La sortie du second volet de La Bataille de Gaulle, sous-titré J’écris ton nom, a provoqué sur les réseaux sociaux une agitation que ses producteurs n’avaient sans doute pas prévue. Le film d’Antonin Baudry, sorti le 26 juin 2026, poursuit l’édification d’une geste gaullienne dans laquelle le général Leclerc, interprété par Niels Schneider, apparaît sous les traits du chevalier sans peur et sans reproche, tout entier voué au service de la France libre.
Or les statues les mieux polies portent parfois une lézarde.
Plusieurs internautes ont rappelé qu’au tabard de Leclerc demeurait attachée une tache qu’aucun film pieux ne saurait tout à fait effacer : l’exécution, le 8 mai 1945, à Bad Reichenhall, de douze prisonniers français ayant servi sous l’uniforme allemand dans la division Charlemagne. Blessés, extraits d’un hôpital militaire, ils avaient été capturés après s’être rendus aux Américains et furent fusillés sans jugement par des hommes de la 2e DB, au moment même où la guerre s’achevait en Europe. Le ministère des Armées reconnaît l’existence de ces douze prisonniers, leur rencontre avec Leclerc et le sort fatal qui leur fut réservé, même si la teneur exacte du dialogue demeure discutée.
La polémique qui s’ensuivit fut révélatrice. De nombreux commentateurs ne cherchèrent pas à nier les faits. Ils les justifièrent. Ces volontaires français, disaient-ils, avaient porté l’uniforme de l’ennemi ; ils avaient trahi leur patrie ; ils ne méritaient donc ni procès, ni défense, ni même que l’on prît soin de relever leurs noms avant de les passer par les armes.
Un tel patriotisme de tréteaux mérite que l’on s’y arrête. Sa véhémence dissimule mal une pensée assez indigente : le traître se reconnaîtrait à son uniforme et le vainqueur posséderait, par la vertu de sa victoire, le droit de tuer sans juger.
La réalité historique est autrement plus malaisée. La notion de trahison dépend étroitement de l’autorité à laquelle on estime devoir fidélité et, surtout, de la page du calendrier depuis laquelle on porte son jugement. Celui que l’ordre établi appelle aujourd’hui félon peut devenir demain le fondateur de la légitimité nouvelle. Le rebelle victorieux est un libérateur ; le rebelle vaincu reste un traître.
Avant de condamner un homme pour trahison, encore faudrait-il demander : traître à qui, traître à quoi, traître à quelle France ?
De Gaulle, traître légal et héros rétrospectif
Lorsque Charles de Gaulle gagne Londres en juin 1940, il n’est pas encore la figure de bronze qui domine nos places publiques. Il est un général récemment promu, ancien sous-secrétaire d’État du gouvernement Paul Reynaud, qui refuse l’autorité du nouveau gouvernement français, quitte le territoire et appelle les militaires à désobéir aux ordres reçus.
Son choix nous paraît aujourd’hui prophétique parce que nous connaissons la fin de l’histoire. Les Français de juin 1940, eux, ne savaient pas que l’Allemagne serait vaincue, que les États-Unis entreraient dans la guerre et que de Gaulle descendrait un jour les Champs-Élysées. Ils voyaient un gouvernement constitué, présidé par le maréchal Pétain, demander un armistice après l’effondrement de l’armée et la capture de près de deux millions de soldats.
Au regard de la légalité française du moment, de Gaulle était en rupture de ban. Il cherchait depuis l’étranger à soustraire des territoires, des navires et des soldats à l’autorité du gouvernement reconnu. Le tribunal militaire de Clermont-Ferrand le condamna d’ailleurs à mort par contumace, le 2 août 1940, pour trahison, atteinte à la sûreté extérieure de l’État et désertion en temps de guerre.
Ce jugement nous paraît aujourd’hui étrange. Il n’était pourtant pas absurde dans l’ordre juridique qui l’avait rendu. De Gaulle avait bel et bien rompu son serment d’obéissance pour se réclamer d’une légitimité supérieure, celle d’une France qui, selon lui, ne pouvait cesser la guerre sans cesser d’être elle-même.
La question n’est pas ici de savoir s’il eut raison. Il eut raison, puisque la victoire lui donna raison. Elle est de constater qu’en 1940, pour le gouvernement français, pour une grande partie de l’administration et pour la majorité du corps militaire, de Gaulle était un dissident passé au service d’une puissance étrangère.
Du point de vue gaulliste, Vichy trahissait la France en acceptant l’armistice. Du point de vue de Vichy, de Gaulle trahissait l’État en poursuivant la guerre depuis Londres. Deux légitimités se faisaient face, et chacune traitait l’autre de félonie.
