Avec La Bataille de Gaulle, diptyque composé de L’Âge de fer et de J’écris ton nom, Pathé porte à l’écran l’une des périodes les plus complexes de notre histoire. Moyens considérables, reconstitutions ambitieuses, personnages devenus légendaires : Anthony Baudry entend faire revivre les combats militaires et politiques qui ont permis à la France de retrouver une place parmi les vainqueurs.
Le spectacle impressionne. Mais il invite aussi à s’interroger : quelle mémoire de la guerre transmet-il ? Que laisse-t-il dans l’ombre ? Et comment transforme-t-il les contradictions de l’histoire en affrontements immédiatement lisibles ?
Le cinéma historique n’est pas un cours d’histoire. Il sélectionne, condense, personnifie. C’est sa force, mais aussi sa limite : les images et les émotions peuvent durablement prendre la place des faits dans notre mémoire.
Les choix narratifs du diptyque tendent à donner une cohérence rétrospective à une histoire pourtant faite d’incertitudes, d’échecs et de légitimités concurrentes qui frise l’entreprise de réécriture politique.
Une France combattante, mais laquelle ?
De 1940 à 1944, la France n’a pas formé un bloc. La France libre, les résistances intérieures, le régime de Vichy et l’armée d’Afrique ont suivi des trajectoires distinctes, parfois antagonistes. Même parmi ceux qui souhaitaient reprendre le combat contre l’Allemagne, les désaccords étaient profonds.
On pouvait être hostile à l’occupant sans être gaulliste, soutenir Pétain tout en se méfiant de Laval, ou rejoindre les Alliés sans renoncer immédiatement aux institutions et aux lois de Vichy.
C’est précisément cette zone de contradictions que le cinéma peine parfois à restituer. Le danger n’est pas de montrer une France qui résiste — elle a existé — mais de suggérer que cette résistance suivait naturellement une même direction, avec les mêmes objectifs.
« L’Âge de fer » : Fernand au premier plan
Officiellement, de Gaulle est le héros. Pourtant, dans le premier volet, il est dépeint comme un homme isolé, décalé, porté par une idée de la France tournée en dérision.
L’élan romanesque vient davantage de Fernand Bonnier de La Chapelle. Jeune, déterminé, engagé dans l’action, il offre au spectateur un personnage auquel s’attacher. Son parcours conduit à l’assassinat de l’amiral Darlan, à Alger, le 24 décembre 1942.
Cet événement est bien historique. Ses ressorts, en revanche, appellent davantage de nuance. Militant de l’Action Française, royaliste, Fernand s’est placé sous l’autorité d’Henri d’Astier de La Vigerie et de l’abbé Louis Cordier. Ce clerc étrange a joué un rôle clé dans le recrutement et l’endoctrinement de Fernand Bonnier de La Chapelle, en le convainquant que l’assassinat de l’Amiral Darlan était un devoir patriotique nécessaire pour « sauver la France ». L’élimination de Darlan visait à provoquer un vide politique qu’ils espéraient combler par le comte de Paris (alors en Algérie). Le film ne restitue donc pas suffisamment la diversité politique des acteurs et transforme artificiellement leurs actions en étape naturelle de l’épopée gaullienne.
Darlan : au-delà de la caricature, la complexité d’un homme d’État
La représentation de l’amiral Darlan dans le film illustre parfaitement le piège de la simplification historique. Réduire un tel personnage à la figure du « reptile » avide de pouvoir occulte les dilemmes réels auxquels il fut confronté et empêche de comprendre les motivations profondes d’un acteur clé de cette période.
Son rôle au sein du régime de Vichy est documenté, il est essentiel de restituer la perspective d’un homme dont l’obsession constante fut la préservation des intérêts de la France et notamment la préservation de sa Marine nationale. Darlan considérait la flotte comme le dernier levier de souveraineté française, cherchant à maintenir cet outil intact, afin qu’il ne soit saisi ni par l’Allemagne, ni détruit par les Alliés — comme l’a tragiquement illustré le drame de Mers el-Kébir.
Par ailleurs, sur le plan de la politique intérieure, certains rappellent une distinction importante concernant les lois d’exclusion : bien que chef du gouvernement, Darlan n’a pas apposé sa signature personnelle sur les textes antisémites, marquant une nuance entre la gestion administrative d’un régime dont il était le dirigeant et une adhésion idéologique personnelle que ses détracteurs les plus virulents lui prêtent sans réserve.
