chimie de 42 %, l’énergie de 30 % après avoir doublé — quand les prix des substances actives grimpaient de 36 % et ceux des médicaments, tous segments confondus, de 1 % seulement jusqu’en 2023. Le segment mature, aux prix administrés, se situerait encore au-dessous. En 2024, une boîte de médicament de 20 ans ou plus coûte en moyenne 10 fois moins qu’un médicament de 10 à 20 ans. Or le droit français du prix du médicament ne comporte aucun mécanisme d’indexation, et le dispositif de hausses de prix, bien réel, n’a aucune portée macroéconomique. Le mécanisme est connu de longue date outre-Atlantique : dès 2019, l’agence américaine du médicament établissait que les pénuries frappent de manière disproportionnée les génériques anciens — souvent des injectables stériles d’une ancienneté médiane de 35 ans. Plus troublant encore : le Comité économique des produits de santé, qui fixe les prix, a reconnu publiquement en mars 2026, par la voix de sa présidente, n’avoir aucun moyen de connaître les coûts de production de ce qu’il tarife. Il ne tient aucun compte au titre du médicament mature et ne croise jamais maturité et listes de criticité. « L’incapacité de mesurer est un fait de gouvernement, non une insuffisance technique », tranche le rapport.
Ce que l’Allemagne a fait et que la France n’a pas fait
L’argument du carcan bruxellois ne tient pas, démontre l’étude : le cadre européen n’a pas empêché Berlin d’agir. Par une loi de juillet 2023 spécifiquement consacrée aux médicaments hors brevet, l’Allemagne a sorti les médicaments pédiatriques des groupes de prix de référence en relevant leur base de 50 %, mesure étendue fin 2024 à l’oncologie. Rien d’équivalent côté français, où les politiques suivies relèvent de choix nationaux. Et la pression ne va pas se relâcher : les nouveaux droits de douane américains épargnent « à ce stade » les génériques, mais le rapport anticipe que le médicament mature, sans être la cible de l’offensive américaine sur les prix, en sera le destinataire final — par report budgétaire, à enveloppe constante, sur le segment le moins défendu.
Les remèdes proposés bousculent l’ordre du discours ambiant : avant toute relocalisation proclamée, produire la donnée manquante — publier où sont fabriqués substances et médicaments, mesurer ce que coûtent les obligations publiques, relever chaque semaine les disponibilités —, rémunérer explicitement la résilience, refondre les achats et requalifier le médicament mature comme objet de puissance. Faute de quoi, conclut le rapport, la pénurie restera le langage par lequel le réel rappelle à l’État « ce qu’il avait choisi de ne plus voir ».
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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