La victoire de 1945 trancha la querelle et transforma l’une de ces deux fidélités en vérité nationale rétrospective.
Mers el-Kébir : l’allié devenu meurtrier
Le drame de Mers el-Kébir rendit la position gaulliste plus difficile encore à comprendre pour les contemporains.
Le 3 juillet 1940, moins de deux semaines après la signature de l’armistice, la Royal Navy ouvrit le feu sur les bâtiments français mouillés dans le port algérien. Près de 1 300 marins français furent tués par ceux qui étaient encore, quelques jours auparavant, leurs alliés. Le cuirassé Bretagne explosa avec presque tout son équipage.
Pour la Marine française, l’Angleterre ne poursuivait plus seulement la guerre contre l’Allemagne : elle venait d’attaquer la France et de tuer ses marins. De Gaulle déplora la tragédie, sans rompre avec Londres, et invita les Français à continuer le combat aux côtés des Britanniques. Le bombardement de Mers el-Kébir, puis les affrontements de Dakar, nourrirent dans la Marine un anti-gaullisme profond et durable.
À Dakar, en septembre 1940, les forces britanniques et françaises libres tentèrent de rallier l’Afrique-Occidentale française. Les troupes demeurées fidèles au gouvernement résistèrent. Des Français tirèrent sur des Français. Des navires français s’affrontèrent sous des pavillons identiques, chacun prétendant défendre l’honneur national contre la trahison de l’autre.
Pour les gaullistes, les défenseurs de Dakar servaient un gouvernement soumis à l’Allemagne. Pour ceux-ci, les hommes de la France libre arrivaient dans les fourgons d’une puissance qui venait de massacrer des marins français.
Qui était le traître dans la rade de Dakar ?
Le marin obéissant au gouvernement français et défendant une base française contre une attaque britannique ? Le dissident venu avec les Anglais pour soustraire un territoire à l’autorité de l’État ? Ou l’officier qui, sous couleur de discipline, acceptait la disparition de la France comme puissance combattante ?
La réponse dépend de la date à laquelle on ouvre le livre.
Au Liban, des Français contre des Français
La campagne de Syrie et du Liban, en juin et juillet 1941, rend cette ambiguïté plus éclatante encore. Cette fois, il ne s’agit plus d’une tentative de ralliement avortée, mais d’une véritable invasion de territoires placés sous administration française.
Les Britanniques, redoutant que l’Allemagne n’utilise les aérodromes de Syrie et du Liban, déclenchèrent l’opération Exporter. Ils engagèrent des unités britanniques, australiennes et indiennes, auxquelles s’ajoutèrent les Forces françaises libres et des auxiliaires juifs de Palestine.
Parmi ces derniers figurait un jeune membre de la Haganah promis à une célébrité mondiale : Moshe Dayan. Affecté auprès d’une unité australienne, il observait les positions françaises à travers ses jumelles lorsqu’une balle tirée par un soldat français frappa l’instrument et lui détruisit l’œil gauche. Le fameux bandeau noir de Dayan, devenu plus tard l’un des emblèmes de l’État d’Israël, fut donc un souvenir de l’armée française du Levant.
Londres et les chefs gaullistes s’étaient persuadés que les soldats français se rallieraient en masse à l’approche des gaullistes. Il n’en fut rien. L’armée commandée par le général Dentz opposa une résistance acharnée. Les Australiens durent conquérir le terrain pied à pied. Les tirailleurs, les troupes coloniales et les légionnaires du 6e régiment étranger tinrent leurs positions avec une opiniâtreté qui surprit les assaillants.
La scène avait quelque chose d’une tragédie antique. Des légionnaires à la croix de Lorraine affrontaient des légionnaires demeurés fidèles au gouvernement français. Des officiers sortis des mêmes écoles, ayant servi dans les mêmes garnisons et porté le même uniforme quelques mois auparavant, se trouvaient désormais séparés par la ligne de feu.
Pour chacun, le traître était celui d’en face.
Les défenseurs du Levant ne se considéraient pas comme des serviteurs de Hitler. Ils estimaient protéger des territoires français contre une invasion britannique. Ils avaient reçu des ordres d’un gouvernement reconnu et obéissaient à leur chaîne régulière de commandement. Les gaullistes, à leurs yeux, n’étaient pas des libérateurs : ils étaient des dissidents guidant une armée étrangère contre d’autres Français.