Enfin, son ralliement aux Alliés à Alger en novembre 1942, loin de n’être qu’un pur opportunisme, témoigne d’une lucidité sur l’évolution du conflit mondial. Darlan a su reconnaître, plus vite que d’autres au sein de Vichy, que la victoire alliée devenait inéluctable et que l’intérêt de la France exigeait une reprise du combat à leurs côtés.
Dans le film, fait prisonnier à Alger le 8/11/1942, les choix narratifs lui font déclarer : « les allemands arrivent ». Or l’Amiral était parfaitement lucide sur l’incapacité des allemands à reprendre pieds en Afrique du Nord face au débarquement américain.
Réduire Darlan à un personnage manichéen fait perdre de vue les dynamiques en œuvre et la tragédie d’un homme tiraillé entre loyauté envers le gouvernement et compréhension pragmatique de ce que commandait l’intérêt national. Pour être montré dans toute sa complexité, Darlan mérite d’être analysé avec la rigueur que l’histoire impose.
« J’écris ton nom » : les Alliés ne sont pas des amis inconditionnels
Dans le second volet, Roosevelt apparaît à son tour comme l’adversaire majeur de de Gaulle. L’opposition entre les deux hommes n’est pas une invention. Cependant leur incarnation à l’écran privilégier l’hostilité au détriment des logiques diplomatiques. Le spectateur comprend alors qu’un homme fait obstacle à de Gaulle, moins nécessairement pourquoi les États-Unis refusent de reconnaître la légitimité du général De Gaulle.
Cette représentation résonne fort à propos avec la recomposition actuelle de la puissance américaine.
Moulin, Leclerc et un de Gaulle paradoxalement en retrait
Jean Moulin et Leclerc donnent au second film une grande partie de son énergie. Le premier incarne l’unification politique de la Résistance ; le second, l’action militaire, de Koufra à Paris.
Leur importance est historiquement fondée. Mais l’unification menée par Moulin s’inscrivait dans une mission confiée par de Gaulle : elle ne saurait être réduite à celle d’un conseiller imposant ses vues à un chef passif.
Le diptyque laisse une impression paradoxale : de Gaulle en constitue le fil directeur, mais les personnages qui l’entourent semblent parfois concentrer l’intelligence, l’élan et l’action. Ce choix rend moins compréhensible son rôle propre dans la construction d’une autorité politique française.
Churchill et le prix de l’alliance
Churchill bénéficie d’un traitement constamment chaleureux. Son humour et ses excentricités rendent le personnage immédiatement accessible. Cette sympathie ne doit pourtant pas dispenser d’examiner les décisions britanniques. Mers el-Kébir, le 3 juillet 1940, demeure une tragédie majeure, avec près de 1 300 marins français tués. Comprendre la crainte britannique de voir la flotte française passer sous contrôle allemand n’oblige ni à considérer l’attaque comme inévitable ni à en atténuer la violence.
Quant à l’opération de Dakar, en septembre 1940, il faut rappeler qu’elle fut une tentative franco-britannique de rallier l’Afrique-Occidentale française à la France libre, qui se solda par des combats fratricides.
La relation entre Churchill et de Gaulle fut faite d’affrontements et de dépendance réciproque. C’est cette tension, davantage qu’une amitié, qui en fait tout l’intérêt.
Voir le film, puis rouvrir les livres
J’encourage les lecteurs de Breizh-info à découvrir ce diptyque, mais sans déposer notre esprit critique au vestiaire. Certaines reconstitutions sont remarquables, et le cinéma peut donner une envie précieuse : celle d’aller chercher au-delà de ce qu’il montre.
Ma réserve porte sur la transformation des choix contestés en évidences et des acteurs contradictoires en figures morales immédiatement reconnaissables. Il ne s’agit pas de demander au réalisateur l’impossible exhaustivité d’un travail universitaire. Il s’agit de rappeler que la réussite d’une scène ne justifie pas les réinterprétations historiques. Le meilleur hommage à notre histoire n’est ni de la sanctifier ni de la retourner au gré du présent : mais d’accepter qu’elle résiste à nos grilles de lectures contemporaines.
Christian Oulhen
Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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