Lorsque, épuisée, privée de ravitaillement et submergée par la supériorité matérielle alliée, l’armée du Levant demanda l’arrêt des combats, les militaires français se virent offrir un choix. Ils pouvaient rejoindre la France libre ou être rapatriés afin de rester dans l’armée française d’Afrique.
Les agents gaullistes déployèrent une intense propagande. On expliqua aux hommes que l’honneur commandait de poursuivre immédiatement la guerre, que le gouvernement était condamné et que l’avenir appartenait à de Gaulle.
Le résultat fut sans appel. Sur environ 38 000 hommes, quelque 6 000 seulement rejoignirent les Forces françaises de Londres ; près de 32 000 choisirent le rapatriement. Ils préférèrent demeurer dans l’armée régulière plutôt que de rallier ceux qu’ils considéraient encore comme des rebelles ayant participé à l’invasion du territoire qu’ils défendaient.
Cette proportion devrait donner à réfléchir. Elle ne prouve pas que Pétain incarnait mieux que de Gaulle les intérêts profonds de la France. Elle montre que l’image d’une armée française attendant avec impatience d’être délivrée par les gaullistes appartient largement à la reconstruction ultérieure.
En 1941, les Français libres demeuraient une petite minorité. Leur légitimité historique n’était pas encore devenue une évidence.
L’histoire ménage, au surplus, de singuliers retours. Nombre de soldats ayant refusé de rallier de Gaulle au Liban regagnèrent l’Afrique du Nord. Après le débarquement anglo-américain de novembre 1942 et l’ordre donné par l’amiral Darlan de cesser le combat contre les Alliés, puis de reprendre la guerre contre l’Axe, ils participèrent aux campagnes de Tunisie, d’Italie, de Provence, d’Alsace et d’Allemagne.
Les hommes qui avaient tiré sur les gaullistes en 1941 se retrouvèrent ainsi, deux ou trois ans plus tard, à combattre les Allemands sans éprouver nécessairement le sentiment d’avoir changé de patrie. Ils avaient obéi successivement aux autorités commandant l’armée française.
Quelle date faut-il retenir pour les déclarer traîtres ?
L’armée réunifiée par les vainqueurs
La légende nationale a simplifié la renaissance de l’armée française. Celle de 1944 et de 1945 ne fut pas la simple croissance des quelques milliers de gaullistes partis de Londres ou d’Afrique équatoriale. Elle naquit de la fusion difficile entre ces derniers et l’armée d’Afrique, restée fidèle à Vichy jusqu’en novembre 1942.
Cette armée d’Afrique avait d’abord combattu les Anglo-Américains lors de l’opération Torch. Ce fut l’amiral Darlan, ancien chef du gouvernement de Vichy, qui ordonna le cessez-le-feu, puis le retour des forces françaises dans la guerre contre l’Allemagne. Le réarmement américain permit ensuite à cette armée de fournir l’essentiel des troupes françaises engagées en Italie et lors du débarquement de Provence.
Leclerc, qui avait fait le choix de Londres en 1940, commandait donc en 1945 une division française équipée, vêtue et armée par les États-Unis, intégrée à une armée dont une grande partie des effectifs avait été remise au combat à la suite des accords conclus par Darlan.
Cela ne retire rien au courage de son choix initial. Cela devrait seulement inciter à quelque prudence lorsqu’on distribue rétrospectivement les brevets de pureté.
Les gaullistes avaient désobéi au gouvernement français en 1940. Les soldats de l’armée d’Afrique avaient obéi à Vichy jusqu’en 1942. Les uns et les autres finirent par combattre sous le même drapeau. La victoire permit de réunifier l’institution et de décider quelle fidélité serait célébrée, laquelle serait pardonnée et laquelle resterait infamante.
Terroristes hier, héros demain
La même métamorphose du vocabulaire s’observe dans la Résistance intérieure.
Les hommes qui faisaient sauter des voies ferrées, transmettaient des renseignements à Londres ou abattaient des officiers allemands étaient qualifiés de terroristes, de saboteurs ou de francs-tireurs par les autorités d’occupation et par le gouvernement de Vichy. Ils enfreignaient la loi en vigueur, combattaient sans uniforme et recevaient parfois leurs ordres d’une puissance étrangère.
Après la victoire, ils devinrent les combattants de l’ombre et les héros de la libération nationale.
Ce changement montre que les mots de « traître », de « terroriste » ou de « résistant » ne décrivent jamais seulement un acte. Ils désignent aussi la position de celui qui parle et l’ordre politique au nom duquel il juge.
Le terroriste victorieux devient souvent un fondateur. Le rebelle qui réussit écrit une Constitution ; celui qui échoue monte sur l’échafaud.
Les traîtres italiens devenus martyrs
L’histoire italienne fournit une illustration presque parfaite de cette relativité.
Avant 1918, le Trentin, Trieste, l’Istrie et plusieurs territoires de langue italienne appartenaient à l’Autriche-Hongrie. Les hommes qui y naissaient étaient juridiquement sujets de l’empereur François-Joseph. Lorsqu’ils rejoignirent l’armée italienne pendant la Première Guerre mondiale, les Autrichiens ne virent pas en eux des patriotes italiens, mais leurs propres ressortissants passés à l’ennemi.
Cesare Battisti était né à Trente et avait siégé comme député au Parlement de Vienne. Il s’engagea pourtant dans l’armée italienne en 1915. Capturé par les Autrichiens, il fut jugé pour haute trahison et pendu au château du Bon-Conseil en juillet 1916.
Pour l’Autriche-Hongrie, Battisti était un félon ayant pris les armes contre son souverain légitime. Pour l’Italie, il devint un martyr de l’unité nationale.
Nazario Sauro connut le même sort. Né à Capodistria, sujet austro-hongrois selon le droit, il se considérait comme italien. Il rejoignit la marine royale italienne, fut capturé, condamné pour haute trahison et pendu à Pola le 10 août 1916. Dans une lettre à son fils, il écrivait que le « devoir d’Italien » avait été la boussole de son existence. L’Autriche le tua comme traître ; l’Italie lui décerna la médaille d’or de la valeur militaire et fit de lui un héros.
Était-il traître ou patriote ?
Il était juridiquement le premier aux yeux de l’Empire et moralement le second selon sa propre conscience nationale. Le mot de trahison nous renseigne donc autant sur l’autorité qui le prononce que sur l’homme qu’il condamne.
La trahison est souvent le nom que l’État donne à une fidélité concurrente.
Les « traîtres » bretons de 1939
Le lecteur de Breizh-Info ne peut manquer de songer ici au cas breton.
Lorsque Olier Mordrel et François Debauvais quittèrent la France, le 29 août 1939, pour gagner l’Allemagne, l’État français les considéra naturellement comme des traîtres. Ils furent accueillis à Berlin par les services allemands et tentèrent de convaincre le Reich qu’une victoire contre la France permettrait la création d’un État breton indépendant. Le Parti national breton fut dissous en octobre 1939 et ses deux dirigeants condamnés à mort par contumace au printemps suivant.
Du point de vue français, l’affaire était entendue : des citoyens français avaient gagné le territoire de l’ennemi à la veille de la guerre et cherchaient son appui pour démembrer le pays.
Eux-mêmes raisonnaient autrement. Ils ne se considéraient pas comme Français, sinon par la contrainte administrative. Ils se voyaient comme des patriotes bretons luttant contre un État jacobin qui avait détruit l’autonomie politique de leur patrie, combattu sa langue et entrepris de dissoudre son peuple dans l’uniformité nationale française.
À leurs yeux, leur fidélité première allait à la Bretagne, non à la République française. Ils espéraient utiliser la guerre entre puissances européennes pour obtenir l’indépendance de leur pays, comme les nationalistes irlandais avaient cherché l’appui de l’Allemagne contre l’Angleterre durant la Première Guerre mondiale.
Pour l’État français, Mordrel et Debauvais trahissaient la France. Pour eux, ils servaient la Bretagne contre la France. De même que Cesare Battisti se considérait comme italien avant d’être sujet autrichien, ces nationalistes se pensaient bretons avant d’être citoyens français.
Leur cause fut vaincue, tandis que celle de Battisti triompha. L’un devint un héros couvert de monuments ; les autres demeurèrent des félons dans l’historiographie nationale. Le succès militaire et diplomatique de l’Italie transforma une trahison autrichienne en patriotisme italien. L’échec politique du nationalisme breton conserva à ses alliances le sceau de la défaite.
L’histoire n’accorde guère de statues aux patriotismes vaincus.
L’uniforme ne remplace pas le procès
Revenons alors aux douze hommes de Bad Reichenhall.
Ils avaient choisi de servir dans l’armée d’un régime totalitaire qui menait à l’Est une guerre cruelle. Certains étaient nationaux-socialistes, d’autres collaborationnistes, anticommunistes, aventuriers ou soldats entraînés d’une formation à l’autre au fil des réorganisations allemandes.
Leurs motivations n’étaient sans doute pas identiques. Leur uniforme, à lui seul, ne permettait pas d’établir la responsabilité personnelle de chacun dans des crimes déterminés.
On pouvait les accuser de trahison. On pouvait les juger. On pouvait, selon les lois de l’époque, les condamner très sévèrement, jusqu’à la peine capitale.
On ne pouvait pas légalement les abattre sans procès.
La justice commence précisément là où s’arrête la simple désignation de l’ennemi. Elle examine les actes individuels, entend les accusés, distingue les parcours et prononce une peine au nom d’une loi connue. La vengeance, elle, se contente d’un uniforme et d’un mur.
À Bad Reichenhall, les douze prisonniers étaient désarmés et blessés. Ils ne représentaient aucun danger militaire. La capitulation allemande avait été signée la veille à Reims et devait entrer en vigueur dans la soirée du 8 mai. La guerre expirait.
Leclerc avait devant lui non plus des combattants, mais des prisonniers relevant de la justice des vainqueurs.
Selon le récit le plus souvent rapporté, le général leur aurait reproché de porter l’uniforme allemand. L’un des captifs lui aurait alors répondu : « Et vous, mon général, vous portez bien un uniforme américain. » Le dialogue exact demeure incertain. Le trait, s’il fut prononcé, était matériellement juste et politiquement insolent. Leclerc portait bien une tenue fournie par les Américains, ornée d’insignes français.
Cette repartie ne plaçait évidemment pas les deux engagements sur un plan identique. Leclerc avait choisi le camp qui allait remporter la victoire. Les volontaires de Charlemagne se retrouvaient au sein d’une armée vaincue.
La différence des destins était immense.
Elle ne donnait toujours pas le droit de fusiller des prisonniers.
Le général Leclerc, condamné à mort comme traître en 1941 par la France, se trouvait, quatre ans plus tard, en position de décider du sort d’autres Français accusés de trahison. L’histoire l’avait fait passer du banc des condamnés à celui du juge. Il choisit de ne pas leur accorder le procès que lui-même n’avait pas eu lorsqu’il fut condamné par contumace.
L’ironie est cruelle.
La boussole renversée
Perdre une guerre s’accompagne presque toujours d’une inversion de la boussole morale. Les décorations changent de poitrine, les rues changent de nom, les fonctionnaires remplacent les portraits dans leurs bureaux. Les rebelles deviennent des pères fondateurs ; les serviteurs de l’ordre défunt comparaissent pour trahison.
Le vainqueur hérite non seulement du territoire, mais encore des tribunaux, des archives, des manuels scolaires et du privilège de baptiser les morts.
Ses violences deviennent des représailles, des nécessités militaires ou les regrettables excès de l’épuration. Les crimes du vaincu restent des crimes, et parfois à juste titre. La victoire ne rend pourtant pas innocent. Elle donne seulement le pouvoir de décider quelles fautes seront poursuivies et lesquelles disparaîtront sous les plis du drapeau.
La notion de trahison ne peut pas être abolie. Une communauté politique ne peut survivre si elle ne distingue pas la fidélité de la félonie. Encore faut-il comprendre que cette distinction n’est jamais aussi simple que le prétendent les patriotes de circonstance.
De Gaulle fut traître pour Vichy et sauveur pour la France libre. Les résistants furent terroristes pour l’occupant et héros après la Libération. Cesare Battisti fut félon autrichien et martyr italien. Les nationalistes bretons de 1939 furent traîtres français et patriotes bretons. Les soldats du Levant tirèrent sur les gaullistes avant de reprendre la guerre contre l’Allemagne sous le même drapeau qu’eux.
À chacun sa fidélité, à chaque époque son tribunal, à chaque victoire sa mémoire.
Avant de déclarer qu’un homme ne mérite même pas d’être jugé parce qu’il serait un traître, il convient donc de regarder attentivement la date inscrite au calendrier, l’autorité au nom de laquelle on parle et la patrie que cet homme croyait servir.
Le droit de juger appartient à la justice.
Celui de tuer un prisonnier n’appartient à personne.
Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées
Photo d’illustration : DR
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24 réponses à “La Bataille de Gaulle. Traîtres à quelle France ? Ce que l’affaire Leclerc dit de la trahison”
Voici encore un article de Balbino Katz fort bien tourné. Il me rappelle une anecdote racontée par mon père (décédé récemment) qui a fait 10 ans dans la Royale et en particulier sur l’aviso La gazelle. Dans les années 50, il existait deux types de pavillon français : ceux avec la croix de Lorraine et les autres… Le commandant de la Gazelle n’avait pas droit à la croix de Lorraine car non rallié à de Gaulle. Et j’avais demandé pourquoi et mon père m’avait répondu simplement : ‘mers El Kebir.
Ma famille était gaulliste, mon grand-père compagnon de la libération mais Mers El kebi leur laissait un goût amer qui se transforma en méfiance profonde vis à Vis des britanniques.
Oui la libération de la France fut une sale période : alors que mon grand-père défendait seul avec un pistolet d’ordonnance un pont, les résistants de la dernière heure tondaient des femmes à Saint Germain en laye.
La justice française ne fut pas forcément la grande gagnante.
endosser l’uniforme de l’ennemi méritait une sentence à hauteur de la trahison pas d’exécution sommaire. Maintenant il y eut tellement d’exactions nazies que la colère était au delà de la raison.
Ah on aurait pu parler des communistes et de leur allégeance à Moscou.
Beau 14 juillet!
Excellent article qui devrait être enseigné dans les collèges en soulignant qu’en définitive seul le Décalogue permet de distinguer ceux qui essayent de le respecter et ceux qui le piétinent allègrement. Le décalogue dit bien dans son 5ème commandement : » Tu ne commettras pas de meurtre » c’est à dire tu ne tueras pas volontairement ton semblable sans défense ou innocent.
Merci Mr Katz de remettre les pendules à l’heure . Il est grand temps de relire notre histoire avec d’autres lunettes qui ne soient pas idéologiques pour ne pas dire idolâtres.
Pour information ce sont des rouges espagnols qui ont fusillés des SS francais n ayant portes leurs armes que contre l URSS.
Je vous rassure ils ont été naturalisé francais … décoré… marié à des francaises et toucheront leur pension de retraite par la suite ….
C est beau, c est grand, c est généreux.. c est la FRONSSE…
Excellent article, a conserver.
Merci de rappeler « l’exécution (on pourrait dire assassinat, le 8 mai 1945, à Bad Reichenhall, de douze prisonniers français ayant servi sous l’uniforme allemand dans la division Charlemagne ». Et d’illustrer l’article avec cette triste et célèbre photo. Il y a eu quelques milliers de vrais combattants, dans la résistance et dans la Waffen-SS. Les autres ont fait ce qu’ils pouvaient, mais certains ont rapidement revêtu la toge des juges. Pour mémoire, Chirac à donner le statut d’anciens combattants à ceux qui s’étaient engagés dans les Brigades Internationales.SIC
Par contre je déplore l’absence de l’Armée d’Afrique celle créée par le Sultan du Maroc, sous protectorat français)et mise à la disposition de la France d’une armée Franco/Marocaine, pour mon père ce sera les « Tabors Marocains » goumiers, pour son jeune frère, officier Lieutenant de cavalerie engagée membre de l’E.M. du Général Delattre de Tassigny ….. Quid de leur Histoire ?
Gloire à Olier et da v/Fanch fidèle à leurs convictions profondes bien loin du marigot macro-ploutocratique. Simple remarque la maternité de St Germain en Laye est fermée il faut aller à Evry chez le maire qui aurait dû être mis à pied par le Préfet.=46.000€ offerts aux négros du Mali.
Vous oubliez un détail qui empêche de mettre sur le même plan le gaullisme et la collaboration, à savoir la nature des projets politiques en jeu. la légitimité formelle (le droit, le serment, l’obéissance aux autorités) ne doit pas faire oublier que la tragédie de Vichy ne réside pas dans un simple conflit de loyauté entre deux chefs militaires. Elle réside dans l’alignement volontaire sur une idéologie exterminatrice. La victoire du gaullisme n’est donc pas simplement celle du plus fort mais une victoire morale. Les deux camps ont commis des horreurs et se sont appuyés sur l’étranger. Mais un seul des deux a participé activement à un génocide sur des civils. Si vous préférez, Vichy et le gaullisme peuvent tout deux être taxés de collusion avec l’étranger et de crimes de guerre. Mais seul Vichy a basculé dans le crime contre l’humanité.
J’ai entendu dire que le Général aurait dit : »je ne veux plus les voir » ou quelque chose dans le genre « ôtez ces types de ma vue «
Ce qui aurait été interprété comme une condamnation
En ce qui me concerne Pétain fut légitime jusqu’au 11 novembre 1942 et ensuite Hitler a envahi la zone libre donc n’a pas respecté l’armistice.
C’est dommage que Pétain n’a pas envoyé l’ordre de résister à l’envahisseur allemand puis rejoint Alger pour prendre la place du général de Gaulle.
De Gaulle s’est vengé des français d’Algérie en donnant l’indépendance de l’Algérie au gang FLN algérien.
Aujourd’hui c’est les français qui en payent le prix.
Merci pour cet article.
Les 12 militaires français né méritaient pas d’être fusillés de surcroît par des espagnols
Article intéressanrt en général mais avec deux bémols : ce n’est pas le régime de Vichy qui signe l’armistice du juin 1940 mais le gouvernement de la IIIème république, courageusement réfugié à Bordeaux, cet armistice (et non capitulation comme l’a dit Matthieu Bock-Côté sur Cnews – mon courrier est resté sans réponse) avec l’accord du Président Lebrun qui a nommé le Maréchal Pétain Président du Conseil, Paul Reynaud le prédécesseur ayant démissionné le 15 juin, heureux de refiler le bâton merdeux de ses erreurs à un vieux maréchal.
L’Etat français, dit régime de Vichy, naît le 10 juillet sur vote des députés issus de la Chambre du Front Populaire (qui était majoritairement radicale socialiste et responsable de l’affaiblissement de la France par sa politique pacifiste).
Le capitaine Philippe de Hautecloque a été condamné à mort par contumace le 11 octobre 1941 après sa victoire sur les Italiens (alliés des Allemands) à Koufra ce qui risquait de mettre à mal les accords d’Armistice et non pour avoir déserté en 1940 alors qu’il était un parfait inconnu !
IL y a aussi les communistes qui ont trahi en cherchant à collaborer les Allemands allant jusqu’à saboter l’armement – fusils, munitions, avions.
Si le régime dit de Vichy était parfaitement légal son illégalité est liée au fait qu’il n’a pas fait partie du camp des vainqueurs dont on sait qu’ils écrivent l’Histoire. C’est ainsi !
L-unique raison pour laquelle De Gaulle a foutu le camp à Londres, c’est parce qu’il n’était pas dans le Gouvernement du Maréchal Pétain (qui était ambassadeur en Espagne), et non « qui refuse l’autorité du nouveau gouvernement français »
Lire le (gros) livre de Roger Holeindre sur De Gaulle
Bien dit chablis mais…un Chablis ne peut qu’être excellent.
Quelle hauteur de vue ! C’est remarquable !!!
Encore un excellent article !
Pour compléter on peut s’interroger sur l’ OAS, ne peut-on rapprocher la position de ses partisans de celle des résistants gaullistes ? Autre rapprochement De Gaulle là encore fait tirer sur des français. A ceux qui en douterait: Servant au Cdo K34, donc en tenue camouflée, j’étais en compagnie de 2 jeunes européens dans une rue d’Alger, une fusillade venait d’avoir lieu, des CRS ou gardes mobiles qui étaient en surplomb nous ont pris pour cible… Je reconnais certains avantages à De Gaulle mais je n’oublie pas.
Mon Père, orphelin de guerre (navire que son Père commandait, coulé en 39 en méditerranée), insoumis au STO, engagé dans le 2°DB, croix de guerre remise pas Leclerc, pour son courage, sans férocité aucune. Horrifié de la haine de homme. Mais comment juger après coup, celui qui se venge de ses camarades tombés !
Et les horreurs faites par l’Allemagne, dans l’opération « babarossa », envers cet allié si essentiel pour faire tomber le monstre Nazi ! La guerre n’est pas belle, ni pour les enfants de coeur. Propre seulement dans la pureté du sacrifice de soi à une cause juste, qui te dépasse. Combien de vie épargnées par son audace incroyable, contre tous les ordres donnés, de la libération de Strasbourg ! Leclerc a été grand !Nous lui devons beaucoup, et comment juger loin du danger, dans notre pacifisme qu’il a justement permis ?
« Pétain fut légitime jusqu’au 11 novembre 1942 et ensuite Hitler a envahi la zone libre donc n’a pas respecté l’armistice. »
L’armée allemande est entrée en zone libre à partir du moment où Vichy a refusé de s’allier à l’Allemagne et de déclarer la guerre aux alliés qui agressaient l’AOF. Le temps du double jeu était terminé. Par ailleurs, Vichy s’est avéré incapable de protéger l’intégrité du territoire français face aux agressions anglo-gaulistes (AEF, Syrie, Madagascar, etc.)
De Gaulle se croyait depuis l’enfance une destinée militaire et politique grandiose, tout s’est effondré lorsqu’il s’est rendu sans combattre avec toute sa compagnie un jour de 1916 près de Douaumont. Il échappa à la cour martiale à la fin de la guerre en étant repêché par Pétain qui appréciait ses qualité littéraires et en fit son secrétaire. Ce n’est pas pour rien que le maréchal sera le parrain de son fils Philippe (le futur amiral). Vaniteux et frustré, il en gardera une haine farouche envers l’armée qui connaissait sa forfaiture. Il ne devra sa carrière que par ses relations politiques, et encore : alors que son camarade de promo Alphonse Juin est déjà général en 1940, lui n’est que colonel et ne deviendra général qu’à titre temporaire lors de son entrée au gouvernement. N’ayant pas été appelé au gouvernement Pétain en juin 40, il montera dans l’avion du général Spears, le bras droit de Churchill, venu à Bordeaux pour débaucher des ministres afin de faire croire aux Communes que la France poursuivait le combat. Il y aurait tant à dire sur cet individu…
1) Vichy et le gaullisme ne peuvent être mis sur le même plan moral.
2) On ne sait pas qui a donné l’ordre d’exécution, on n’est même pas sûr qu’il y ait eu un (une mauvaise interprétation est toujours possible : voir le « Descendez les » dans le film L’honneur d’un capitaine)..
Présenter De Gaulle comme un ambitieux déçu est stupide. Vichy n’a pas manqué de gens qui ont rampé devant Pétain et De Gaulle, auraient pu faire de même. En tout cas, si De Gaulle est parti à Londres par ambition personnelle, il calculait fort mal.
Roger Holeindre, cette grande référence intellectuelle !
De Gaulle ne pouvait pas ramper devant Pétain comme vous dites, car il n’avait pas d’avenir à Vichy. Les Allemands n’auraient jamais accepté un belliciste. Par ailleurs, il avait accepté de suivre Spears sous réserve de certaines conditions, telles que avoir le salaire d’un général de division et l’acquisition de la nationalité britannique en cas de victoire allemande. En ce qui concerne 1916, la révélation de sa reddition sans combat a été faite en 1964 par le Nouvel Observateur. L’Elysée n’avait apporté aucun contre-argument à l’époque.
Toujours les mêmes poncifs en fait, la même propagande de Vichy qui revient en boucle ! « Mers el Kebir, attaque Anglaise » alors que les Britanniques ne font que se défendre préventivement contre un allier qui a retourné sa veste et refuse de lui donner les garanties de non agression que les Britanniques sont venus demander. Et ils avaient bien raison puisqu’un an plus tard les « Accords Darlan » prévoient le retour dans la Guerre de la Flotte Française aux cotés des Allemands et leur permettent de fournir des armes française à la rébellion en Irak et de l’appuyer à partir des bases de l’aviation française. Donc les Britanniques ne redoutaient pas que l’Allemagne utilise les aérodromes de Syrie et du Liban, ils le constataient. Lisez le livre de Rudolf Rahn « Un diplomate dans la tourmente » !
Et puis en 1942, personne ne parle des morts, plus nombreux qu’à Mers el Kebir, provoqués et subis par ceux qui débarquent en AFN. Personne ne condamne l’agression anglo-américaine et finalement l’armée française se rallie à eux ! Deux ans et demie pour comprendre ! C’est un peu lent mais finalement c’est assez rapide par rapport à ceux qui ressassent toujours la propagande de Vichy.
Enfin, Bad Reichenhall ! 12 pauvre gars fusillés ! Leclerc a une tache sur son bel uniforme américain ! Mais si vous regardiez l’histoire de la 2e DB d’un peu plus près vous comprendriez probablement que c’est pas 12 mais quelques centaines d’exécutions sans procès ! Ben oui, la guerre c’est ça, ça déchaine les réactions primitives et si on ne veut pas que ça arrive il faut éviter de déclencher des guerres. Et puis vous pourriez rappeler que c’est Leclerc qui commandait lors de la prise du Gabon, on irait plus vite en besogne. Vous pourriez même dire qu’au départ il n’est pas vraiment républicain. (Ha pardon, ce détail doit plaire en fait)
Enfin, revenons à cet « uniforme américain » porté par Leclerc dont vous dites « Le trait, s’il fut prononcé, était matériellement juste et politiquement insolent. Leclerc portait bien une tenue fournie par les Américains, ornée d’insignes français. » Donc si je comprends bien, si par souci d’économies nos soldats actuels portaient des tenue « made in RPC » on pourrait dire qu’ils portent l’uniforme de l’armée nationale de la république populaire de Chine. Et si ces uniformes sont fabriqués à Quimper, ce sont des soldats bretons ? Le couturier fait l’allégeance, tout le monde sait ça, non ?
Il n’a jamais été question de livrer la flotte. Il y a eu 2 « Accords Darlan » : l’un avec le Japon concernant l’Indochine et l’autre avec les Etats-Unis sur le débarquement en AFN, rien à voir avec les Allemands.
Des faits, rien que des faits.
Le reste du commentaire n’est que billevesées.